Comment fait-on, concrètement, pour activer l’intelligence collective d’un groupe ? À partir de l’analyse d’une séance menée en visioconférence, adossée à une plateforme numérique de contribution, je dégage les conditions qui rendent ces démarches opérantes, de la préparation à la reconnaissance des personnes, jusqu’à l’alignement de l’animateur avec lui-même. C’est le récit concret d’une situation vécue, et ce que j’en retiens pour la méthode.
Une heure et quart, cinq personnes, un outil d’écriture
J’anime depuis plusieurs années des démarches d’intelligence collective pour des structures culturelles et des collectivités, le plus souvent en articulant deux outils simples, la visioconférence et une plateforme numérique de contribution en logiciel libre, où chaque personne écrit pendant et entre les séances. Le déroulé type d’une séance tient en une heure et quart. Un temps informel d’accueil, un temps de discussion dont je prends des notes partagées à l’écran, un temps d’écriture individuelle sur la plateforme, et un retour collectif sur ce qui vient d’être écrit. Ce dispositif est simple, et ce qui fait qu’il produit beaucoup, ou peu, ne se trouve pas dans l’outil mais dans la manière de le conduire. C’est cette manière que je voudrais détailler ici, à partir d’une séance précise.
Un point mérite d’être posé dès maintenant, parce qu’il traverse tout le reste. La contribution orale n’est pas un moment où l’on recueille des avis déjà formés. C’est un espace où l’on fonde, ensemble, la capacité de chacun à contribuer. Pendant qu’on discute, des idées naissent chez les personnes, on pense à des choses auxquelles on n’avait pas pensé en arrivant, et un cheminement se fait. La méthode prend au sérieux ce parcours psychique, elle lui laisse le temps de se dérouler, et elle organise les conditions pour que chacun s’y engage de façon autonome. C’est aussi pour cela que je prends, pendant la discussion, des notes affichées à l’écran, en carte mentale. Voir sa parole reprise et reliée à celle des autres légitime cette parole, donne le sentiment d’un déroulement, et fait qu’on s’entraîne mutuellement, chaque intervention en appelant une autre.
Cette séance s’est tenue le 11 juin 2026 dans le cadre du projet de « muséographie vivante » du Silo, une association culturelle installée dans un silo agricole en béton armé de 1907, sur la commune du Mérévillois, en Sud Essonne. Le projet consiste, plutôt que de figer l’histoire du bâtiment dans un musée classique, à construire avec les habitants, les artistes et les institutions du territoire une forme qui donne à partager l’expérience d’habiter ce lieu, et j’en accompagne la méthode. Après une séance fondatrice en mai, où l’équipe a défini par la contribution ce qu’elle allait faire ensemble, et si elle allait le faire ensemble, un cycle de cinq séances publiques hebdomadaires s’est ouvert en juin, adossé à une plateforme contributive. La séance du 11 juin, deuxième du cycle, portait sur la thématique « Notre territoire / Nous » et réunissait, autour de Lorann Soundorom, chargée de mission sur le projet, qui co-animait avec moi, et de Patrice Barry, qui porte l’association, deux invités qui connaissent le territoire par leur métier, Aurore Dallerac, responsable du département musées et patrimoines de la communauté d’agglomération de l’Étampois Sud Essonne, et Didier Schwechlen, référent danse et arts visuels au Conseil départemental de l’Essonne.
Le quart d’heure d’avant
Une séance d’intelligence collective commence avant la séance. Dans le quart d’heure qui a précédé l’arrivée des invités, Lorann et moi avons vérifié les comptes des participants sur la plateforme, et constaté qu’il en manquait un, créé sur-le-champ. Nous nous sommes redit la répartition des rôles, elle pour introduire la rencontre, moi pour compléter et prendre en charge l’outil. Nous avons anticipé la singularité de la situation, deux invités présents au titre de leur fonction institutionnelle, l’un plus réservé, l’autre plus spontanée. Et nous avons convenu de rester libres de notre propre protocole, en acceptant par avance que le temps de discussion déborde sur le temps d’écriture si l’échange le demandait.
J’ai décrit ailleurs, dans « L’état d’ouverture », ce que cette préparation produit. Avoir parcouru plusieurs fois le déroulé à venir, en avoir parlé à deux, crée une intimité avec la situation qui, paradoxalement, rend souple. On sait qu’on retombera sur ses pieds si les choses se passent autrement que prévu, parce qu’on porte en soi les enjeux du moment et non plus seulement son planning, et c’est cette intimité qui permet ensuite d’accueillir l’imprévu sans inquiétude, donc sans rigidité.
