Les 5 et 6 mai 2026, Chaillot, Théâtre National de la Danse, accueille la deuxième édition des journées « Chaillot Augmenté x Rencontres TMNlab : Art vivant et environnements numériques ». Une trentaine d’intervenant·es de France, d’Allemagne, de Belgique, du Royaume-Uni, de Suisse, du Québec, de Taïwan, deux jours de tables rondes, focus, sessions d’experts et démonstrations, une sélection d’œuvres VR accessible en continu. Ces journées sont gratuites et ouvertes à tou·tes sur inscription. Elles posent un ensemble de questions politiques sur ce que devient la culture quand le numérique reconfigure nos pratiques, et ces questions dépassent largement le seul cadre du secteur professionnel.
Le TMNlab est un réseau qui existe depuis 2013 et qui rassemble aujourd’hui plus de 1500 membres : artistes, professionnel·les du spectacle vivant, chercheur·euses, acteur·rices de la tech et des politiques culturelles. Il est aussi organisme de formation. Ses équipes se définissent comme des « facilitateur·rices » dont le rôle est d’interconnecter les personnes et les pratiques, et d’accompagner ce qu’elles appellent l’écosystème « arts vivants et environnements numériques » en gestation. La formulation est juste. Les pratiques s’inventent et cherchent leurs formes, dans un moment où personne ne détient les réponses.
Ce qui rend ce réseau précieux, c’est son exigence. Le TMNlab ne fait pas du numérique une modernité obligée, il l’interroge. Dans le travail préparatoire de ces journées, ses équipes posent par exemple la question suivante : « Comment maintenir une recherche artistique libre, critique et diverse ? ». Et celle-ci : « Comment résister au rôle possible de cheval de Troie des technologies de loisir ? ». Ou encore : « Peut-on éviter la logique de « passage à l’échelle » des industries culturelles et conserver la diversité des singularités des arts vivants ? ». L’édition 2026 vise explicitement, je cite encore le travail préparatoire, à « déplacer le regard de la fascination pour la technologie et l’innovation vers la responsabilité des pratiques ». Ces formulations sont rares dans le paysage actuel des discours sur le numérique culturel, et elles méritent d’être soutenues.
Pour en savoir plus sur le réseau : tmnlab.com.
Le travail préparatoire des organisateurs s’articule autour de quatre fils qui donnent le sens véritable de ces deux journées.
Premier fil : une histoire longue, pas une rupture
Le spectacle vivant n’a jamais été hors technologie. Les automates baroques, les effets de scène mécaniques, le son amplifié, les jeux de lumière, les premières captations vidéo, les environnements immersifs contemporains, chaque époque a redéfini les conditions de la présence et les régimes de perception. Les recherches sur les réalités virtuelles, dès les années 1990, mobilisaient le vocabulaire de la scène, les notions de dramaturgie, l’héritage d’Antonin Artaud. Ce que nous vivons aujourd’hui prolonge cette histoire dans une nouvelle phase, plus rapide et plus politique. Ce qui se transforme dépasse la technique. Notre rapport à la coprésence, notre manière de faire communauté, les conditions de l’expérience collective.
Franck Bauchard (DGCA, ancien fondateur de La Panacée à Montpellier) ouvre la première journée sur « Le spectacle vivant du (rétro)futur ». La table ronde « Programmer des œuvres hybrides », avec Marie Pia Bureau (ONDA), Séverine Bouisset (Les Gémeaux) et Julie Sanerot (MAC Créteil), prolonge cette question côté diffusion. Rosita Boisseau (Le Monde) en tire les conclusions.
Deuxième fil : des gestes artistiques, pas des démonstrateurs technologiques
« Après l’euphorie de l’innovation, prenons un temps de discernement ». La formulation est des organisateurs, et je la trouve juste. Les discours sur le numérique oscillent souvent entre fascination et rejet. Les tables rondes de Chaillot posent des questions plus aiguës. Comment maintenir une recherche artistique libre quand la promesse de l’immersif s’est parfois traduite par une concentration économique et une normalisation esthétique ? Comment résister au rôle possible de « cheval de Troie » des technologies de loisir ? Comment préserver les singularités des arts vivants face à la logique de « passage à l’échelle » des industries culturelles ? Avec l’essor de l’IA, un récit dominant s’installe, celui d’une création individualisée, automatisée, optimisée. Les pratiques artistiques invitées à Chaillot montrent souvent une autre direction, une réappropriation collective, située, critique.
