Dans les ateliers de médiation culturelle ou thérapeutique que j’anime, l’enjeu est de créer les conditions pour que des personnes, souvent peu certaines de leur légitimité à créer, fassent l’expérience de produire quelque chose à partir d’elles-mêmes. Mon rôle dans ce cadre est d’accompagner ce processus, donc d’essayer de lâcher mes critères pour que des objets que je ne comprends pas toujours au départ puissent exister. Et c’est difficile, lâcher ses critères, lâcher le bien qu’on veut faire aux autres.
Je viens du cinéma. J’ai passé des décennies à former mon regard sur les images, à apprendre ce qui fait qu’un plan tient, ce qui donne du rythme à une séquence, comment se construit un récit. C’est un savoir qui s’est formé patiemment dans la pratique, et qui a sa valeur.
Et pourtant, quand j’entre dans un atelier de médiation, ce savoir peut devenir un obstacle. Si je regarde ce que les personnes produisent à travers mes critères de cinéaste, je vais voir des « erreurs » : des cadrages maladroits, des images mal éclairées. Et si je les corrige, je fais quelque chose qui ressemble à de l’aide alors que c’est une substitution. Je remplace leur regard par le mien.
Ce que j’ai dû désapprendre, c’est la croyance que mon métier me donne le droit de juger ce que les autres font. J’ai un savoir. Les personnes avec qui je travaille en ont un autre. Le leur ne vaut pas moins que le mien, il vaut autrement, et c’est cela qui m’intéresse, à condition que je sois capable de le voir.
On retrouve cela chez les théoricien·nes de la médiation culturelle. Dans Et si on partageait la culture ? (2011), Serge Saada définit le·la médiateur·rice comme un·e passeur·euse qui sait se retirer au moment opportun pour laisser à l’individu la possibilité de continuer seul·e son chemin. Le·la médiateur·rice, écrit-il, n’amène rien, et surtout pas la culture ; il s’agit de créer les conditions pour qu’elle puisse être partagée. Dans La médiation culturelle (Armand Colin, 2017), Serge Chaumier et François Mairesse formulent la même exigence par la négative : la médiation ne se résume pas à transférer un contenu d’un·e émetteur·rice vers un·e récepteur·rice, elle suppose toujours un travail propre du·de la destinataire. Sans la place faite au regard de la personne accompagnée, il n’y a pas de médiation, il y a une transmission descendante.
Lâcher ses critères n’est pas une décision intellectuelle qu’on prend une fois pour toutes. C’est un mouvement intérieur qui doit se refaire à chaque instant, parce que les critères reviennent. Ils reviennent chaque fois qu’une personne fait quelque chose que je n’aurais pas fait, chaque fois qu’un résultat me surprend ou me déplaît. Le premier mouvement est presque toujours un mouvement de jugement.
Je me souviens d’un atelier où des participantes avaient apporté un vêtement, un tissu porté, et voulaient l’utiliser comme matière d’animation sous la caméra. En trente-cinq ans de pratique, je n’avais jamais vu cela. Des tissus, oui, on en utilise souvent en papier découpé, parce qu’ils se manipulent facilement et qu’ils accrochent la lumière. Mais un vêtement, c’est encombrant, c’est moins photogénique au sens conventionnel, ça n’entre pas dans les codes habituels de l’atelier. Mon premier réflexe a été de me dire que ça allait être compliqué à filmer, et qu’on n’obtiendrait sans doute pas grand-chose d’exploitable. Le second réflexe, celui que j’ai appris à cultiver au fil des années, a consisté à mettre cette première réaction de côté et à attendre de voir ce qui allait se passer.
Ce qu’elles ont produit avait une grande richesse plastique. Le vêtement, manipulé sous la caméra, ouvrait des possibilités que le papier découpé ne permet pas : un poids, une chute, des plis qui retombent autrement, une mémoire de la forme humaine qui hante l’image. Je l’ai découvert ce jour-là, après trente-cinq ans de pratique du cinéma d’animation. Je ne l’aurais pas découvert si j’étais resté sur mon premier réflexe : la matière du film aurait été ramenée à ce que j’attendais d’elle, et ce que les participantes y avaient apporté serait passé inaperçu.
Un principe me semble difficilement négociable dans la pratique de la médiation : on ne fait pas à la place des gens. La tentation, dans le réel d’un atelier, est permanente. Elle se présente sous des formes bienveillantes : c’est plus rapide, c’est plus efficace, on a peur que la personne échoue, on voudrait lui éviter l’inconfort de la difficulté. Pourtant, faire à la place de quelqu’un, c’est lui retirer ce qui rendait l’atelier intéressant pour elle, c’est-à-dire l’expérience d’avoir produit quelque chose par soi-même.
