L’intelligence artificielle, outil d’émancipation dans la médiation

23 mars 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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Depuis que j’emploie les intelligences artificielles conversationnelles dans le cadre de médiations culturelles et thérapeutiques, en 2023, j’observe des effets que je n’avais pas anticipés. Un interlocuteur absolument patient, absolument respectueux, qui ne juge jamais et qui a toujours un répondant bienveillant : voilà ce que rencontrent les personnes que je mets face à ces machines. Loin des discours binaires du pour ou du contre, je souhaite partager ici ce que la pratique m’a appris, et les questions qu’elle ouvre pour nos métiers de la médiation.

Le pharmakon numérique

Bernard Stiegler parlait de pharmakon pour désigner ce qui peut être à la fois le poison et le remède. Les intelligences artificielles sont un pharmakon par excellence. On entend beaucoup de discours alarmistes sur les dangers de ces technologies, et certains de ces dangers sont réels. On entend aussi des discours enchantés, et certains de ces enthousiasmes sont fondés. Mais entre ces deux pôles, il y a un territoire immense que seule la pratique permet d’explorer. C’est de ce territoire que je voudrais parler.

Quand des universitaires de Toulouse se déclarent « objecteur·rice·s de conscience » de l’intelligence artificielle et jurent de ne jamais l’utiliser, je suis frappé par l’incohérence de la posture. Il suffit d’utiliser un téléphone pour que des intelligences artificielles tournent en permanence, dans le correcteur orthographique, dans le GPS, dans les suggestions de recherche. L’intelligence artificielle n’est pas un objet qu’on peut accepter ou refuser en bloc. Elle est déjà dans notre quotidien depuis longtemps. La question n’est donc pas de savoir si on est pour ou contre. La question est de savoir ce qu’on en fait, concrètement, dans nos pratiques, avec les personnes que nous accompagnons.

Cette posture critique, je l’ai forgée il y a vingt ans. Lorsque j’ai fondé le Festival Pocket Film en 2005 avec le Forum des images, on me disait qu’un téléphone servait à téléphoner, pas à faire des films. Aujourd’hui, la quasi-totalité des contenus visuels sont produits avec des smartphones. J’ai appris de cette expérience à ne jamais dire d’emblée « c’est bien » ou « c’est mal » face à une innovation, mais à me demander ce qu’on peut faire avec ce qui nous arrive. C’est exactement cette démarche que j’applique aujourd’hui aux intelligences artificielles.

Ce que j’ai observé sur le terrain

En 2023, dans le cadre du projet « La machine à voyager dans le futur », une tournée culturelle dans le champ social conçue pour Cultures du cœur, j’ai proposé entre autres des ordinateurs connectés à des IA conversationnelles. Il ne s’agissait pas d’un protocole expérimental rigoureux, mais d’une proposition ouverte, sans enjeu, dans l’esprit des droits culturels : offrir aux personnes la possibilité d’un dialogue, voir ce qui se passe.

Ce qui s’est passé m’a profondément marqué. Dans une pension de famille, une personne souffrant d’addictions, très timide, s’est assise devant l’ordinateur de façon autonome. Au bout d’un moment, elle m’a sollicité parce que la machine ne lui répondait pas. J’ai constaté qu’elle écrivait sans espaces entre les mots. C’était vraisemblablement la première fois qu’elle utilisait un clavier. Je lui ai simplement indiqué la barre d’espace, et il s’en est suivi plus de deux heures de conversation sur des sujets fondamentaux. Des questions comme « Qu’est-ce que je fous ici ? », « Peut-on être heureux·se ? », « Suis-je à ma place ? », « Peut-on effacer ses erreurs ? ». Les sujets se sont peu à peu approfondis vers des questions philosophiques essentielles, grâce à la façon dont l’intelligence artificielle répondait. Un dialogue de cette profondeur aurait été difficilement possible avec un être humain, du fait des enjeux relationnels qui traversent les relations humaines.

Dans une autre structure, avec des adolescent·e·s placé·e·s en grande difficulté, très stigmatisé·e·s institutionnellement, j’ai observé des dialogues de très haut niveau entre les jeunes et la machine, notamment sur les jeux vidéo. Des échanges sur des stratégies expertes, des techniques précises à des étapes très avancées des parties, avec des jargons qu’aucun·e adulte présent·e n’était capable de comprendre. La machine avait le niveau de culture nécessaire pour établir un échange véritable. Et j’ai vu, de façon très visible dans l’attitude de cet·te adolescent·e, quelque chose qui ressemblait à un ancrage. Quelqu’un·e qui, pour la première fois peut-être, trouvait un·e interlocuteur·rice à la hauteur de son expertise dans un domaine qui était le sien.