« Le plus important, c’est d’être bien ensemble »
Quand nous avons commencé à co-animer, j’avais dit à Lorann que le plus important, dans ces moments, est d’être bien ensemble, parce que c’est en étant bien ensemble qu’on se sent autorisé à contribuer, à aller au-delà de ses places et de ses affectations, y compris celles qu’on se donne à soi-même, et à partager des choses essentielles.
Cette chaleur ne tombe pas du ciel, elle se construit, dans un sourire, une façon de s’adresser, un champ lexical. Ma façon d’être avec moi-même et avec les autres donne son énergie à l’interaction, et l’animateur porte la responsabilité de cette impulsion, de sa tenue dans la durée, de l’improvisation et de l’adaptation qu’elle demande. Les énergies varient selon les groupes, bien sûr, mais l’impulsion de départ et la qualité de présence relèvent de celui ou celle qui anime, en visioconférence comme en présence. C’est un travail sur soi avant d’être une technique d’animation.
« Est-ce qu’on a le droit de parler pour soi ? »
La séance s’est ouverte par un temps informel, des nouvelles échangées, des plaisanteries, puis des présentations, et chaque personne a publié sa propre présentation sur la plateforme, ce qui constituait à la fois une prise en main de l’outil et un premier geste de contribution. Dans le discours d’accueil, nous avons nommé la particularité de la place des invités. Ils étaient là au titre de leur métier, et nous leur avons proposé de répondre depuis trois places à la fois, en tant que personnes, en tant qu’agents dans leur fonction, et en tant que relais de paroles d’habitants qu’ils recueillent dans leur travail quotidien. Cette proposition porte une question qui traverse toute personne invitée à contribuer dans un cadre professionnel, celle de savoir si l’on a le droit de parler pour soi.
Les droits culturels, tels que je m’efforce de les mettre en œuvre, et dont j’ai discuté la cohérence dans « Transmettre les droits culturels : une question de cohérence », commencent là. Une personne ne contribue que si elle se sent préalablement reconnue dans son identité culturelle, dans sa place, dans les affectations auxquelles elle est soumise, y compris celles qu’elle se donne à elle-même. Cette reconnaissance ne s’obtient pas par un discours qui l’énoncerait. Elle se construit dans le vécu, par un accueil qui nomme en douceur les places de chacun sans les y assigner. La parole de l’animateur est là pour autoriser, sans intellectualiser ce qui est en train de se vivre. Personne n’a d’obligation de résultat, personne n’est même obligé de contribuer, et c’est dans ce cadre sans obligation, une fois la reconnaissance éprouvée, que les contributions viennent.
La carte mentale que je tiens à l’écran pendant la discussion est l’un des leviers concrets de cette reconnaissance. En voyant sa parole reprise, nommée, reliée à celle des autres au fil de la séance, une personne qui ne se pensait pas forcément légitime éprouve qu’on la prend au sérieux, et c’est souvent ce qui l’autorise à aller plus loin.
Réguler ou contribuer
À un moment de la discussion, j’ai eu la sensation que la répartition de la parole laissait Didier en retrait. L’échange se déployait davantage avec Aurore, plus spontanée, et Didier, plus réservé, me semblait en train d’être mis de côté. Le réflexe professionnel paraît évident, il faudrait réguler, redonner la parole à celui qui ne la prend pas. Je me suis pourtant retenu de le faire.
Si j’étais intervenu pour rétablir un équilibre que j’étais seul à percevoir, j’aurais agi comme si je n’étais pas moi-même partie prenante de l’interaction. Or je le suis, et Lorann aussi, qui co-animait. La couper, même avec tact, aurait signifié que je jugeais sa manière d’animer à l’aune de mes propres critères, et que je me fermais à ce que j’allais peut-être découvrir en la laissant conduire l’échange à sa façon. J’ai donc attendu, en lui faisant confiance, y compris sur ce qui m’échappait. Et quand mon tour est venu, je n’ai pas régulé, j’ai contribué, en apportant quelque chose de plus, une lecture des contributions écrites, des liens entre ce qui venait de se dire.
La suite a montré que ma sensation parlait surtout de ma propre grille de lecture. Didier a conclu la discussion le cerveau en ébullition, avec mille sujets en tête, et sa manière de contribuer passait par d’autres canaux que la prise de parole spontanée.
