Le tiers symbolique, un outil pour relier

3 juin 2024. Publié par Benoît Labourdette.
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Le tiers symbolique est un concept qui peut paraître très abstrait, mais il est remarquablement opérant à mon sens pour créer du lien constructif, notamment entre les adultes et la jeunesse.

Tiers symbolique ?

L’association de ces deux termes (tiers et symbolique), que je ne suis pas le seul à proposer, peut sembler simplificatrice, alors que ce sont de très vastes sujets. Souvent, « tiers symbolique » est envisagé comme la « loi » qui nous permet de fonctionner ensemble, un référentiel commun extérieur à nous. Ce n’est pas le sens que je lui attribue. Pour moi, il s’agit de donner au tiers une fonction de symbolisation. C’est la voie pour ouvrir à une relation vraie entre deux sujets, grâce à un objet entre les deux, et non plus l’un face à l’autre. Cela permet de se construire soi, tout en entrant en relation avec l’autre, par l’entremise de cet objet. Cela reste très théorique ! Explorons-en la mécanique, pour voir comment ce concept se concrétise en pratique et peut nous servir grandement, notamment en situation pédagogique.

Le processus

En psychanalyse, être, c’est être sujet de son désir (au sens large du terme, désir de vivre, d’apprendre, etc.). Être sujet s’oppose au fait d’être objet, sans désir, forcé par quelqu’un d’autre à faire des choses. L’autre peut être persuadé que « c’est pour notre bien », d’ailleurs.

Pourquoi forçons nous les autres ? Nous projetons nos émotions, nos suppositions, notre passé, nos attentes, sur l’autre (sur les jeunes, bien-sûr, mais pas que) ; c’est ce qu’on appelle une relation duelle, ou une relation d’objet : l’autre est l’objet de nos projections. Comme nous projetons sur l’autre, nous ne sommes pas en contact avec la réalité de l’autre, mais uniquement avec notre propre projection. Dans ce cas, le lien est donc impossible : c’est une relation d’objet, duelle, une relation de pouvoir, pas un lien entre deux sujets libres et désirants.

Par contre si, au lieu de rester enfermés dans une relation duelle, nous utilisons un « tiers symbolique » entre nous, c’est sur ce tiers que les projections mutuelles vont se faire (et non pas sur l’autre). Ainsi, ce tiers symbolique va permettre une relation entre deux sujets, c’est à dire un lien entre deux réalités différentes. Concrètement, ce tiers symbolique, c’est un objet, extérieur aux deux personnes, avec et autour duquel nous allons construire, créer ou débattre : écrire, dessiner, faire une randonnée, préparer un repas, jouer de la musique, danser, ou coopérer dans un objectif commun...

La méthode par l’exemple

Si au lieu de donner des consignes précises à un enfant pour faire une production graphique, on place devant lui un tas de revues, d’affiches et journaux avec une paire de ciseaux, et qu’on l’autorise à découper et coller, il va s’en saisir à sa manière. On sera surpris de sa concentration et de son implication. Cet objet (le découpage) est un tiers, extérieur aux deux personnes, avec lequel l’enfant va opérer des symbolisations (les images qu’il crée à l’extérieur de lui-même lui permettent de se construire intérieurement). Et nous pouvons tout à fait lui apporter des pistes, des suggestions, ce n’est plus dans le cadre d’une relation duelle, mais autour de ce tiers symbolique, cet objet extérieur, qui permet à chacun∙e de rester dans sa place de sujet. Cela produit des rencontres qui peuvent être réellement extraordinaires.

On sait bien que lorsqu’un enfant est en crise, en colère ou en détresse, il ne sert à rien de lui dire de « se calmer », cela attise d’autant plus son mal être, car la relation est duelle ; alors que si on lui propose de faire quelque chose (jouer avec tel jeu, découvrir une nouvelle chose, regarder un film...), il va se « calmer » souvent avec une efficacité désarmante, en s’impliquant tout à coup dans une autre activité. Ce n’est pas un détournement d’attention, c’est une proposition de tiers symbolique, qui change tout, car l’enfant est remis en place de sujet, puisqu’il peut projeter sur un objet extérieur à lui.

Autres exemples

Le tiers symbolique peut aussi être :

  • Un∙e psy, sur qui nous allons projeter nos peurs, frustrations, etc., ce qui va nous permettre de revenir à des relations plus saines avec les autres. Nous reconstruisons ainsi notre capacité de vivre avec l’altérité, c’est à dire d’être dans la réalité.
  • La création d’un film, d’un tableau, d’un spectacle... pour lequel chacun∙e est autonome : nous allons découvrir l’autre non plus au travers de nos projections sur lui∙elle, mais au travers de ce qu’il∙elle aura produit. Pour cela, la personne que l’on encadre doit avoir sa pleine et entière autonomie. Il faut donc lâcher le pouvoir, faire confiance, en donnant pleinement l’outil à l’autre.
  • D’ailleurs même un simple outil (appareil photo, pinceau, caméra, scène de théâtre, instrument de musique...), confié sans peur (que l’objet soit abîmé, mal utilisé, cassé...) sans projet précis, avec lequel l’autre est autonome, est déjà un tiers symbolique opérant. Il n’est pas nécessaire de proposer une activité ambitieuse pour que cela fonctionne.
  • Suite à des ateliers d’Éducation Artistique et Culturelle (EAC) on entend souvent des enseignants dire à des intervenants artistiques : « C’est incroyable, grâce à votre activité, j’ai découvert cet élève autrement ! ». L’intervenant∙e artistique, mais surtout l’objet ou la situation qu’il∙elle a offert aux élèves pour faire de la création, ont joué le rôle de tiers symbolique. C’est ce qui a permis (dans les cas où c’est nécessaire) de refonder une relation saine entre l’enseignant et l’élève, hors de la relation duelle d’avant.

Références

J’ai proposé ici mon approche méthodologique des bienfaits du « tiers symbolique », je n’ai pas fait de théorie psychanalytique. Pour approfondir les sujets du « tiers » et du « symbolique », leurs théories, leurs histoires et leurs controverses, voici des pistes de lectures :

Vous trouverez ici des outils pédagogiques, pratiques et conceptuels. Ces outils s’appuient sur les expériences et la pensée que je développe dans un grand nombre de contextes depuis les années 1990. J’ai développé une pratique pédagogique singulière, opérante, inspirée des méthodes de Célestin Freinet entre autres, adaptée aux enjeux humains contemporains et aux outils du XXIe Siècle.

La pédagogie est une pratique expérimentale, qui a ses théories, son histoire et ses penseurs. C’est un outil de construction central dans le champ éducatif mais aussi au delà, dans le cadre des interactions professionnelles ou de la médiation culturelle par exemple. Ainsi l’utilité des méthodes et réflexions que vous trouverez ici dépasse le contexte de l’enseignement.


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