Un spectacle peut être parfaitement réalisé et ne rencontrer personne. En relisant Peter Brook de près, et en passant par Pippo Delbono, un court-métrage qui fait chanter les salles de cinéma et le souvenir d’André Malartre, je cherche ce qui fait la présence en scène, et des façons concrètes de la travailler.
Il m’arrive d’assister à des spectacles joués dans des appartements, dans des lieux de vie réels, au plus près des gens. Ce sont des situations où l’on voit très bien ce qui, dans une grande salle, peut passer inaperçu. Quand un spectacle est exécuté plutôt que joué, le lieu lui-même le révèle. Les transitions entre les scènes ont la légèreté mécanique d’une chose refaite exactement comme il faut, les acteur·rices regardent vers le public sans le voir, parce qu’ils et elles regardent l’espace où le public est supposé être, les moments d’émotion arrivent à l’endroit prévu, et les irruptions du réel, un·e spectateur·rice qui tousse, une chaise qui grince, un enfant qui traverse le couloir derrière la cloison, sont subies comme des interruptions au lieu d’être accueillies comme de la matière.
Ce qui me frappe le plus, dans ces soirées, ce sont les interstices. Quand un·e spectateur·rice pose une vraie question, dans un moment d’échange prévu ou non, les acteur·rices répondent avec une vivacité qu’ils et elles n’avaient pas le reste du temps. Ils et elles écoutent, inventent juste, on les sent là. Ces moments montrent que les acteur·rices ont en elles et eux tout ce qu’il faut pour être présent·es, et que la partition qu’on leur a donnée à exécuter ne leur en laisse pas la place le reste du temps.
Le problème, pour nous qui fabriquons des spectacles, est que rien dans nos critères habituels ne signale cette mort-là. Un spectacle exécuté se passe bien. Il tient ses durées, il est applaudi, les retours sont bons, la tournée continue. Et pourtant nous avons l’intuition de la différence. Nous savons, en sortant d’une représentation, s’il s’est passé quelque chose ou non, sans toujours pouvoir dire à quoi nous le reconnaissons. Il y a là quelque chose d’impalpable, d’imperceptible presque, qui peut échapper et qui échappe bien trop souvent, parce que rien dans nos méthodes de travail n’est organisé pour le tenir. C’est cet imperceptible que je voudrais essayer de préciser ici, et surtout la manière dont il se travaille, car il se travaille.
Peter Brook ouvre « L’espace vide », en 1968, par une phrase restée célèbre : « Je peux prendre n’importe quel espace vide et l’appeler une scène nue. » Il suffit que quelqu’un traverse cet espace et que quelqu’un d’autre le regarde pour que l’acte théâtral soit amorcé. On cite beaucoup cette ouverture, on lit moins ce que le livre construit ensuite. Brook y distingue quatre théâtres :
Le théâtre mortel n’est pas le mauvais théâtre. C’est le plus souvent du théâtre estimable, qui a du métier, des moyens, de bonnes critiques. Brook observe qu’on le rencontre d’abord là où les classiques sont joués dans le respect des formes, et c’est ce qui le rend difficile à reconnaître, il ressemble à s’y méprendre au théâtre réussi.
Dans le dernier chapitre, celui du théâtre immédiat, Brook s’arrête sur trois mots français :
Bout à bout, ces trois mots disent que la préparation construit ce qui permettra, chaque soir, de rendre présent, et que cette présence n’advient que si le public y a une fonction réelle. La présence n’est donc pas une qualité de l’acteur·rice, c’est une propriété de la relation entre la scène et la salle, à laquelle les deux côtés contribuent. Brook en tire une exigence de méthode, il demande qu’on remette en question chaque jour les découvertes des répétitions précédentes, faute de quoi la forme se fige et la pièce échappe à celles et ceux qui la jouent.
On dit parfois des acteur·rices qu’ils et elles ont « une présence », comme s’il s’agissait d’un don. De très rares créateur·rices ont fait entrer dans leur troupe des personnes que le théâtre institutionnel n’accueille pas, et leur travail permet d’examiner cette idée de don de plus près. Pippo Delbono est le plus connu d’entre eux. Il travaille depuis le début des années 1980 avec la même troupe, dont les membres ne sont pas tous des comédien·nes professionnel·les. Bobò, sourd et muet, rencontré en 1995 à l’hôpital psychiatrique d’Aversa où il avait passé plus de quarante ans, est devenu une figure centrale de la compagnie, jusqu’à sa mort en 2019. Les spectacles de Delbono ne partent pas d’un texte, le texte est souvent écrit après, ils naissent d’improvisations, de hasards, de quelqu’un qui entre à tel moment, et les séquences sont ensuite composées. Une présence comme celle de Bobò transforme la nature même du travail théâtral, non parce qu’elle apporte une technique supérieure, mais parce que Bobò ne jouait pas un rôle, il était là, et cette façon d’être là obligeait les autres à l’être aussi. Ce qu’on ne peut pas faire avec une telle présence, c’est la mettre en partition. Elle peut être accueillie, cadrée, composée, elle ne peut pas être exécutée.