Un interlocuteur qui ne juge pas

Ce qui m’a frappé dans ces situations, et dans toutes celles que j’ai vécues depuis, c’est la nature même de l’interlocuteur. L’intelligence artificielle conversationnelle est un interlocuteur absolument respectueux, absolument patient. Elle a toujours un répondant bienveillant. Elle ne se lasse pas. Elle ne juge pas. Elle ne projette rien sur la personne. Elle n’a pas de transfert, pas de contre-transfert.

On pourrait objecter que c’est précisément le problème : ce n’est pas un vrai interlocuteur, c’est une machine, il n’y a pas de vraie empathie. Et c’est vrai. Il n’y a pas de relation humaine au sens plein. Mais justement, c’est peut-être pour cela que ça fonctionne dans certaines situations. Pour des personnes en grande difficulté de communication, pour des personnes qui ont vécu des relations de pouvoir, de jugement, de stigmatisation dans leurs rapports avec les institutions et avec les professionnel·le·s, le fait de se retrouver face à un interlocuteur qui ne peut pas juger, qui ne peut pas décevoir, qui ne peut pas trahir, ouvre un espace de confiance inédit. Et dans cet espace, des choses adviennent.

Olivier Houdé, dans Apprendre à résister (2014), explique que la résistance cognitive, c’est-à-dire la capacité d’apprendre quelque chose de nouveau en résistant contre sa pensée-réflexe, n’est biologiquement possible que si l’on se trouve en confiance. Si l’on a peur d’être jugé·e, on se protège et l’apprentissage devient impossible. L’intelligence artificielle, par son absence même de jugement, peut créer cette zone de confiance où la pensée se déploie. C’est paradoxal, mais c’est ce que j’observe.

Une démocratisation de l’intelligence

Il me semble qu’il faut nommer ce qui se passe avec les intelligences artificielles conversationnelles : c’est une démocratisation de la cognition. L’intelligence, ou plutôt la cognition, n’est plus un privilège. C’est devenu ce que les industriel·le·s eux·elles-mêmes appellent une commodité, au même titre que l’eau ou l’électricité. Tout le monde peut en bénéficier.

L’analogie avec l’invention de l’imprimerie est frappante. Quand Gutenberg a rendu les livres accessibles, les ecclésiastiques qui avaient le monopole du savoir ont dit que les gens allaient devenir bêtes, qu’ils et elles n’auraient plus besoin de mémoriser ni d’apprendre. Ces discours étaient des discours de pouvoir. En réalité, l’imprimerie a produit la Renaissance. Elle a ouvert le monde.

Sur les questions de maîtrise de la langue, par exemple, toutes les personnes qui, grâce aux intelligences artificielles, peuvent rédiger des CV de meilleure qualité, des courriers administratifs compréhensibles, des mails sans fautes d’orthographe : il y a là une émancipation réelle. Ce n’est pas une perfusion. Albert Jacquard relatait une expérience sociale où des élèves considéré·e·s comme cancres, placé·e·s dans un autre établissement où on les présentait comme excellent·e·s, le devenaient réellement pour la moitié d’entre elleux. La place qu’on nous donne, la légitimité qu’on se reconnaît, la confiance en soi font qu’on se positionne autrement. L’intelligence artificielle qui nous aide à mieux formuler notre pensée ne nous rend pas dépendant·e·s : elle nous donne confiance. Elle nous ancre, elle nous reconnaît dans notre capacité à penser.

C’est exactement ce que j’ai observé avec l’adolescent·e stigmatisé·e qui dialoguait sur les jeux vidéo. La machine le·la reconnaissait pour son expertise. Personne d’autre ne le faisait. Et cette reconnaissance, même venant d’une machine, a produit quelque chose de visible dans son attitude, dans son ancrage, dans sa présence.

Ce qui change pour nos pratiques

Quand j’ai commencé à utiliser les intelligences artificielles dans mes médiations en 2023, la plupart des personnes ne les connaissaient pas ou très peu. Je proposais la rencontre. Aujourd’hui, beaucoup de personnes les utilisent déjà par elles-mêmes, dans le cadre de leur vie quotidienne, y compris à des fins que l’on pourrait qualifier de thérapeutiques. Elles dialoguent avec ces machines sur leurs problèmes, sur leurs doutes, sur leur existence. Elles ne le disent pas forcément, c’est encore un peu tabou, un peu secret, mais c’est une réalité.