Les psychologues qui travaillent dans la relation d’aide ont théorisé cela depuis longtemps. Carl Rogers, dans son approche centrée sur la personne élaborée à partir des années 1950, pose que le·la thérapeute ne dirige pas, ne conseille pas et n’interprète pas à la place du·de la patient·e. Il fait le pari que la personne possède déjà, en elle-même, les ressources pour orienter sa propre évolution, à condition qu’on lui offre un climat dans lequel cela peut advenir. Dans cette perspective, faire à la place empêche le processus d’aide de s’engager : la personne reste maintenue dans une position passive et n’éprouve pas sa propre capacité.
J’ai travaillé avec des arts-thérapeutes qui, avec toute la bienveillance du monde, prenaient les ciseaux des mains des participant·es pour découper à leur place, qui guidaient la main, qui disaient : non, plutôt comme ça. Quand je leur ai nommé ce que j’observais, ils et elles m’ont remercié. Personne ne le leur avait jamais fait remarquer. La formation professionnelle n’apprend pas assez ce que signifie concrètement ne pas faire à la place des gens.
Ne pas faire à la place, ce n’est pas pour autant abandonner les personnes ou les laisser seul·es face à la difficulté. La distinction qui importe est celle entre l’aide et la prise en charge. Aider, c’est rendre possible que la personne fasse elle-même ; prendre en charge, c’est faire à sa place en lui retirant le geste. Aider suppose qu’on accepte qu’elle fasse autrement que prévu, ou qu’elle prenne plus de temps. Prendre en charge, c’est lui imposer un rythme et une forme. Concrètement, dans un atelier, cela se traduit par une adaptation du dispositif pour que la difficulté devienne surmontable. Si les ciseaux posent problème, on enlève les ciseaux et on propose de déchirer. Si le dessin bloque, on propose du collage. Si faire le son en même temps que l’image est trop complexe, on sépare les deux temps. C’est le·la médiateur·rice qui s’adapte, pas la personne accompagnée.
Lâcher ses critères ne se décrète pas. Cela suppose, dans le temps même de l’atelier, des conditions intérieures qu’il faut savoir produire et entretenir. La première de ces conditions est l’énergie disponible. Recevoir ce que les participant·es apportent, surtout quand cela ne correspond pas à mes attentes, est une activité qui consomme de l’énergie psychique. Si je suis fatigué·e, surchargé·e, anxieux·se, je ne lâche rien : je redouble au contraire de jugement, parce que le jugement est l’économie cognitive la plus rapide.
Olivier Houdé, professeur de psychologie cognitive à la Sorbonne et chercheur au CNRS, a nommé ce phénomène la résistance cognitive. Dans Apprendre à résister (Le Pommier, 2014), il montre que notre cerveau a une tendance par défaut à fonctionner par automatismes : des intuitions rapides, des routines de pensée, des catégorisations toutes faites qui nous épargnent l’effort de réfléchir. Pour produire une pensée nouvelle, le cerveau doit d’abord inhiber ces automatismes. Cette capacité d’inhibition est ce qu’il appelle la résistance cognitive. Elle est localisée dans le cortex préfrontal, elle peut être entraînée, et elle a un coût métabolique réel : elle consomme de l’énergie.
Cette description s’applique directement à ce qui se joue dans un atelier de médiation. Lâcher mes critères de cinéaste pour voir ce que les participant·es font réellement est un acte de résistance cognitive. Mes critères sont l’automatisme, la pensée-réflexe ; voir autrement demande de leur résister, c’est-à-dire de les inhiber le temps qu’une autre lecture devienne possible. C’est dans cet effort d’inhibition que de nouvelles connexions neuronales peuvent se former, et qu’un apprentissage devient possible. Mais cela suppose d’en avoir l’énergie, et cette énergie est limitée.
Il faut donc, dans la conduite d’une journée d’atelier, aménager des temps où l’on se reconstitue : des temps de pause, de retrait, de retour à soi. Sans cela, la résistance cognitive cède, et ce sont les automatismes qui reprennent la main. La représentation professionnelle dominante voudrait pourtant que l’intervenant·e soit, en permanence, en train de faire quelque chose. Tout temps qui n’est pas occupé par une activité visible serait un temps perdu. C’est une représentation qui méconnaît le travail réel. Ces temps de récupération font partie intégrante du dispositif de médiation : ce sont eux qui rendent possible la disponibilité au moment où elle est nécessaire. Cette dimension de la pratique, et l’angoisse qu’elle peut susciter chez les intervenant·es en formation, est développée dans l’article Recevoir, ou la difficulté de ne rien faire.
Ce que j’essaie de transmettre aux professionnel·les que j’accompagne, et que je me rappelle régulièrement à moi-même, c’est que le savoir n’est pas seulement ce qu’on possède avant l’atelier. C’est aussi, et peut-être surtout, ce qui se produit pendant l’atelier, dans l’expérience même du faire. Personne ne possède ce savoir-là à l’avance, ni l’intervenant·e, ni les participant·es.
