Face aux coupes budgétaires, le secteur culturel public doit renouer avec sa mission démocratique. Au-delà du corporatisme, les professionnels doivent renforcer leurs liens avec les citoyens et assumer pleinement leur responsabilité politique.
En cette année 2025, le secteur culturel français traverse des turbulences financières, qui me semblent être l’occasion de faire une mise au point sur la bonne dépense de l’argent public au service de la culture. J’espère que cette mise au point de ma part pourra apporter une utilité au-delà de cette simple période, car la vision que je propose, je l’ai depuis fort longtemps, et à mon avis, elle sera encore valable pendant longtemps. Donc il ne s’agit pas d’un article seulement contingent, par rapport à une situation du moment, pour défendre quelque chose, mais d’une proposition de réflexion approfondie.
Le secteur culturel public, c’est-à-dire payé par les impôts des citoyens, trouve son sens dans l’espace politique, c’est-à-dire dans la cité. La cité n’est pas la propriété des élus ; la cité appartient à tous les citoyens. Donc, quels que soient les élus de la République du moment, leur mission est d’être au service des citoyens, dans leur point de vue, bien sûr, dans la politique qu’ils défendent, mais au service des citoyens. Sinon, ils ne tiennent pas leur rôle d’élus ; ils sont autre chose. Chacun peut faire ce qu’il veut dans sa vie, dans la limite de la loi bien sûr, mais en tant qu’élu, on a des devoirs bien plus que les autres, et en tant que citoyen, en tant que professionnel de la culture, on a aussi des devoirs.
Ici, je voudrais parler plus précisément des devoirs des professionnels de la culture qui, aujourd’hui, souffrent de baisses budgétaires présentes et annoncées importantes. Je propose mon interprétation de ce phénomène et surtout je propose des pistes très concrètes pour avancer dans le sens, non pas de la défense du secteur culturel, qui en soi n’a pas grand sens, mais du rôle de ce secteur culturel financé par le bien commun. Quelque chose qui est financé par le bien commun se doit d’être au service des citoyens.
On peut tout à fait faire de la culture de façon privée, sans solliciter de soutien public, et dans ce cas-là, cette culture-là n’a aucune prérogative, bien entendu. Chacun est libre de faire ce qu’il veut, mais dès lors que c’est de l’argent public qui est en jeu, on est, en tant que professionnels, au service de celles et ceux qui nous financent. Nous ne sommes pas au service des directions régionales des affaires culturelles ou autres collectivités, ce sont les citoyens qui ont délégué par leur vote des pouvoirs décisionnaires aux élus. Ce sont bien les citoyens qui paient, pas quelqu’un d’autre, ne l’oublions jamais. Ce n’est pas le directeur régional des affaires culturelles qui paie, son rôle n’est que de distribuer au mieux dans le sens du respect des textes de loi et de la politique choisie, qui elle aussi doit respecter la loi et la constitution, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas.
Ainsi on attend des responsables politiques et institutionnels une probité par rapport à la distribution de l’argent, et cette même probité dans la dépense de cet argent doit être au cœur de l’éthique des professionnels de la culture que sont les artistes ainsi que les organisateurs, les directeurs de structures, les personnels, etc., du secteur financé par l’argent public.
Dans la mesure où on a choisi de ne pas donner un montant identique à tous les artistes, on doit organiser la probité de la redistribution selon des critères. Il y a toujours des critères, qui sont plus ou moins nets, plus ou moins flous, plus ou moins contingentiels. Et ces critères, il en va à mon sens de notre responsabilité à tous de les travailler, de les réfléchir. Ils sont en perpétuelle évolution, en perpétuel travail. C’est tout le concept de la démocratie et de ses institutions que de travailler en permanence sur les critères, quels qu’ils soient, que ce soit dans le champ culturel ou ailleurs.
