Comment améliorer la situation de prise de parole face à un groupe de personnes ? Cela peut être un exercice très difficile, notamment lorsque nous sommes face à des personnes qui ne nous écoutent pas, qui parlent entre elles ou de qui nous ne percevons aucun retour, aucun feedback, aucune validation de leur intérêt pour ce qu’on leur propose. Comment œuvrer à susciter l’intérêt de nos auditeurs pour ce que nous allons leur dire ? Comment susciter un intérêt a priori et comment le maintenir, sans le laisser partir ?
Il y a bien sûr de multiples facteurs d’intérêt pour un auditoire. En tant qu’orateur, j’aborde ici un facteur parmi d’autres, basé sur de nombreuses expériences personnelles que je nomme la synchronisation émotionnelle. Je vais me concentrer sur le moment du début, car ce facteur est particulièrement opérant en début de conférence, de cours ou d’intervention. Il joue pendant toute la durée, mais d’autres facteurs plus narratifs prennent ensuite le relais, peut-être plus que celui-ci après le démarrage de la prise de parole.
Voici le principe : Nous sommes devant un groupe auquel nous devons délivrer une conférence, un cours, une présentation – une parole à sens unique.
Je nous suggère de nous placer devant les personnes et de nous proposer l’affirmation suivante :
« Je n’ai aucune bonne raison d’imposer mon point de vue à ces personnes. Il n’y a aucune raison que ce soit moi qui leur parle plutôt qu’eux qui me parlent. Je ne vais pas parler. Je choisis de ne pas parler, car ils ne me le demandent pas, et il n’y a donc aucun sens à ce que je m’exprime devant eux. »
Je mets moi-même en pratique cette méthode. Nous n’avons pas à parler. Nous attendons, persuadés de cette idée que nous n’avons rien à dire face à ces personnes.
C’est un peu troublant et déstabilisant, car cela produit un moment de silence inhabituel. Tout un chacun se demande ce qui est en train de se passer. Quand bien même ce moment ne durerait que 15 secondes, il peut s’étendre à 30 secondes, voire une minute – rarement plus.
Que se passe-t-il dans ce moment-là ? : Il s’opère ce que je nomme la synchronisation émotionnelle. Tous les individus présents se posent des questions. Certains parlent encore entre eux, mais vous êtes là, debout devant eux (assis derrière un bureau, ce que je déconseille fortement, car cela crée une barrière physique et symbolique – mais c’est un autre sujet).
Tout le monde connaît les règles du jeu : c’est vous qui devez prendre la parole. Pourtant, elle ne démarre pas. Alors, une émotion commune, bien que vécue différemment par chacun, se répand dans le groupe, petit ou grand.
Comme chacun connaît les règles, cette émotion amène une attente légitime : que vous commenciez. Mais puisque vous avez décidé de ne pas parler – puisque la décision ne vient pas de vous –, à un moment, vous ressentirez la demande émanant des auditeurs.
Elle n’est jamais formulée par des mots, car ce moment de synchronisation peut être court. Mais il doit être suffisamment long pour que vous perceviez cette demande énergétique, cette invitation silencieuse à leur offrir votre parole.
Cette demande ne peut advenir que si nous avions initialement décidé de ne pas parler. Si nous avions eu l’intention de parler, il n’y aurait pas eu d’espace pour elle. Ainsi, la règle extérieure (« c’est à l’orateur de parler ») s’intériorise pour chaque personne. C’est le groupe, dans son ensemble, qui décide d’intérioriser cette règle et de faire démarrer la prise de parole.
On pourrait décrire cette démarche comme un choix d’écoute profonde des personnes – non pas de leurs paroles, mais de leur présence, de leur attente. L’écoute n’est pas que verbale ; c’est une attention à l’autre. Ce temps de synchronisation est aussi un moment où les personnes se sentent écoutées, où elles comprennent qu’elles ont leur place dans le dispositif, que cette parole adviendra pour eux et pas pour elle-même.
Cela relève de l’empathie : nous ne leur imposons pas un discours sans les prendre en compte. Nous nous mettons à leur place en leur laissant l’espace d’une expression non verbale, émotionnelle, énergétique – à la fois personnelle et collective.
Pour que cette synchronisation perdure, il est préférable de ne pas avoir un discours complètement formaté, mais des notes sur les sujets à aborder, tout en laissant le chemin se dessiner au fil de l’écoute. Nous nous resynchroniserons aux attentes du groupe, même si elles sont subtiles. Nous traiterons tous les points prévus, mais le parcours sera co-construit avec ce que nous ressentons des auditeurs.
Souvent, les auditeurs ne semblent avoir aucune réaction. Certains dorment, d’autres discutent, et nous manquons cruellement de feedback. Pourtant, ils n’ont aucune obligation de réagir. Ils reçoivent et intègrent à leur manière. Même ceux qui semblent inattentifs reçoivent ce qu’ils choisissent.
Je parle d’écoute, mais nous recevons très peu de signes de la part des auditeurs. Alors, comment être à leur écoute ? C’est pourquoi j’emploie le terme de synchronisation émotionnelle. Il s’agit d’être à l’écoute de quelque chose de plus profond – que j’appelle énergie –, en deçà des signes visibles. Nous choisissons d’être et de rester ouverts et à l’écoute, même sans validation.
Cette ouverture doit rester inconditionnelle. Nous ne demandons rien ; nous sommes simplement présents, capables de recevoir et de mettre les autres en capacité de demander (même silencieusement). Ce qu’ils reçoivent doit toujours relever de leur libre arbitre. S’ils se sentent forcés, ils se fermeront.
Vous trouverez ici des outils pédagogiques, pratiques et conceptuels. Ces outils s’appuient sur les expériences et la pensée que je développe dans un grand nombre de contextes depuis les années 1990. J’ai développé une pratique pédagogique singulière, opérante, inspirée des méthodes de Célestin Freinet entre autres, adaptée aux enjeux humains contemporains et aux outils du XXIe Siècle.
La pédagogie est une pratique expérimentale, qui a ses théories, son histoire et ses penseurs. C’est un outil de construction central dans le champ éducatif mais aussi au delà, dans le cadre des interactions professionnelles ou de la médiation culturelle par exemple. Ainsi l’utilité des méthodes et réflexions que vous trouverez ici dépasse le contexte de l’enseignement.