Pour les acteur·rices formé·es, qui savent tout faire, la leçon est exigeante. Être présent·e sur scène, c’est être disponible à un autre qui est mystérieux, multiple, constitué de dizaines ou de centaines de personnes qu’on ne distingue pas dans le noir, c’est renoncer à une part de maîtrise et se mettre en état de recevoir ce que la situation produit. Je connais ce travail par mes ateliers, où ma fonction consiste d’abord à recevoir ce que l’autre fait advenir, sans savoir ce que ce sera. C’est un travail qui épuise. Il m’arrive d’être vidé à la fin d’une journée d’atelier alors qu’en apparence je n’ai presque rien fait, je n’ai pas fabriqué, je n’ai pas dirigé, j’ai reçu. La présence coûte cela, et c’est pour cette raison que je parle d’un travail plutôt que d’un don.
Les acteur·rices connaissent d’ailleurs ce phénomène par l’autre bout. Toutes et tous savent, chaque soir, s’ils et elles sont porté·es ou non par la salle, ils et elles le sentent, sans avoir besoin qu’on le leur dise. C’est ce processus que je voudrais éclairer. On l’attribue d’ordinaire au talent de l’acteur·rice, à son expérience, à la spécificité du spectacle vivant, à cette coprésence des corps qui serait le propre du théâtre. Ce n’est pas exactement cela, et c’est pour le montrer que je passe maintenant par un film.
En 1988, le réalisateur allemand Zoltan Spirandelli tourne un court-métrage intitulé « Der Hahn ist tot », distribué en France sous le titre « Le coq est mort ». Le film tient en un dispositif. Un jeune homme, à l’écran, s’adresse directement à la salle de cinéma, lui apprend le canon « Le coq est mort », la divise en groupes et la fait chanter. Les récits de projections se ressemblent tous, un début embarrassant où chacun·e trouve l’idée un peu bête, puis quelque chose qui prend, et une salle entière qui finit par chanter en canon. Le film a reçu le prix du public de la Nuit du film court de Vélizy en 1991, et près de 500 000 personnes l’ont vu en salle en France.
Ce petit film m’intéresse parce qu’il déplace la question de la présence là où on ne l’attend pas. Le cinéma est l’art de l’exécution par excellence, la projection est identique chaque soir, au photogramme près, et personne n’est physiquement présent à l’écran. Et pourtant il se passe, dans ces séances, quelque chose que bien des spectacles vivants ne produisent pas. L’homme à l’écran s’adresse à cette salle, pas à un public abstrait, il lui donne quelque chose à faire que lui seul ne peut pas faire, il prend le ridicule sur lui en chantant le premier, et ce qui va se passer dépend ensuite des gens qui sont là, au point que la séance peut échouer. L’adresse donne au public une place, cette place comporte une liberté, celle de ne pas chanter, et le résultat appartient à la salle. C’est cela, et non la coprésence physique des acteur·rices, qui fabrique de la présence.
Il faut distinguer cela de la participation au sens mécanique du terme. On peut faire chanter des gens, les faire monter sur scène, les faire voter, sans qu’ils soient engagés en rien. J’ai décrit ailleurs la partition du spectateur ou de la spectatrice, ce rôle de bon public que le dispositif théâtral assigne, venir à l’heure, se taire, applaudir au bon moment. Faire participer le public sur commande, c’est souvent ajouter une ligne à cette partition, chanter quand on vous le demande, lever la main quand on vous le demande, et l’absurdité est alors complète, on a exécuté le public comme on exécutait le spectacle. La différence ne tient pas à ce que les gens font, elle tient à ce que leur présence change ou non quelque chose à ce qui a lieu. C’est d’ailleurs pourquoi tant de gens n’aiment pas les spectacles participatifs. On s’y sent obligé·e de participer alors qu’on avait envie d’être tranquille, c’est-à-dire libre, et cette obligation est l’inverse d’une place offerte. Le participatif, en lui-même, ne produit aucune qualité de présence.
Je parle ici d’un terrain que je pratique beaucoup. J’anime depuis très longtemps des moments publics de création collective, où des gens qui passent se retrouvent à fabriquer des films, des images, des installations. Très souvent, quelqu’un me dit en arrivant n’avoir envie de rien faire, être dans sa vie, être juste venu·e voir, et la même personne repart deux heures plus tard après avoir créé, montré, discuté, avec une énergie qu’elle ne se connaissait pas en arrivant. Ces moments ne sont pas classés dans le champ du théâtre, et pourtant c’en est. Il y a une dimension scénographique, une dramaturgie de la participation, une manière de porter la parole, de choisir ce qu’on dit ou non aux gens, de leur donner une place. Je transmets d’ailleurs régulièrement ces techniques d’animation à des compagnies de théâtre à qui l’on demande de concevoir des formes participatives.