Le champ culturel n’est pas une exception. On sait, et c’est d’ailleurs très bien documenté dans le livre La comédie de la culture de Michel Schneider, 1993, à quel point le secteur culturel public français est aussi un milieu, une « cour », avec ses enjeux, ses politiques internes, qui n’ont strictement rien à voir avec le bien commun ni avec les missions écrites dans la loi. Évidemment, il est de première importance de s’assurer contre les effets de cour, contre les privilèges de certains au détriment d’autres et surtout au détriment de ce que reçoivent les citoyens à partir de leur propre argent, qui lui est collecté de façon obligatoire. Nos devoirs vis-à-vis des citoyens sont énormes. Je crois qu’il faut être très méfiant, à cette étape, vis à vis des corporatismes, c’est-à-dire des secteurs professionnels qui défendent leurs stricts intérêts professionnels. Alors que notre rôle à tous et à toutes est d’être au service du public, car il s’égit d’argent public.
Bien sûr, il y a des secteurs professionnels et il faut évidemment que ces secteurs qui font ce travail pour le public soient respectés, par le droit du travail, des financements normaux, etc. Mais à l’heure, qui n’est pas nouvelle, où des décisions politiques, ou plutôt des décisions politiciennes, viennent réduire de façon très importante les moyens publics alloués au secteur culturel public, il convient, me semble-t-il, d’avoir une vision un peu plus macroscopique. Car si on a une vision uniquement corporatiste, c’est-à-dire reliée aux intérêts d’une corporation, on sera très faibles, car on n’aura pas d’argument politique pour défendre les budgets qui nous sont retirés et qui bloquent l’accomplissement de nos missions.
Je crois qu’on n’a pas d’autre choix, de façon collective, que de se placer à l’endroit du politique, c’est-à-dire du sens de nos actions culturelles pour les citoyens. Car ce qui est à défendre, ce sont des budgets, mais il faut que ces budgets servent absolument, et c’est à nous de le défendre. Car si on ne le défend pas, on laisse tout pouvoir aux politiques de dire que, par exemple, la culture est non essentielle, et qu’ils vont donc décider de financer moins la culture que d’autres choses qu’ils considèrent comme plus essentielles. Ainsi c’est à nous, professionnels et citoyens de leur prouver, de leur expliquer pourquoi la culture est, à notre sens, essentielle. Mais ce n’est pas seulement de la rhétorique. Il faut réellement que nous sachions nous-mêmes pourquoi et comment nous nous engageons dans ce rôle essentiel de la culture pour le bien commun. Il ne suffit pas de le dire pour pouvoir l’argumenter. Il faut non seulement avoir des arguments, mais il faut avoir un sujet à ces arguments. C’est-à-dire qu’il faut soi-même y être engagé.
Il ne s’agit pas pour moi de proposer la construction d’un argumentaire pseudo-démocratique comme une rhétorique pour défendre le corporatisme. Non, ce n’est pas du tout l’objet de la réflexion que je partage ici. Il s’agit, à mon sens, pour les professionnels du secteur culturel, de réinvestir les arguments démocratiques et de les reproposer, de les défendre auprès des élus, des techniciens et aussi du public au sens large. Parce que si on veut pouvoir être soutenu par les citoyens, il faut que les citoyens eux-mêmes soient convaincus du fait de payer pour la culture, que leur argent serve à la culture et ne soit pas retiré à la culture. Pour qu’ils comprennent bien pourquoi, il faut que nous-mêmes, acteurs culturels, nous élucidions ensemble le pourquoi de nos actions. Cela me semble absolument indispensable. Si on ne fait pas cet effort, toujours, et en particulier maintenant que la culture est vraiment considérée comme non essentielle, et on en voit les effets, eh bien non seulement le secteur culturel public sera de moins en moins financé, mais ce qui à mon sens est extrêmement dommage pour la démocratie, c’est que la diffusion culturelle deviendra uniquement un commerce et ne sera plus tenue à des missions qui ne sont pas les missions du commerce, mais les missions de la démocratie, par l’argent public dont c’est le rôle.
Voici des propositions, ou plutôt d’ailleurs des axes de réflexion que je propose de mettre en discussion, en élaboration et peut-être en action. Mon but est juste de soutenir l’action pour défendre des valeurs, des actes qui sont les propositions culturelles financées par l’argent public. Je pense vraiment que c’est très important, c’est pourquoi je prends la plume à ce sujet.
