On fait venir un·e artiste, on attend des résultats à la hauteur du professionnel qu’on a payé. Cette attente menace toutes les pratiques de médiation, culturelle, éducative, thérapeutique. Pour en sortir, on peut raconter le processus.
J’ai vu ce mécanisme à l’œuvre des dizaines de fois, dans des contextes très différents. Un·e artiste est invité·e à intervenir dans un projet de médiation, culturelle, éducative ou thérapeutique. La direction régionale des affaires culturelles finance le projet. Le·la directeur·rice de l’hôpital, ou le·la proviseur·e du lycée, donne son accord. À la fin du projet, il y a une restitution. Tout le monde vient voir.
Tout le monde attend un résultat artistique à la hauteur du professionnel qu’on a payé : de belles photos si c’est un·e photographe, un beau spectacle si c’est un·e metteur·se en scène. Sinon, on se demande à quoi a servi sa présence.
L’artiste, qui n’est pas idiot·e, sent cette pression. Sa légitimité professionnelle dépend pour une part de la qualité visible de ce qui sera montré. Son identité est engagée : c’est son métier, c’est ce qui le ou la fait vivre. Si les résultats sont médiocres au regard des critères esthétiques conventionnels, on dira que c’est un·e mauvais·e artiste, et on ne le ou la rappellera pas.
L’artiste reprend alors progressivement le contrôle, sans toujours s’en rendre compte. Il ou elle cadre davantage, donne plus de consignes esthétiques, guide la main, retouche les photos après coup, monte le film en éliminant ce qui n’est pas « bien », homogénéise les productions pour qu’elles atteignent un niveau acceptable. Cette reprise en main vide l’activité de son sens. Le sens était dans le cheminement des participant·es, dans ce qu’elles et ils ont osé et découvert, et il disparaît quand c’est l’artiste qui a la main sur le résultat.
Ce mécanisme se déguise parfois en générosité. Des artistes disent parfois : « je vais améliorer le montage, ça va valoriser les personnes ». Cette intention est dangereuse. Valoriser une personne, c’est la placer à une certaine hauteur, donc la rendre susceptible d’en redescendre. La position haute installe une exigence permanente, qui n’a rien à voir avec une construction. La construction se nourrit du cheminement réel, des essais et des découvertes des participant·es, et n’a pas besoin qu’on hiérarchise les productions pour exister.
On peut faire autrement : restituer le processus plutôt que les productions seules. Raconter par quelles étapes on est passé, quelles ont été les surprises et les bifurcations, comment le projet initial a été transformé par la rencontre avec les personnes, comment l’artiste lui-même ou elle-même n’a pas fait ce qui était prévu et a été modifié·e par cette rencontre.
À la fin du récit, on montre les productions, comme un élément parmi d’autres d’un processus plus vaste. Les productions, même si elles ne correspondent pas aux critères esthétiques conventionnels, prennent alors leur sens. On comprend pourquoi elles sont comme elles sont, ce qu’elles portent, et pourquoi leur « imperfection » même les rend précieuses.
Quand je raconte ainsi le processus à un·e conseiller·ère de la DRAC, à un·e directeur·rice d’hôpital ou à un·e chef·fe d’établissement, mes interlocuteur·rices comprennent. Une histoire humaine de transformation et de rencontre est plus intéressante qu’une exposition de photos bien cadrées. Ils et elles comprennent aussi pourquoi il fallait un·e professionnel·le pour que ce processus soit possible. L’artiste est venu·e avec sa pratique, son regard, sa manière de faire, et cette pratique a rencontré celles des participant·es. De cette rencontre est sorti quelque chose que personne n’avait prévu, et cette imprévisibilité demandait un·e professionnel·le capable d’engager sa propre manière de faire sans imposer ses critères.
Pour pouvoir raconter le processus, il faut l’avoir documenté. Sinon on ne s’en souvient plus. C’est normal : on est pris·e dans l’action, dans le présent de l’atelier, et les souvenirs deviennent ensuite flous et sélectifs. On se souvient du résultat plus que du chemin.
Documenter le processus, c’est prendre des notes même brèves, faire des photos de l’espace et des participant·es au travail, enregistrer parfois des bribes de discussion, tenir un petit journal de bord.
Cette préoccupation traverse aussi les pratiques pédagogiques et artistiques, et pas seulement la médiation thérapeutique. Quand on visite une exposition, on est souvent passionné·e par le récit de la fabrication des œuvres : les croquis préparatoires, les hésitations, les techniques employées. Les cartels des musées indiquent presque toujours la technique : « huile sur toile », « bronze », « tirage argentique ». Aucune obligation institutionnelle ne l’impose. C’est une fenêtre minuscule ouverte sur le processus, qui subsiste même dans les expositions les plus convenues, parce qu’elle correspond à un besoin du visiteur ou de la visiteuse de comprendre comment l’œuvre s’est faite.
La nécessité de raconter le processus, à soi-même comme aux autres, dépasse la simple communication. Elle touche à ce que les psychanalystes appellent la symbolisation.
Wilfred Bion a décrit le processus par lequel l’expérience brute, sensorielle et émotionnelle, que l’on n’arrive pas à penser (les éléments bêta), est transformée en éléments pensables (les éléments alpha), capables d’être rêvés, mémorisés, intégrés à la pensée. C’est ce qu’il nomme la fonction alpha. Sans elle, l’expérience reste inerte, encombrante, parfois persécutrice. Avec elle, elle devient symbolisable, intégrable dans la vie psychique du sujet.
Le récit du processus opère quelque chose de cet ordre. Il prend des matériaux qui pourraient rester dispersés et fragmentaires (ce qui s’est passé pendant les séances, ce qu’on a essayé, ce qui a échoué, ce qui a surpris) et leur donne une forme qui les rend pensables.