Si j’avance sur ce terrain avec une certaine assurance, c’est que je connais aussi le théâtre de l’intérieur. J’en fais depuis l’adolescence, j’ai beaucoup joué, en salle, dans la rue, au festival Off d’Avignon, j’ai travaillé la figure du bouffon, j’ai conçu des dispositifs scéniques pour de grandes salles. Pour « La Petite Renarde rusée » de Janáček, créée par l’Arcal en 2016 dans la mise en scène de Louise Moaty, j’ai conçu le dispositif transmédia global du spectacle, qui organisait la participation du public avant, pendant et après la représentation, dans le théâtre et sur internet. La question de la place donnée aux gens, j’ai donc pu la travailler depuis presque toutes les positions, acteur, concepteur de dispositifs, animateur.
Il y a longtemps, j’ai consacré un documentaire à André Malartre, poète et homme de théâtre normand. Malartre devient en 1957 instructeur académique d’art dramatique pour l’académie de Caen, au sein de la direction de la Jeunesse et de l’Éducation populaire du ministère de l’Éducation nationale. Pendant une quinzaine d’années, il forme au théâtre des enseignant·es, des formateur·rices, des éducateur·rices, dans les écoles normales et les CREPS, et il monte l’été, dans des lieux patrimoniaux de Normandie, à Gisors, à Domfront, au Mont-Saint-Michel, de grandes réalisations théâtrales ouvertes au plus large public, autour de Shakespeare ou de Molière. Ce dont je me souviens de son travail, tel que j’ai pu l’approcher en le filmant et en écoutant celles et ceux qui l’avaient connu, c’est que chaque représentation y était unique. Il y avait une dimension d’improvisation, des choses importantes s’y produisaient qui n’étaient pas la répétition du même, et c’était la vie de ces soirées qui comptait, pas leur conformité à un original.
Son histoire dit aussi pourquoi cette manière de faire nous est devenue étrangère. Malartre appartenait à cette génération d’artistes transmetteur·ses formé·es par l’éducation populaire, pour qui l’art se transmettait d’abord par une pratique exigeante et accompagnée. La création du ministère de la Culture en 1959 a séparé le monde du théâtre de celui de l’éducation populaire, et les artistes de cette tradition, rebelles à l’institution, ont été peu à peu marginalisé·es par une doctrine qui privilégiait la rencontre du chef-d’œuvre et l’excellence professionnelle. Si l’unicité de chaque soir et l’improvisation nous semblent aujourd’hui des audaces, c’est moins par manque de précédents que parce que notre histoire institutionnelle a écarté celles et ceux qui les portaient. Brook, Vilar, Mnouchkine n’ont rien dit d’autre, chacun·e à sa manière. La question utile n’est donc pas de redécouvrir ces évidences, elle est de comprendre comment nos structures les font oublier, et de s’organiser pour qu’elles cessent de le faire.
Fabriquons-nous, metteur·ses en scène, des spectacles qui donnent aux acteur·rices la possibilité d’être présent·es, ou des partitions à exécuter ? La partition rassure, elle garantit que le spectacle sera ce qu’il doit être soir après soir, et il faut prendre cette fonction au sérieux au lieu de la mépriser, parce qu’elle dit ce contre quoi la partition protège. Elle protège de la peur. La peur que la soirée dépende de quelque chose qu’on ne contrôle pas, la peur que les acteur·rices se perdent, la peur que le public fasse n’importe quoi.
Or la peur, je l’ai appris dans mes ateliers et les travaux d’Olivier Houdé sur l’inhibition le confirment, est ce qui empêche la présence. Quand une personne perçoit une menace, même symbolique, une partie de ses fonctions cognitives s’inhibe, et ce qui était possible en confiance devient impossible sous stress. Un·e metteur·se en scène angoissé·e transmet son angoisse, elle passe dans les consignes, dans les micro-gestes de contrôle, dans la fixation de détails qui auraient pu rester ouverts. Je l’ai vérifié sur moi-même dans un autre contexte. Quand je confie mes caméras à des enfants pendant un tournage, on me demande si je n’ai pas peur pour mon matériel, et je réponds que si j’avais cette peur, j’interdirais quelque chose sans le vouloir. Ce que nous figeons dans une partition, nous le figeons le plus souvent contre une peur, et la première chose à faire est de nommer cette peur pour la traiter autrement.
