Face à la crise de la démocratisation culturelle et à un désengagement croissant de l’action publique dans le domaine culturel, de nouvelles formes de diffusion artistique émergent. Ces initiatives, portées en dehors des circuits traditionnels, révèlent une véritable capacité à retisser le lien entre création, territoires et citoyen·ne·s. Parmi elles, les spectacles en appartement ou dans des lieux atypiques incarnent une « révolution douce » qui redonne du sens à la rencontre entre les artistes et leurs publics.
Ces formats alternatifs, souvent mis en œuvre directement par des artistes sans l’intermédiation d’institutions subventionnées ni privées, permettent de créer des relations de proximité inédites. En s’installant dans les appartements, jardins, ateliers ou cafés, la culture devient partie intégrante de la vie quotidienne. Cette surface de contact directe entre l’art et la société permet la constitution de communautés artistiques locales, tissées au croisement des habitant·e·s, entreprises, associations et lieux de vie, naissantes et qui méritent à mon avis d’être soutenues et développées.
Il convient de souligner que cette démarche, bien que réactualisée aujourd’hui, n’est pas nouvelle. Le théâtre en appartement, dès les années 1980, avait déjà été exploré sous l’impulsion d’institutions progressistes comme le Théâtre 71 de Malakoff (92). Toutefois, ces expériences restaient dans un cadre organisé, supervisé, souvent institutionnel. Aujourd’hui, dans un contexte de désintermédiation culturelle, les artistes elleux-mêmes peuvent prendre en main la production, la diffusion et l’animation de ces événements.
Le sociologue Bernard Lahire, dans La Culture des individus (2004), rappelait que :
« La démocratisation culturelle passe aussi par l’invention de nouveaux espaces de rencontre entre les œuvres et les publics. »
La chanteuse Ingrid Courrèges illustre parfaitement cette nouvelle donne. Marginalisée pour ses prises de position critiques durant la crise du Covid-19, elle a développé un modèle de tournée « au chapeau », dans des lieux choisis par les hôtes elleux-mêmes. Grâce à sa communauté TikTok, elle réussit à réunir un public qui partage ses valeurs de liberté, d’autonomie de pensée et de créativité. Accompagnée de son mari et de son matériel, elle incarne cette nouvelle figure du·de la saltimbanque moderne, du latin saltare in banco, « sauter sur le banc », artiste nomade capable de transformer n’importe quel lieu en scène provisoire, en espace d’écoute et d’échange.
Cette rencontre directe entre art et quotidien réactive la puissance transformatrice du geste artistique. Comme l’écrivait André Malraux :
« L’art est le plus court chemin de l’humain à l’humain. »
Faire d’un salon, d’un jardin ou d’un atelier un espace scénique n’est pas anodin : c’est une façon de déplacer les regards, de restructurer symboliquement l’espace vécu, d’ouvrir une brèche poétique dans le quotidien. En tant que praticien moi-même de ces démarches depuis 15 ans à travers des projections itinérantes participatives, je peux témoigner de la force de cette mise en commun artistique et sensible au cœur des quartiers.
Il est désormais temps de structurer durablement ce type d’initiatives. Grâce aux possibilités offertes par les outils numériques et les logiques de pair-à-pair, nous avons les moyens de bâtir un réseau culturel alternatif, décentralisé et solidaire. L’idée serait de créer une plateforme collaborative, fondée sur des principes open source et autogérés, connectant artistes et hôtes autour d’un agenda commun.
Ce ne serait pas un « Airbnb de la culture », formule qu’il conviendra d’éviter pour ne pas induire une logique commerciale ou consumériste, mais plutôt une communauté d’accueil artistique partagée. Une application de type coopératif, permettant la rencontre libre entre propositions culturelles et citoyen·ne·s curieu·x·ses, selon des règles éthiques, transparentes et équitables.
Comme le souligne l’économiste Françoise Benhamou dans L’économie de la culture (2017) :
« Les modèles alternatifs de diffusion culturelle constituent une réponse adaptée aux mutations contemporaines des pratiques culturelles. »
Une telle plateforme réactiverait également la notion de maillage territorial : les individus qui ont déjà accueilli un spectacle pourraient, à leur tour, relayer d’autres propositions artistiques dans leur voisinage, leur ville ou leur réseau professionnel. C’est toute une cartographie culturelle organique qui pourrait ainsi émerger, à la manière d’un réseau vivant où l’appropriation locale devient un moteur de circulation artistique.
Paradoxalement, cette dynamique ascendante pourrait susciter une prise de conscience renouvelée des décideur·euse·s politiques. Voir des citoyen·ne·s inviter spontanément des artistes chez elleux, organiser des tournées, co-produire des événements, c’est mettre en lumière un besoin profond, souvent négligé : celui d’une culture vécue, partagée, essentielle. Ce mouvement pourrait interpeller les collectivités locales trop rapidement tentées de traiter la culture comme une variable d’ajustement, de la considérer comme « non essentielle ».
Enfin, il est important de souligner combien cette évolution encourage des formes artistiques plus légères, plus mobiles, plus perméables aux contraintes du réel, et donc plus résilientes. Moins spectaculaires peut-être, mais plus ancrées. Comme l’affirmait Michel de Certeau dans L’invention du quotidien (1980) : « L’espace est un lieu pratiqué. »
Par leur simplicité et leur accessibilité, les spectacles en appartement (et plus) réinventent nos espaces de vie comme des territoires d’expression et de partage. Iels nous rappellent que la culture n’est pas un bâtiment fermé mais un mouvement, un lien vivant entre les individus. À nous de faire en sorte que ce lien devienne une véritable infrastructure de liens collective, permise par les réseaux numériques, au service d’un projet culturel pour tout·e·s.
La plateforme de ressources numériques collaboratives pour les artistes amateur·rice·s Azimut, que j’ai construite de façon collaborative pour la MPAA, qui est au début de son émergence, est un premier laboratoire d’exploration, à cet endroit précis sur le sujet de la création artistique amateur, mais les liens sont nombreux.
Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.
Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.
Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.
Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.