Une étude sur le sujet du numérique et de la création artistique révèle, par les biais non questionnés qui sont les siens, la volonté inconsciente de ne pas faire bouger les lignes du système de hiérarchisation culturelle, zone de confort des professionnels, qui coupe les acteurs culturels de la réalité de l’évolution des enjeux de leurs métiers.
Le périmètre de cette étude est défini comme tel :
Hybride par essence, la création artistique en environnement numérique se caractérise par la pluridisciplinarité des formes artistiques convoquées (musiques, arts visuels et sonores, architecture, cinéma, théâtre, danse…) et le recours aux technologies et/ou à la science pour inventer de nouveaux langages et de nouvelles écritures artistiques. Ainsi, les acteurs qui la composent sont issus d’horizons disciplinaires variés et interviennent dans des champs de l’action publique distincts :
- Culture : spectacle vivant, audiovisuel, lecture publique, médiation numérique ;
- Économie : industries créatives, innovation, start-up ;
- Enseignement supérieur & recherche.
En Bretagne, de nombreux acteurs concourent à la vitalité de la création artistique en environnement numérique. Cette étude vise à donner une vue d’ensemble de ce secteur d’activité à l’échelle de la Bretagne, à mettre en lumière les dynamiques à l’œuvre et à identifier les besoins et les perspectives.
Les objectifs de cette étude sont de réaliser un état des lieux du secteur (acteurs, dynamiques, besoins et horizons de travail) et d’élaborer une série de préconisations visant au développement de ce secteur et de ces pratiques artistiques.
La méthode annoncée consiste en :
- Étude de terrain via une série d’entretiens avec des acteurs représentatifs de la diversité du secteur étudié ;
- Étude documentaire ;
- Étude d’une série d’œuvres produites/coproduites/diffusées par des acteurs bretons ;
- Rédaction d’un état des lieux et de préconisations d’amélioration et de progrès collectif.
Ce rapport a été réalisé par Anne Burlot-Thomas (Agence Talents multiples - Lorient).
Mon avis, dans l’angle de la relation à la jeunesse et du respect des droits culturels, est que cette étude, qui pourtant traite le sujet du numérique, ne l’aborde que dans les points de vue esthétique (évolutions des formes artistiques via les outils numériques) et corporatiste (définition d’un « secteur culturel » spécifique, qu’il faudrait défendre, et de ses enjeux internes). Les questions des relations aux publics, à la jeunesse et de l’impact du numérique dans ces relations sont à peine citées. Le paradigme d’une hiérarchie culturelle « professionnels vs. amateurs » n’est jamais questionné, alors que c’est ce que le numérique bouscule de façon majeure depuis bientôt 30 ans, et c’est ce qui écarte la jeunesse de la fréquentation des lieux culturels subventionnés. Le terme « droits culturels » est cité une seule fois au détour d’une phrase, et concernant la démocratie culturelle, elle est citée elle aussi une seule fois, dans une phrase généraliste de la conclusion (« Développer la démocratie culturelle »), sans que ce soit ni questionné ni discuté.
Le vrai sujet du numérique, à mon sens, se situe dans la manière dont il fait bouger les lignes de la démocratie culturelle, et ouvre les portes pour des questions de fond sur les formes mêmes de la médiation et du sens social de la création artistique ; c’est à dire d’abord pourquoi et pour qui on fait les choses, avant de s’intéresser au comment. Ce qui émerge principalement de ce rapport est sans surprise : l’État devrait accorder plus de moyens à ce secteur.
On perçoit que les droits culturels sont encore trop peu mis en pratique dans les postures des professionnels de la culture, ce qui ne peut que contribuer à paupériser un secteur, car il continue à se couper de la réalité du monde auquel il s’adresse, par le maintien d’une tradition de hiérarchisation culturelle, toujours sous-jacente. Par contre, dans certaines citations, on peut percevoir les questionnements des acteurs du territoire sur la question démocratique, mais le rapport n’approfondit pas le sujet, ce qui produit à mon avis une pensée et des préconisations hors-sujet du numérique, de la réalité contemporaine et de ce que vivent les acteurs du terrain.
La « politique culturelle » est une tradition d’État en France depuis le Moyen-Âge. Elle a été initiée par Louis XIV au 17e Siècle comme un outil d’influence et de pouvoir. Et elle fut définie dans ses termes actuels par André Malraux en 1959, l’État ayant désormais pour mission la démocratisation de l’art dans la société. Mais aujourd’hui les politiques culturelles sont multiples, car portées par les collectivités publiques à d’autres niveaux que celui de l’État (villes, agglomérations, départements, régions) et à bien d’autres endroits, notamment associatifs (lieux et actions culturelles), individuels (les initiatives des artistes, professionnels ou amateurs) et par des sociétés privées (commerce de la culture).
La « révolution numérique », c’est à dire l’accès ubiquitaire, personnalisé et transitif à l’information ainsi que la production par les pairs comme nouveau modèle, bouleverse de façon profonde les « règles » de mise en œuvre des politiques culturelles, que ce soit au niveau public ou privé, et met bien des acteurs en difficulté pour atteindre leurs objectifs. Je propose ici des outils de compréhension des enjeux de cette « révolution numérique » et des pistes de travail concrètes, en espérant apporter de la ressource utile au travail des politiques culturelles, dans tous types de contextes.