Cela change profondément notre positionnement. Nous ne sommes plus celleux qui apportent l’outil. Nous sommes celleux qui peuvent accompagner un usage qui existe déjà. Comment se positionner en complémentarité avec un interlocuteur que les personnes ont peut-être déjà dans leur poche, qu’elles consultent peut-être en dehors de nos séances, qui prolonge peut-être le travail que nous faisons avec elles ?

Cette situation ressemble à ce que le champ culturel vit depuis l’arrivée du numérique. Les professionnel·le·s de la culture ont longtemps cru qu’iels avaient le monopole de l’accès à la culture. Les plateformes numériques ont démontré que les pratiques culturelles majoritaires échappent aux institutions. Les directeur·rice·s de théâtre qui pensent avoir du pouvoir culturel sur les gens sont en réalité dans des marges, certes importantes, comme disait Jean-Luc Godard : ce sont les marges qui tiennent la page. Mais il faut se rendre compte de notre place qui change.

De même, les professionnel·le·s du soin et de l’accompagnement qui penseraient avoir le monopole de l’écoute et du soutien psychologique doivent se rendre compte que ce monopole n’existe plus. Il ne s’agit pas de s’en alarmer, mais de se repositionner. Qu’est-ce que nous apportons que la machine n’apporte pas ? Qu’est-ce que la machine apporte que nous n’apportons pas ? Et surtout, comment articuler les deux ?

Le collectif comme clé

Ce que la machine ne fait pas, et ne peut pas faire, c’est créer du collectif. Quand je mets des personnes face à des intelligences artificielles, je ne le fais pas dans un cadre individuel isolé. Je le fais en groupe. Et c’est là, dans le groupe, dans les échanges entre les personnes à propos de ce qu’elles vivent avec la machine, que se jouent les choses les plus importantes. Les personnes partagent ce qu’elles ont demandé, ce qu’elles ont reçu, ce que ça leur a fait. Elles comparent, elles débattent, elles s’étonnent. Et c’est dans cet étonnement partagé que quelque chose de proprement humain se passe.

John Dewey affirmait que l’art n’est pas un objet mais une expérience vécue. L’intelligence artificielle, dans le cadre d’une médiation, n’est pas un outil qu’on utilise : c’est une expérience qu’on vit ensemble, et c’est l’ensemble qui compte. Le dialogue avec la machine est un point de départ. Ce qui se construit ensuite, entre les personnes, autour de ce dialogue, voilà le cœur de la médiation.

J’ai vu des groupes de cinq cents adolescent·e·s avec lesquel·le·s je fais des choses avec les intelligences artificielles. Je les mets en groupe pour qu’il y ait du collectif autour de l’usage. Et c’est dans ce collectif que les apprentissages se font, que les prises de conscience se produisent, que l’esprit critique se forge. Pas dans l’interdiction, pas dans le discours moralisateur, mais dans l’expérience partagée.

La vallée de l’étrange

Nous sommes, par rapport aux intelligences artificielles, dans ce que Masahiro Mori appelait la vallée de l’étrange. Ce concept, formulé en 1970 à propos des robots humanoïdes, décrit le malaise que nous éprouvons face à des machines qui nous ressemblent beaucoup sans être tout à fait nous. Au début, quand une machine ne nous ressemble pas, elle nous est étrangère et c’est confortable. Puis elle commence à nous ressembler, et c’est fascinant. Mais il y a un moment où elle nous ressemble tellement, tout en étant différente, que nous éprouvons un trouble profond. C’est la vallée de l’étrange. Ensuite, on en sort, et ces machines entrent dans la normalité de nos vies.

Je crois que nous sommes en plein dans cette vallée. L’intelligence artificielle qui dialogue avec nous, qui semble nous comprendre, qui formule des réponses d’une justesse parfois sidérante, nous trouble. Elle questionne ce que nous pensions être notre spécificité : l’intelligence, la capacité de raisonnement, la cognition. Si une machine peut faire cela, qu’est-ce qui nous reste en propre ?

Ce qui nous reste en propre, c’est l’expérience partagée et sensible. C’est l’attention à l’autre. C’est le hasard, ce qu’on appelle la sérendipité, ces choses qui arrivent de façon inattendue dans le réel incarné. C’est le fait d’avoir prévu un cours selon un programme et que rien ne se passe comme prévu, et que c’est justement ça qui est bien, parce qu’on est ensemble dans un groupe unique et que des choses se transforment entre nous. Ce n’est plus l’intelligence qui nous singularise en tant qu’humain·e·s. C’est notre capacité à créer du lien, à accueillir l’autre, à vivre ensemble des expériences qui nous transforment.