J’ai souvent trouvé, et je suis loin d’être le seul, que le milieu culturel subventionné ne faisait pas grand cas de son rôle citoyen. L’objectif étant de faire les plus belles œuvres possibles, ou d’être dans les petits papiers de tel ou tel responsable institutionnel. L’argent public, si l’on considère qu’il est est au service de la diffusion des « grandes œuvres », cela fait que les professionnels eux-mêmes peuvent se sentir peu concernés par les citoyens, sauf peut-être par un enjeu quantitatif, c’est-à-dire il faut qu’il y ait du monde, il faut que les salles soient remplies, par exemple dans le domaine du spectacle vivant. Mais la question du remplissage des salles va dépendre plus de la communication que du réel lien de l’œuvre aux citoyens, sachant que justement le rôle de l’artiste est d’apporter les œuvres les plus belles possibles avec ses compétences artistiques, aux citoyens qui vont, grâce aux artistes, découvrir des choses surprenantes qui peut-être pourront les faire sortir de leur zone de confort et donc les enrichir d’autant plus.
Pourquoi pas. Je ne suis pas en train de critiquer l’engagement des professionnels vers un niveau d’exigence artistique qui fait bien sûr partie de nos devoirs en tant que professionnels. On est là, si on est rémunéré en tant que professionnel, vraiment enrichir les spectateurs. Donc on se doit d’être exigeant vis-à-vis de soi-même, c’est évident. Mais alors, on pourrait donc en rester là et se dire qu’en tant que professionnel, notre rôle, c’est d’être les meilleurs artistes possibles et que le reste n’est qu’affaire de communication ? Les choses ne sont évidemment pas si simples et fort heureusement, car l’art, c’est une expérience, comme le dit très bien John Dewey dans L’art comme expérience (1934). C’est cela l’art, ce n’est pas un objet extérieur aux gens, c’est l’expérience vécue par l’humain. Et a fortiori dans le champ du spectacle vivant, les spectateurs d’un spectacle vivent une expérience unique au moment du spectacle. C’est un événement unique dans la vie qu’on va partager, de même que, aller au cinéma par exemple, est une expérience sociale.
On peut voir le même film sur internet de façon légale ou illégale, ce n’est pas le sujet ici, mais pourquoi choisit-on d’aller le voir au cinéma plutôt que chez soi ? C’est bien parce que l’expérience sera différente. On sort de chez soi, donc on fait déjà un mouvement vers l’extérieur. Et puis ensuite, on peut aussi aller voir ce film avec des amis. Mais le simple fait de sortir fait qu’on se met dans un état de réception différent. Donc on vit une expérience différente et c’est pour cette raison-là qu’on aime aller au cinéma. L’art peut aussi être participatif, c’est-à-dire que l’art n’est plus la démocratisation culturelle (des œuvres d’immense qualité qui sont proposées par des spécialistes aux spectateurs qui les reçoivent ébahis), c’est aussi la participation, la coopération, la place qu’on donne à l’autre dans le processus artistique.
Et dans le champ culturel, au-delà de la culture subventionnée, on sait bien que la dimension participative, c’est-à-dire du lien direct entre un artiste et ses fans, comme on dit aujourd’hui, est une dimension fondamentale. Par exemple, dans le domaine de la musique, il n’y a plus d’artistes de musique, à part à vouloir rester très confidentiels (et c’est d’ailleurs tout à fait respectable), qui ne sont pas en relation directe avec leurs communautés, que ce soient des artistes émergents qui le font par eux-mêmes ou que ce soient des artistes soutenus par une maison de disques qui vont aussi devoir être en relation directe avec leurs communautés pour pouvoir soutenir le streaming et les concerts. Donc cette question du lien entre l’œuvre, l’artiste et ses spectateurs est clé aujourd’hui et elle doit concerner tout le monde. Et je crois que c’est une question qu’il faut se poser, parce que si le lien de la culture subventionnée avec les citoyens était fort, elle ne serait pas si fragilisée en ce moment. Les personnes ne l’accepteraient pas, car un lien leur serait enlevé. Je crois qu’à l’occasion de ce type de crise, si on veut avancer collectivement, il faut absolument se poser la question de notre fragilité. Pourquoi ce type d’attaque passe « comme une lettre à la poste » auprès des citoyens ? Alors que d’autres attaques sur d’autres secteurs de la vie publique suscitent des mobilisations citoyennes.