Quand quatre personnes fabriquent ensemble un film d’animation en papier découpé, il se passe entre elles des négociations, des trouvailles, des tensions que personne n’avait prévues. L’une propose, une autre résiste, une troisième fait un geste inattendu. Le film qui en résulte n’est le film de personne en particulier. C’est le produit d’un travail collectif qui a sa propre intelligence.
Pour avoir accès à ce savoir, pour pouvoir le voir et le nommer, je dois avoir lâché mes propres critères. Mes critères sont un filtre : ils me font voir certaines choses et m’en cachent d’autres. Quand je les lâche, je vois ce qui est là. Et ce qui est là est presque toujours plus intéressant que ce que mes critères, à eux seuls, m’auraient permis de voir.
Ce que je décris ici n’est pas un savoir nouveau. Les professionnel·les du soin psychique, psychologues, psychanalystes, psychothérapeutes, l’ont élaboré depuis longtemps. Ils et elles savent que la relation d’aide est traversée par des phénomènes inconscients : la personne accompagnée transfère sur le·la professionnel·le des affects qui viennent d’autres relations de sa vie (le transfert), et le·la professionnel·le, en retour, réagit à ce transfert avec ses propres affects, ses propres histoires, ses propres zones aveugles (le contre-transfert). Ces deux phénomènes, identifiés dès les premiers temps de la psychanalyse, sont aujourd’hui reconnus dans toutes les formes de psychothérapie comme des dimensions structurelles de la relation thérapeutique.
C’est pour cela que les professions du soin psychique ont institutionnalisé la supervision. Les thérapeutes ne travaillent pas seul·es : ils et elles présentent régulièrement leurs cas à un superviseur ou une superviseuse, dont le rôle est de les aider à voir ce qu’ils et elles ne voient pas dans la relation, à repérer les moments où leur contre-transfert vient parasiter le travail clinique. Ce dispositif est considéré comme une garantie éthique et une protection, autant pour le·la patient·e que pour le·la praticien·ne.
La question des critères, dans le champ de la médiation, est très proche de cela. Quand un critère persiste, quand un jugement résiste, quand quelque chose chez une participante ou un participant me dérange sans raison apparente, ce qui est en jeu n’est pas seulement une question de méthode. C’est, le plus souvent, quelque chose qui se loge dans mon contre-transfert : quelque chose de moi qui se réveille au contact de cette personne, et qui m’empêche de la voir telle qu’elle est. Les médiateur·rices et les artistes intervenant·es ne sont presque jamais formé·es à cela. Et pourtant, nous travaillons dans des relations qui mobilisent les mêmes phénomènes psychiques que celles du soin. Il me semble nécessaire de nous nourrir de ce que les professionnel·les du soin psychique ont élaboré sur la relation d’aide, non pour devenir thérapeutes, mais pour bénéficier de leur expérience. La supervision, en particulier, est une pratique qui pourrait s’étendre au champ de la médiation : elle permet de prendre conscience de la part personnelle qui parle, à notre insu, dans nos critères.
La médiation culturelle, telle que je la conçois et la pratique, n’est pas d’abord un ensemble de techniques, mais une éthique de la relation. Elle consiste à créer les conditions d’une expérience singulière pour chaque personne, dans le respect de sa dignité et de son identité culturelle. Cette rubrique rassemble des méthodes que j’ai élaborées au fil de mes interventions, ainsi que des réflexions sur les enjeux contemporains de la médiation.
Ces méthodes partagent quelques principes communs. Elles placent la personne, et non l’œuvre ou le savoir, au centre du processus. Elles reconnaissent que recevoir est créer, et que chaque participant est générateur de son expérience. Elles s’inscrivent dans la perspective des droits culturels et de la démocratie culturelle, c’est-à-dire dans une logique horizontale plutôt que descendante.
Concrètement, ces méthodes s’appuient souvent sur la création : réaliser un film avec son téléphone, animer une image en papier découpé, écrire collectivement. La création n’est pas une fin en soi, mais un moyen de faire advenir une expérience authentique, de permettre à chacun de se révéler à soi-même et aux autres. Les contraintes de temps, de format ou de technique ne sont pas des obstacles mais des cadres qui libèrent l’expression.
Je partage ici ces méthodes non comme des recettes à appliquer, mais comme des invitations à expérimenter. Chaque contexte, chaque groupe, chaque personne appelle une adaptation. Ce qui compte, c’est la qualité de la relation qu’on établit, l’espace de confiance qu’on crée, la place qu’on donne à l’autre. Les articles de réflexion qui accompagnent ces méthodes visent à nourrir cette attention permanente à ce qui se joue dans la rencontre entre des personnes autour de l’art et de la culture.