C’est le sujet de plusieurs temps forts. « L’illusion de l’opportunité : l’économie de l’immersif redéfinit-elle la création ? » avec Alexander Whitley, Julien Dubuc, Clémence Debaig, animé par Myriam Achard. « Paroles d’artistes », une longue séquence avec Natacha Paquignon, Mathieu Chamagne, Marco Donnarumma, Joséphine Derobe, Isis Fahmy, Singing Chen, Frédéric Deslias, animée par Chrystèle Bazin, qui inclut un « Focus 404 : quand vient le bug » qui s’annonce passionnant. Et « Naviguer dans un écosystème en transformation sans sacrifier l’artistique » avec Marie du Chastel (KIKK Belgique).
Troisième fil : la place du spectateur
Le mercredi 6 mai à 11h45, je participe à la table ronde « Publics : comment le numérique redessine le rapport au spectacle vivant ? », aux côtés de Rachid Ouramdane (Chaillot) et Nicolas Ligeon (Théâtre de l’Élysée, collectif Sous les Néons), animée par Anne Le Gall.
Les organisateurs posent le cadre par une formule que je reprends volontiers : « le spectateur n’est plus à sa place, et c’est une bonne nouvelle ». Ce qui se transforme avec le numérique touche aussi la place même du spectateur. Dans de nombreuses expérimentations, il explore, il agit, il influence, parfois il co-produit. Il traverse une expérience plutôt qu’il ne reçoit une œuvre. Le dossier préparatoire ajoute une intuition que je trouve juste : « transformer la place du spectateur, c’est d’abord se déplacer soi-même ».
Les pistes d’animation de la table ronde formulent deux questions qui m’intéressent particulièrement. « Quelle nouvelle définition de l’hospitalité pour répondre aux nouvelles pratiques ? ». « Les publics cherchent-ils encore une institution comme point d’entrée ? ». C’est là que je souhaite pousser la discussion.
Mon point d’entrée, c’est de prolonger ces intuitions jusqu’au bout de leurs conséquences politiques. Si le spectateur change de place, alors l’institution aussi. Les grands théâtres subventionnés sont des lieux extraordinaires, immenses, outillés, financés par l’impôt. Ils pourraient devenir, pour une part significative de leur activité, des lieux ressources au service des pratiques créatives des habitant·es. Des lieux où les expertises professionnelles accompagnent les créations de celles et ceux qui viennent, des citoyen·nes au sens large et pas seulement des publics « ciblés ». Avec, bien sûr, des spectacles aussi quand ils répondent à des attentes réelles du territoire, y compris des spectacles amateurs sur les grandes scènes, qui sont très demandés. Je pose la question dans un esprit de dialogue avec les autres intervenant·es.
J’ai développé ces pistes plus longuement dans un article récent : Refonder la fonction démocratique des grands lieux du spectacle vivant.
Quatrième fil : le défi est organisationnel, pas technologique
« Le vrai défi n’est pas technologique mais organisationnel ». La formulation est à nouveau des organisateurs, et c’est un des aspects de leur travail qui m’importent le plus. Ce qui bloque l’évolution du secteur tient moins aux outils qu’aux logiques de production, aux cadres de financement, aux cultures professionnelles, aux assignations de rôles. Difficulté à accueillir des projets hybrides, manque de temps pour expérimenter, tension entre innovation et contraintes structurelles, ces blocages révèlent un décalage entre les formes artistiques qui émergent et les cadres dans lesquels on tente de les produire.
Ce fil structure une grande partie de la seconde journée. Sarah Ellis (Royal Shakespeare Company) ouvre sur « Piloter et pratiquer en régime numérique ». Clément Thibault (Le Cube Garges) et Lisa Mara Ahrens (HAU Berlin) approfondissent avec « Après l’innovation : vers une écologie de la transformation ». Cette table ronde, d’après les organisateurs, vise à « déplacer le regard de la fascination pour la technologie et l’innovation vers la responsabilité des pratiques », avec des thèmes qui me parlent : innovation responsable, sobriété numérique, nouveaux modèles économiques et éthiques, redéfinition de la valeur artistique et sociale. La session chorale finale, « Art vivant & environnements numériques : de quelles synergies avons-nous besoin ? », rassemble une dizaine d’acteur·rices clés (ZINC, CHRONIQUES/HACNUM, Pôle PIXEL, PXN, La Fabrique de la Danse, Ville de Marmande, Avignon Université, ONDA) pour une cartographie collective.