Pour le secteur culturel, il n’y a pas de mobilisation (à part de temps en temps par les intermittents du spectacle pour la défense de leur statut, qui est menacé de façon réitérée). Pourquoi ? Comment peut-on avancer sur cette question du lien ? Il me semble que comme le politique, c’est le collectif, c’est l’ensemble de la société, ce ne sont pas juste les responsables politiques, c’est ce lien-là qui est à refonder. Si c’est le cas, il sera beaucoup plus difficile pour les responsables politiques, pour les élus, de prendre le pouvoir et de prendre des décisions pour les autres. On peut m’objecter que les élus ont tout pouvoir. Non. On a actuellement, en effet, des élus qui croient qu’ils ont tout pouvoir, mais ils n’ont tout pouvoir que parce que nous, citoyens, les laissons faire par confort (cf. « Discours de la servitude volontaire » d’Étienne de la Boétie, 1576). Et donc, je pense qu’il y a plusieurs axes de travail qui nous incombent, nous, professionnels de la culture :
Demain, il pourrait tout à fait être décidé qu’il y ait beaucoup moins d’argent, encore moins, pour l’éducation nationale, par exemple. Eh bien, de la même manière, il faudrait défendre ce à quoi cela sert. Ou alors, un gouvernement pourrait décider tout à coup qu’il n’y a plus de budget pour l’armée. Cela pourrait être un choix. Mais dans ce cas-là, pour le défendre, il faudrait justifier pourquoi une armée est nécessaire pour une nation, il faudrait l’évaluer et l’argumenter. Pour la culture, ce sont les mêmes enjeux. Il ne faut pas, à mon sens, laisser ces enjeux aux seuls décideurs élus et institutionnels. C’est notre rôle de travailler ces enjeux et de les faire remonter pour nourrir les élus et les responsables institutionnels, et pour aider à ce que le politique aille dans le bon sens.
On peut dire, mais nous, nous sommes juste des artistes. Oui, mais en tant qu’artiste, on est responsable aussi du système dans lequel on vit. La citoyenneté, c’est pas juste faire ce qu’on nous autorise à faire, c’est aussi participer par ce qu’on fait, mais aussi par notre engagement institutionnel et politique. Notre métier d’artiste, ce n’est pas seulement de faire de la création, c’est aussi de faire en sorte que la création subventionnée existe. Et je crois qu’il est très important de distinguer la culture subventionnée de la culture privée. On a l’impression que c’est la même chose. Les mêmes artistes parfois sont dans le champ privé, parfois sont dans le champ subventionné et il y a un mixage entre les deux, qui entretient une fâcheuse confusion.
Attention ce ne sont pas du tout les mêmes critères entre culture publique et culture commerçante. Même si cela peut se ressembler parce que le privé a aussi besoin de liens et de rencontres, sinon les personnes ne viennent pas et cela ne produit pas d’argent. Mais justement il y a une dimension quantitative dans l’économie privée. Et dans le rôle de la bonne dépense de l’argent public, on a peut-être des choses qui doivent être plus indépendantes du modèle d’économie de marché. La logique économique pour défendre des valeurs de démocratie n’est pas pertinente. L’audimat ne doit pas être le critère, comme c’est le cas pour la télévision. Le critère doit être bien plus sur les les coopérations territoriales, sur la durée. Et coopérer beaucoup plus encore qu’on ne le fait aujourd’hui avec le champ social, avec le champ associatif, etc. Il s’agit non seulement se relier aux enjeux et aussi de faire en sorte d’être à l’écoute des besoins des citoyens.
Cela est très nourrissant. Cela tisse, dans l’espace politique, des liens réels. Ce tissage va soutenir l’ensemble de l’édifice démocratique. Et grâce à ce tissage et à ces coopérations, on peut aussi avoir plus de capillarité entre des financements qui viennent de divers voies, de divers biais et qui peuvent se nourrir mutuellement. Donc les coopérations, c’est un angle majeur à travailler.