L’autre manière de la traiter, c’est le cadre. J’appelle cadre ce qui donne aux acteur·rices une orientation, des outils, des accords communs, une sécurité de base, et qui les laisse libres d’inventer à l’intérieur. La distinction d’avec la partition ne porte pas sur la quantité de préparation, un cadre peut demander plus de travail qu’une partition. Elle porte sur ce que la préparation fixe. La partition fixe le déroulement. Le cadre fixe les conditions qui permettront, chaque soir, de rendre présent, et il laisse le déroulement appartenir à la soirée.
Cette distinction n’a rien d’une invention contemporaine, des pans entiers de l’histoire du spectacle ont fonctionné ainsi. Dans la musique baroque, le compositeur n’écrit pas tout. La basse continue est notée sous forme de basse chiffrée, une ligne de basse accompagnée de chiffres qui indiquent les harmonies, et le·la claveciniste ou le·la théorbiste la réalise dans l’instant, à sa manière, différemment chaque soir, en écoutant les chanteur·euses et la salle. Dans les airs à da capo, la reprise n’est pas écrite pour être chantée à l’identique, l’interprète est attendu·e sur les ornements et les variations qu’il ou elle invente, et les cadences lui appartiennent. La commedia dell’arte organisait la même liberté pour le jeu. Le canovaccio, affiché en coulisse, fixait la trame, les entrées, les situations, et le dialogue s’improvisait chaque soir, appuyé sur des personnages types que l’acteur·rice travaillait toute sa vie, Arlequin, Pantalon, Colombine, et sur des lazzi, ces numéros rodés qu’on insérait ou non selon la salle. Dans les deux cas, la préparation est immense, des années sur un masque, une vie sur l’harmonie, et ce que la préparation fixe n’est pas le déroulement, ce sont les conditions de l’invention. La partition intégralement fixée, exécutée à l’identique d’une représentation à l’autre, est une habitude historiquement récente, pas une loi du métier.
Les façons de faire qui suivent viennent de ma pratique de la scène et de ces moments de création participative qui sont du théâtre sans en porter le nom. Elles visent l’imperceptible dont je parlais en commençant, et chacune se travaille concrètement.
À quoi s’ajoute une discipline de troupe, déjà rencontrée chez Brook. Après chaque représentation, tenir une forme de journal de bord et y répondre à deux questions, que s’est-il passé ce soir qui n’était pas prévu, et qu’en avons-nous fait. C’est le contraire du débriefing de conformité où l’on vérifie que tout s’est déroulé comme prévu, et c’est ce qui maintient une pièce vivante sur la durée d’une exploitation.
Aucune de ces façons de faire ne garantit la présence. Elles construisent le cadre qui la rend possible et qui en fait, soir après soir, l’objet du travail. Le public ne demande pas que tout soit prévu, il demande, sans toujours savoir le formuler, que sa présence serve à quelque chose.
Le théâtre est une des formes les plus anciennes de mise en commun de l’expérience humaine, et c’est peut-être en raison de cette profondeur même qu’il mérite d’être interrogé avec précision, sans complaisance.
Depuis des années, j’accompagne des compagnies, des lieux de diffusion, des équipes de médiation, des directions de structures et des financeurs, et j’y observe que le spectacle vivant subventionné porte en lui une contradiction rarement regardée en face. Ses intentions proclamées (aller vers tous les publics, créer du lien, émanciper) se trouvent souvent contredites par ses structures réelles. La hiérarchie entre auteurs, metteurs en scène, acteurs, techniciens et spectateurs reproduit ce que ces mêmes structures prétendent déconstruire, les dispositifs d’accueil théâtralisent la défiance au lieu de l’ouverture, et les textes de présentation des spectacles assignent au spectateur une place de dominé quand ils pourraient en faire un partenaire.
Ces contradictions ne relèvent pas de mauvaises intentions, mais de mécanismes structurels que l’on ne peut voir qu’en acceptant de se regarder soi-même avec la lucidité que l’on applique d’ordinaire aux systèmes que l’on critique. C’est ce travail que j’essaie de mener dans les articles de cette rubrique.
Je les écris pour les comédiens et comédiennes qui sentent que quelque chose leur échappe dans leur rapport au public, pour les metteurs en scène qui doutent de la cohérence entre leurs formes et leurs intentions, pour les équipes de médiation qui cherchent des méthodes partant des personnes elles-mêmes, pour les directions de structures qui veulent comprendre pourquoi leur salle ne ressemble pas à leur ville, et pour les financeurs qui se demandent ce qu’ils soutiennent réellement.
Je crois que le théâtre peut être une pratique de la démocratie, et pas seulement un service de démocratisation. Il peut alors créer les conditions d’une rencontre réelle au lieu d’organiser la réception d’une œuvre, et faire confiance aux acteurs, aux participants, aux habitants, à l’imprévu, comme à une matière vivante. Ce chemin est exigeant, et je propose ici de l’explorer, avec des questions constructives et opérantes plutôt que des réponses formatées.