L’enjeu politique de ces deux journées déborde le périmètre du spectacle vivant. La place du numérique dans nos pratiques culturelles, la transformation du rapport aux publics, le financement des lieux, la démocratisation réelle ou simulée des institutions, la définition même de l’hospitalité culturelle, ces questions concernent toute la cité. Toutes celles et ceux qui financent la culture par l’impôt, celles et ceux qui ne fréquentent pas les lieux culturels et se demandent pourquoi, celles et ceux qui pratiquent une autre discipline artistique, celles et ceux qui travaillent dans l’éducation, le travail social, la recherche, les collectivités, et qui voient bien que la culture est une question de société.
La pluridisciplinarité s’impose comme un fait, pas comme un choix. Les questions posées à Chaillot traversent les arts visuels, le cinéma, la musique, la littérature, le patrimoine, le design, le jeu vidéo, la médiation. Un dialogue confiné à un seul sous-secteur professionnel passerait à côté de la transformation qui se joue.
Les rencontres professionnelles fonctionnent souvent sur un format majoritairement descendant, avec des interventions cadrées et des questions de salle qui arrivent à la fin. Les organisateurs de Chaillot Augmenté ont travaillé pour diversifier les formats, avec des sessions en petit groupe, des focus interactifs, des cartographies chorales. C’est utile et nécessaire. Le format descendant reste pourtant structurel à ce type de rendez-vous, et il vaut la peine de le nommer.
L’exigence que je voudrais formuler, en dialogue avec l’esprit du TMNlab, c’est que ces deux jours soient construits comme une élaboration commune, par-delà la suite d’exposés. La coprésence de personnes d’horizons différents est une ressource. Si nous sommes intervenant·es, soyons disponibles à ce que les regards venus de la salle déplacent notre propos. Si nous sommes dans la salle, prenons la parole un peu plus que ce qui est prévu, sans polémique mais sans non plus retenir ce qui mérite d’être dit. Un système démocratique demande à être travaillé pour rester démocratique. Cette exigence, je le sais, n’est pas simple à mettre en œuvre, et c’est pour cela qu’elle vaut d’être formulée.
Mardi 5 mai 2026
Sessions experts en questions-réponses (mardi) :
Mercredi 6 mai 2026
Sessions experts en questions-réponses (mercredi) :
En continu : sélection d’œuvres VR avec Unframed Collection (mardi 13h-18h, mercredi 11h30-17h30).
Programme détaillé et inscription sur tmnlab.com.
J’ai rassemblé mes analyses, méthodes et propositions pour un secteur culturel plus fort demain dans un livre en accès libre, Défendre la culture autrement : méthodes pour demain, récemment mis à jour. On y trouvera notamment des développements sur les droits culturels, la démocratie culturelle, la place des institutions à l’ère du numérique, les pratiques antifragiles, l’intelligence artificielle, les formes renouvelées de médiation et la refondation politique du secteur culturel.
J’avais aussi eu l’occasion, dans un café TMNlab, de développer l’idée que le numérique ne constitue pas un sujet qui mériterait qu’on se positionne pour ou contre, parce qu’il reconfigure des enjeux beaucoup plus fondamentaux : notre rapport à la présence et à la relation. Lire ou écouter cette intervention.
La « politique culturelle » est une tradition d’État en France depuis le Moyen-Âge. Elle a été initiée par Louis XIV au 17e Siècle comme un outil d’influence et de pouvoir. Et elle fut définie dans ses termes actuels par André Malraux en 1959, l’État ayant désormais pour mission la démocratisation de l’art dans la société. Mais aujourd’hui les politiques culturelles sont multiples, car portées par les collectivités publiques à d’autres niveaux que celui de l’État (villes, agglomérations, départements, régions) et à bien d’autres endroits, notamment associatifs (lieux et actions culturelles), individuels (les initiatives des artistes, professionnels ou amateurs) et par des sociétés privées (commerce de la culture).
La « révolution numérique », c’est à dire l’accès ubiquitaire, personnalisé et transitif à l’information ainsi que la production par les pairs comme nouveau modèle, bouleverse de façon profonde les « règles » de mise en œuvre des politiques culturelles, que ce soit au niveau public ou privé, et met bien des acteurs en difficulté pour atteindre leurs objectifs. Je propose ici des outils de compréhension des enjeux de cette « révolution numérique » et des pistes de travail concrètes, en espérant apporter de la ressource utile au travail des politiques culturelles, dans tous types de contextes.