Dépasser nos peurs pour accompagner le réel

Je mesure bien que ce que j’écris ici peut faire débat, et c’est souhaitable. On peut me reprocher une forme de naïveté face aux risques bien réels que portent ces technologies : surveillance, manipulation, uniformisation de la pensée, concentration du pouvoir économique, dépendance. Ces risques existent. Mais il faut regarder qui parle et pourquoi. Il faut, comme dirait Pierre Bourdieu, se demander au service de quoi se déploient les discours alarmistes, de même qu’il faut se demander au service de quoi se déploient les discours enchantés.

Ce que je sais, c’est que les personnes utilisent ces outils. Elles les utilisent pour écrire, pour réfléchir, pour dialoguer, pour se soigner parfois. Et que nous, professionnel·le·s de la médiation, du soin, de l’accompagnement, nous ne pouvons pas faire comme si cela n’existait pas. Nous ne pouvons pas travailler avec ce qu’on ne nous donne pas, mais nous pouvons travailler avec ce qui est là, dans la vie des personnes.

Sur la question des données personnelles, par exemple, il est important de connaître les différentes IA, de savoir lesquelles collectent les données de façon obligatoire, lesquelles le font de façon optionnelle. C’est grâce à la connaissance concrète de ces outils, et non par des opinions fondées sur des fantasmes, qu’on peut accompagner les personnes de façon responsable. Cela demande de pratiquer soi-même, d’expérimenter, de se confronter à l’outil pour savoir de quoi on parle.

Il y a quinze ans, le téléphone portable suscitait les mêmes débats enflammés, les mêmes peurs. Aujourd’hui, c’est devenu notre quotidien, et plus personne ne s’en émeut. Il est probable qu’il en ira de même avec les intelligences artificielles. La question n’est pas de savoir si nous allons vivre avec elles. C’est déjà le cas. La question est de savoir comment nous allons, dans nos pratiques de médiation, accompagner ce qui se passe, en créant les conditions pour que ces outils soient au service de l’émancipation des personnes plutôt qu’au service de leur aliénation.

Notre rôle est d’organiser cette capacité de diversité, comme je l’écrivais ailleurs. Notre rôle est de créer des espaces où il est possible de vivre ensemble et où chacun·e peut se déployer. Les intelligences artificielles, bien employées, dans des cadres collectifs, avec une attention à la personne et un souci éthique, peuvent y contribuer. Non pas comme des substituts à la relation humaine, mais comme des tiers qui ouvrent des espaces que la relation humaine seule n’ouvrait pas toujours.

C’est un chantier immense, et nous n’en sommes qu’au début. Mais c’est un chantier passionnant, parce qu’il nous oblige à revenir à l’essentiel de ce que nous faisons : créer du lien, accueillir l’autre, inventer ensemble des expériences qui transforment. Tout ce que les machines, précisément, ne savent pour le moment pas faire.

La médiation culturelle, telle que je la conçois et la pratique, n’est pas d’abord un ensemble de techniques, mais une éthique de la relation. Elle consiste à créer les conditions d’une expérience singulière pour chaque personne, dans le respect de sa dignité et de son identité culturelle. Cette rubrique rassemble des méthodes que j’ai élaborées au fil de mes interventions, ainsi que des réflexions sur les enjeux contemporains de la médiation.

Ces méthodes partagent quelques principes communs. Elles placent la personne, et non l’œuvre ou le savoir, au centre du processus. Elles reconnaissent que recevoir est créer, et que chaque participant est générateur de son expérience. Elles s’inscrivent dans la perspective des droits culturels et de la démocratie culturelle, c’est-à-dire dans une logique horizontale plutôt que descendante.

Concrètement, ces méthodes s’appuient souvent sur la création : réaliser un film avec son téléphone, animer une image en papier découpé, écrire collectivement. La création n’est pas une fin en soi, mais un moyen de faire advenir une expérience authentique, de permettre à chacun de se révéler à soi-même et aux autres. Les contraintes de temps, de format ou de technique ne sont pas des obstacles mais des cadres qui libèrent l’expression.

Je partage ici ces méthodes non comme des recettes à appliquer, mais comme des invitations à expérimenter. Chaque contexte, chaque groupe, chaque personne appelle une adaptation. Ce qui compte, c’est la qualité de la relation qu’on établit, l’espace de confiance qu’on crée, la place qu’on donne à l’autre. Les articles de réflexion qui accompagnent ces méthodes visent à nourrir cette attention permanente à ce qui se joue dans la rencontre entre des personnes autour de l’art et de la culture.


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