J’ai personnellement, pendant la période Covid en France, senti le vent tourner ou plutôt compris que le vent avait tourné. Je m’explique. Dans cette période de crise, il y avait d’une part un sujet de santé publique et d’autre part un sujet de gestion de la santé publique. Le sujet de santé publique était à peu près le même sur toute la Terre, mais les choix politiques de gestion cette crise et de chercher à endiguer cette épidémie grave ont été bien différents et n’étaient pas toujours acceptables en termes démocratiques, loin s’en faut. La politique française de gestion de cette crise fut l’une des plus autoritaires qui soit sur terre. La Chine a été pire, c’est vrai, mais la France a beaucoup usé de la menace, de la force, de la manipulation, de la stigmatisation et de l’intimidation pour obtenir de ses citoyens des consentements forcés. Dans le cadre de cette politique, il y a eu un certain nombre de confinements, de fermetures d’établissements, et on s’en souvient, la culture avait été jugée comme non essentielle, et les lieux culturels ont été la première variable d’ajustement.
Alors même qu’au sein des lieux culturels, les professionnels faisaient en sorte de tenir compte des directives sanitaires qui étaient données, du mieux possible pour pouvoir rester ouverts, ils ont tout de même été fermés de façon autoritaire, alors que d’autres lieux, je prends l’exemple des librairies, ont défendu collectivement et n’ont pas été fermés autant que les lieux culturels, alors qu’il était avéré qu’il n’était pas plus dangereux d’être dans un théâtre ou dans un cinéma à une certaine distance les uns des autres que dans une librairie. C’était avéré, y-compris avec les connaissances du moment. Donc, on a constaté que les lieux culturels ne subissaient pas le même traitement que les autres, mais surtout que le secteur culturel, les professionnels du secteur et les élus du secteur aussi, ont très très peu fait entendre une voix collective. Contrairement à ce qui s’est passé en Belgique : les centres culturels, face à des décisions tout aussi incohérentes des pouvoirs publics belges, ont décidé de façon collective de ne pas fermer, pour pouvoir continuer à exercer leurs missions démocratiques, et ils n’ont pas fermé. Ils ne mettaient personne en dange, parce qu’ils respectaient les règles sanitaires reliées aux croyances partagées pendant cette période. En France dans le secteur culturel, on faisait tout bien comme il faut, mais on s’est laissés fermer !
Pourquoi n’y a-t-il pas eu un mouvement collectif, un refus ? Car ces décisions arbitraires et dénuées de tout sens, même sanitaires, portaient préjudice à la mission citoyenne des lieux culturels. On s’est laissés faire (enfin, pas moi). On n’a rien décidé par nous-mêmes, on a juste accepté le petit doigt sur la couture, pour la majorité des professionnels de la culture, des décisions arbitraires et incohérentes, qui nous empêchaient de mener à bien nos missions citoyennes.
À ce moment-là, quand j’ai constaté cette réaction du secteur culturel, j’ai eu comme une sorte de signal d’alerte : je me suis demandé quelle était la posture des professionnels et des élus du secteur culturel public : pourquoi et pour qui faisaient-ils ce métier ? Au bénéfice des citoyens, qui en avaient grandement besoin dans cette période, ou dans l’obéissance à des gouvernants aux décisions incohérentes, injustes et à l’évidence non constitutionnelles ? Il y a eu une obéissance aveugle, démocratiquement parlant, à des choix politiques décidés par un gouvernement seul, et dans l’opacité la plus totale (via un conseil de défense dont le contenu des choix ne sera rendu public que dans 65 ans). Globalement, on a accepté des choses inacceptables, au détriment du lien entre le secteur culturel et les citoyens, qui en avaient pourtant à cette période particulièrement besoin.
Je me suis dit à cette période qui si on acceptait cela, on ouvrait grande la porte à toutes futures décisions arbitraires de la part des politiques. Si les élus de la République, de tout niveau, se rendent compte qu’ils peuvent imposer au secteur culturel des décisions arbitraires dénuées de toute rationalité, et que le secteur culturel ne dit rien, ne défend même pas lui-même sa mission démocratique, c’est que ce secteur est extrêmement fragile. Il ne fait aucun cas de sa mission démocratique, ne fait qu’obéir aux ordres qui viennent d’en haut et non plus être au service des citoyens. Quand on est au service des citoyens, on peut avoir comme devoir de se mobiliser contre des décisions gouvernementales. Et c’est bien ce qui se passe aujourd’hui en début 2025. Tous les responsables culturels veulent défendre leur budget. Il aurait dû se passer la même chose pendant le Covid. Mais pourquoi les professionnels ne se sont pas mobilisés à l’époque ? Pour les mêmes raisons budgétaires, car ils ne voulaient pas s’opposer par crainte de perdre leurs financements publics, mais c’était à très courte vue. Si on ne se défend pas contre l’autoritarisme, on le valide.