Paul Ricœur a montré, par un autre chemin, que l’identité du sujet n’est pas une donnée fixe : elle se construit par la mise en récit, dans ce qu’il appelle l’identité narrative. Devenir sujet de son propre vécu suppose de pouvoir le raconter, à soi et à d’autres. Pour des participant·es traversant un atelier, le récit du processus permet cette appropriation. Sans le récit, l’expérience reste extérieure à la personne, elle ne se constitue pas comme cheminement, et ne nourrit pas durablement le sujet.
L’objet artistique produit pendant l’atelier prend ainsi son sens dans un réseau de liens : le lien à ce qui a précédé, le lien aux personnes présentes, le lien au récit qui en est fait. C’est ce réseau qui le rend symbolisable, signifiant pour le sujet. Hors de ce réseau, l’objet ne porte plus rien.
Cette compréhension oblige à réviser le statut du résultat. Le résultat artistique n’est pas l’aboutissement du processus, mais l’une de ses étapes. L’étape véritablement finale est le récit, fait à soi et à d’autres, qui inscrit l’expérience dans la durée du sujet et permet la symbolisation.
Le récit du processus n’a pas un narrateur unique. Le·la thérapeute, le·la médiateur·rice, l’enseignant·e, l’artiste, ou les participant·es elles-mêmes et eux-mêmes peuvent prendre en charge des fragments de ce récit, à des moments différents et selon des modalités à inventer.
Engager les participant·es dans le récit du processus est particulièrement fécond. Pendant l’atelier, il devient possible de faire l’objet artistique et de raconter ce qu’on est en train de faire. Cette double activité n’est pas une schizophrénie : c’est une forme d’attention à soi, une reconnaissance du cheminement qui a lieu pendant qu’il a lieu.
J’ai expérimenté cela dans un hôpital de jour pour enfants autistes où j’ai animé une série d’ateliers (vidéo, podcast, musique, dessin). J’avais déposé discrètement, dans un coin de la salle, trois appareils photos compacts, sans donner aucune consigne. Spontanément, certain·es enfants se saisissaient de ces appareils et documentaient le processus. Ils et elles photographiaient leurs camarades en train de travailler, des gestes, des dispositifs, des moments d’attente. Personne ne leur avait demandé de le faire. Le besoin de garder trace, de constituer une mémoire visible de ce qui était en train de se passer, est venu d’eux et d’elles.
À la fin du projet, nous avons préparé une exposition. Nous avons imprimé les productions, mais aussi les photographies du processus que les enfants avaient prises. Ce sont les enfants qui ont choisi ce qu’ils et elles allaient afficher, et ils et elles ont mélangé les deux. Productions et documentation avaient pour eux et elles des statuts différents mais une valeur égale. L’exposition a été installée dans le couloir de l’hôpital de jour. Un an plus tard, elle est encore là. Patient·es, soignant·es, parents, autres professionnel·les passent devant chaque jour. Ils et elles sont en contact, sans qu’on ait besoin de l’expliquer, avec un processus de création artistique qui a été mis en œuvre dans ce lieu thérapeutique.
Ce besoin de garder trace du processus, de faire récit de ce que l’on traverse, n’a pas été prescrit. Quand les conditions sont réunies, il vient de lui-même.
Le processus est le sujet, non un moyen au service d’un résultat. C’est dans le cheminement que se trouvent la transformation et l’apprentissage. Le film terminé, le spectacle joué, l’objet plastique fini sont des traces précieuses de ce cheminement, qui n’épuisent pas ce qui s’est passé.
Ce qui compte, c’est le travail accompli, le cheminement traversé par les participant·es comme par moi-même. Quand un·e médiateur·rice est à son tour transformé·e par ce qu’il ou elle a accompagné, quelque chose a eu lieu. Les budgets ne le mesurent pas, les restitutions conventionnelles ne le montrent pas. Le récit du processus est ce qui le rend visible.
La médiation culturelle, telle que je la conçois et la pratique, n’est pas d’abord un ensemble de techniques, mais une éthique de la relation. Elle consiste à créer les conditions d’une expérience singulière pour chaque personne, dans le respect de sa dignité et de son identité culturelle. Cette rubrique rassemble des méthodes que j’ai élaborées au fil de mes interventions, ainsi que des réflexions sur les enjeux contemporains de la médiation.
Ces méthodes partagent quelques principes communs. Elles placent la personne, et non l’œuvre ou le savoir, au centre du processus. Elles reconnaissent que recevoir est créer, et que chaque participant est générateur de son expérience. Elles s’inscrivent dans la perspective des droits culturels et de la démocratie culturelle, c’est-à-dire dans une logique horizontale plutôt que descendante.
Concrètement, ces méthodes s’appuient souvent sur la création : réaliser un film avec son téléphone, animer une image en papier découpé, écrire collectivement. La création n’est pas une fin en soi, mais un moyen de faire advenir une expérience authentique, de permettre à chacun de se révéler à soi-même et aux autres. Les contraintes de temps, de format ou de technique ne sont pas des obstacles mais des cadres qui libèrent l’expression.
Je partage ici ces méthodes non comme des recettes à appliquer, mais comme des invitations à expérimenter. Chaque contexte, chaque groupe, chaque personne appelle une adaptation. Ce qui compte, c’est la qualité de la relation qu’on établit, l’espace de confiance qu’on crée, la place qu’on donne à l’autre. Les articles de réflexion qui accompagnent ces méthodes visent à nourrir cette attention permanente à ce qui se joue dans la rencontre entre des personnes autour de l’art et de la culture.