Surtout, Lorann construit, au fil de ces séances, son propre désir, celui d’un objet consultable, livret ou autre forme, qui rendrait compte de la démarche et accompagnerait le travail muséographique à venir. Elle l’a formulé pendant la séance. Si je m’étais mis dans la posture de la brider ou de montrer que je sais mieux qu’elle, j’aurais attaqué ce désir au moment où il se forme. Le cœur d’une démarche participative est de laisser la place au désir de l’autre, celui des habitants, des artistes, des partenaires, même quand ce désir nous échappe ou nous déstabilise, et une équipe qui ne le pratiquerait pas en son sein demanderait aux autres ce qu’elle ne s’accorde pas à elle-même.
C’est cela que j’appelle l’alignement, la cohérence entre ce qu’une démarche demande aux personnes et la manière dont on se tient soi-même en l’animant. Cette cohérence inclut d’accepter d’être soi-même entamé par ce qui arrive.
La contribution écrite de celui qui parlait peu
Pendant le temps d’écriture individuelle, Didier, qui avait peu parlé, a publié trois contributions, sur le béton, sur le patrimoine végétal, sur la place du territoire dans la Grande couronne. Il n’était pas mis de côté, il écoutait, et la plateforme lui a offert un canal de contribution qui correspondait à sa manière d’être. Un dispositif qui ne reposerait que sur la parole n’aurait recueilli de lui presque rien, et en aurait peut-être conclu qu’il avait peu à dire.
La plateforme apporte d’autres propriétés que la parole n’a pas. Les contributions restent, elles peuvent être relues, modifiées, complétées à tout moment, y compris entre les séances et par des personnes absentes. Elles sont signées, ce qui engage et valorise leurs auteurs, et chacune est un acte de création en soi, pas une réponse à un questionnaire. Après chaque séance, une synthèse est produite à partir de l’ensemble, contributions écrites et échanges oraux, et elle tisse le lien d’une rencontre à l’autre. Quant à la visioconférence, dont on dit souvent qu’elle appauvrit les échanges, Patrice a relevé à la fin de la rencontre la fluidité de la parole, chacun ayant son temps, ce qui, selon lui, ne se rencontre pas si souvent, en visio ou ailleurs.
Deux séances publiques ont suffi
En une heure et quart, le groupe a posé la méconnaissance du territoire par ses propres habitants, les rythmes de vie franciliens qui tiennent à distance, le mot patrimoine à élargir au-delà des vieilles pierres, le béton armé à regarder autrement, l’école et le jeu comme chemins d’accès. Deux trajectoires d’installation se sont répondu, celle de Lorann, arrivée par nécessité pratique et qui découvre son territoire en y travaillant, et celle d’Aurore, qui y est née, et ce dialogue a déplacé le patrimoine du côté de ce qu’on est en train de construire, en donnant une légitimité à celles et ceux qui viennent d’arriver. Aurore a parlé des mille portes qui s’ouvraient devant elle, et de ce que ce temps de pause permettait, dans des métiers où l’on est toujours en marche accélérée, de se repositionner sur sa démarche.
Une séance fondatrice en mai, deux séances publiques en juin, il en reste trois, et déjà la matière disponible est construite et réelle. Elle n’a rien d’une vue de l’esprit. On peut la lire sur la plateforme du projet, elle alimente une synthèse après chaque séance qui nourrit le travail muséographique, et elle a fait naître dans l’équipe des désirs nouveaux, dont celui de cet objet consultable.
Au-delà de ce projet, quand une démarche d’intelligence collective est menée dans l’alignement, quand la préparation, la reconnaissance des personnes et la place laissée au désir de l’autre sont pratiquées et pas seulement affichées, elle produit des choses plus grandes et plus vite qu’on ne l’imagine. Les mêmes outils, menés sans cette attention aux personnes et à ce qu’elles vivent, donnent des résultats bien plus faibles, parce que les personnes ne s’autorisent pas, et c’est bien de cette autorisation qu’il s’agit, comme je l’ai développé dans « S’autoriser à créer ». Le cycle du Silo se poursuit tout le mois de juin, et la plateforme reste ouverte entre les séances à qui veut lire ou contribuer.
Références
- Déclaration de Fribourg sur les droits culturels, 2007.
- Le Silo, association Farine de Froment, Le Mérévillois (Sud Essonne) : lesilo.org
- La plateforme contributive du projet de muséographie vivante : www.benoitlabourdette.com/_docs/projets/2026/2026_projet_le_silo/
- Labourdette, Benoît. « L’état d’ouverture », 2025.
- Labourdette, Benoît. « S’autoriser à créer », 2026.
- Labourdette, Benoît. « Transmettre les droits culturels : une question de cohérence ».