Ils n’ont pas osé se rebeller contre des décisions arbitraires, par crainte d’en être sanctionnés au niveau budgétaire, mais ce faisant ils coupaient la branche sur laquelle ils étaient assis et sur laquelle nous sommes tous assis. Quand on obéit à des ordres absurdes, on est responsable de son obéissance. C’est toute la leçon du procès de Nuremberg : on est coupable d’avoir obéi à des ordres ignobles, toutes proportions gardées bien sûr, c’est la même logique. Le secteur culturel s’est rendu coupable d’obéissance à des décisions arbitraires et incohérentes, et le secteur culturel n’a pas su faire collectif, car s’il avait fait collectif, comme en Belgique, il aurait eu du poids et il aurait pu changer la donne, prendre sa place politique, sur le moment et pour le futur. Il aurait dû la prendre, car il est au service des citoyens, pas des gouvernants. Et pourquoi ne l’a-t-il pas pris ? Par crainte, bien-sûr. Mais la peur est avant tout un fantasme, une projection, une représentation. Le problème, c’est ce que cette acceptation majoritaire a signé l’acceptation future de tous les abus possibles de la part des responsables politiques. Et ils ont lieu en ce moment.
Donc il n’est pas du tout étonnant aujourd’hui qu’il y ait de telles coupes. Les responsables politiques savent qu’il n’y a strictement aucun risque, qu’ils peuvent gagner de l’argent à cet endroit sans difficulté, que cela ne rencontrera aucune opposition.
De plus, le champ culturel est a priori un creuset de la démocratie, donc potentiellement de la contestation. Donc il est plus confortable de couper la parole à des personnes qui éventuellement ne disent pas ce qu’on a envie d’entendre. C’est bien le rôle des artistes, c’était même le rôle des bouffons du roi. Je ne fais pas ce récit pour jeter la pierre, mais juste pour éclairer le message très fort qui a été envoyé à ce moment-là. Ce qui s’est joué et a basculé de façon évidente, c’est une relation de dépendance et non pas d’indépendance, et c’est une déconnexion du rôle social de l’art et de la culture.
Je suis conscient que ce que je formule ici n’est pas forcément agréable à entendre, mais si je me permets d’aborder ce sujet, peut-être un peu polémique, c’est pour nous ramener aujourd’hui à notre conscience politique en tant que professionnels. Et je suis persuadé qu’il est toujours temps, il n’est jamais trop tard pour retisser du lien. Si le lien est vraiment retissé, que les évaluations sont vraiment faites, que nous nous représentons nous-mêmes comme responsables d’un engagement démocratique et citoyen par la provenance de l’argent qui finance nos actions, et que nous mettons en place des coopérations, j’ai l’impression que c’est un travail de fond qui peut nous permettre aujourd’hui, demain et après-demain, de retisser le sens social et politique de la culture subventionnée en France. J’y crois. Il n’est jamais trop tard, à mon avis, pour faire un travail de fond à partir d’une conscience partagée. Et en effet, prendre conscience même de ses erreurs, ce n’est pas forcément agréable, mais il ne s’agit pas de nous juger, mais simplement d’essayer d’être lucides et de voir comment on peut avancer dans un travail de fond.
Je crois que le corporatisme, la défense d’une simple corporation n’est pas du tout quelque chose d’assez puissant pour pouvoir avancer. Je crois que cette crise est justement l’occasion de refonder le sens de nos actions, de nos places, en tant que professionnels, en vivant de ces métiers. Je ne parle pas de militantisme, je parle de responsabilité par rapport à la provenance des moyens financiers que nous avons, tout simplement.
Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.
Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.
Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.
Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.