Le numérique a fait de chacun·e un·e créateur·rice potentiel·le. Cette transformation anthropologique oblige à repenser la fonction politique du spectacle vivant subventionné, et ce que ses grands lieux pourraient devenir pour les habitant·es.
J’ai écrit cet article à l’occasion des journées « Chaillot Augmenté x TMNlab, Art vivant et environnements numériques 2026 » (5 et 6 mai 2026), où j’ai pris la parole dans une table ronde consacrée à la transformation du rapport aux publics. Les réflexions que je propose ici débordent cependant largement le cadre de ces journées. Elles portent sur ce que sont les lieux culturels subventionnés, et sur ce qu’ils pourraient devenir dans une société que le numérique transforme en profondeur. Ce sont des questions que je travaille depuis de nombreuses années, et qui resteront, je le crois, pertinentes bien au-delà de l’actualité qui m’a conduit à les publier.
Les lieux de spectacle vivant subventionnés sont des lieux politiques, au sens fort du terme. Le numérique y rend visible l’urgence de refonder leur fonction démocratique, et cette tâche ne saurait se confondre avec celle d’une simple modernisation.
Sortir du malentendu : le numérique ne consiste pas à projeter des pixels sur un plateau
Une grande partie des réflexions actuelles sur « l’art vivant et les environnements numériques » porte sur ce que les technologies permettent de produire sur scène. XR, IA génératives, immersion sonore, écritures transmédia : ces explorations sont légitimes, et certaines produisent des œuvres remarquables, dont je respecte pleinement la valeur artistique ainsi que le travail qu’elles demandent aux artistes qui s’y engagent.
Je voudrais cependant défendre une thèse plus profonde, je crois : beaucoup de ces propositions, aussi abouties soient-elles, risquent de ne pas prendre la mesure du changement anthropologique que produit le numérique. Elles ajoutent de la technologie à un dispositif, au sens où Giorgio Agamben définit le dispositif dans Qu’est-ce qu’un dispositif ? (2006) : « tout ce qui a […] la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants ». Or ce dispositif (la salle frontale, la séparation scène/public, le·la spectateur·rice assigné·e à la passivité, le rituel d’obéissance symbolique) reste, lui, très largement inchangé. Du numérique dans un dispositif bourgeois du XIXe siècle, ce n’est pas forcément la transformation numérique dont je parle ; cela peut n’être qu’une modernisation de façade.
Walter Benjamin, dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1935), a montré que les techniques de reproduction mécanique avaient permis à l’art de s’émanciper du pouvoir central et d’accéder à une forme de démocratie culturelle. Les plateformes numériques prolongent et radicalisent aujourd’hui ce mouvement d’émancipation, en donnant à chacun·e les moyens de recevoir, de produire et de faire circuler des œuvres. Il n’est pas surprenant qu’elles déstabilisent les habitudes de celles et ceux qui font vivre les lieux culturels subventionnés : en leur temps, l’imprimerie, au XVe siècle, puis Wikipédia au tournant des années 2000, ont été critiquées avec la même virulence par les tenant·es du savoir établi, alors qu’elles portaient en germe la Renaissance, ou l’accès universel à une somme de connaissances sans précédent. De ces précédents, je retiens que le défi qui se pose aux lieux culturels est d’ordre politique plus que technologique.
Une partie du champ professionnel appelle d’ailleurs à cette vigilance, et à sortir de la fascination technologique pour revenir à des propositions artistiques plus incarnées, après une décennie d’euphorie autour de l’innovation. Je partage ce souci, et je voudrais y ajouter quelques considérations sur ce qui change réellement avec le numérique, au-delà des usages qu’on en fait sur scène.
Ce qui change, c’est le rapport que les personnes entretiennent avec la culture. Chacun·e est aujourd’hui potentiellement créateur·rice, raconte sa vie au jour le jour, produit des images, des vidéos, des récits, les met en circulation, forme des communautés d’affinités, sans aucune médiation institutionnelle (mais avec la médiation de plateformes numériques commerciales). Des millions de personnes, chaque jour, ont des pratiques culturelles qui ne passent par aucun lieu culturel subventionné. C’est une transformation anthropologique dont les professionnel·les de la culture doivent tirer les conséquences, s’ils et elles veulent continuer à justifier l’existence politique du secteur et son financement par l’impôt, dans les œuvres qu’il produit comme dans ses dispositifs institutionnels.
Le numérique n’est pas un sujet sur lequel il faudrait être pour ou contre. Il déplace des questions plus fondamentales, celle de notre rapport à la présence et celle de savoir qui est légitime à créer, et ce sont ces déplacements, avec leurs conséquences politiques, qu’il faut prendre au sérieux.
Le spectacle vivant : un projet politique, pas un prolongement de Versailles
La culture subventionnée en France est un projet politique et démocratique, qui rompt avec le mécénat royal. Nous ne sommes plus au temps de Louis XIV : l’argent de la culture est l’argent des citoyen·nes, y compris de celles et ceux qui paient proportionnellement le plus d’impôts. Rappelons que, selon l’Institut des politiques publiques, tous prélèvements confondus, l’ensemble des ménages paie en moyenne autour de 50 % de ses revenus, contre 26 % pour les quelques dizaines de foyers les plus riches du pays.
Parce que ce financement vient de tout le monde, un projet démocratique doit donner sa place à chacun·e, et donc déconstruire les dispositifs de pouvoir qui l’en empêchent. Le premier de ces dispositifs, qui structure matériellement et symboliquement la plupart des lieux de spectacle vivant, est la salle traditionnelle, la salle à l’italienne, avec la frontalité scène-public et la hiérarchie des places.
Je veux être précis sur ce point, qui est souvent caricaturé. Je n’ai rien contre le fait d’être assis·e dans une salle ; c’est agréable, et cela peut être une expérience bouleversante, y compris dans le dispositif le plus classique, quand la rencontre a lieu. J’ai longuement évoqué le travail de Pippo Delbono dans l’article Ce que le discours artistique révèle de lui-même, où, à l’intérieur même d’un théâtre institutionnel, quelque chose peut se passer. Mon objection est d’ordre politique, elle ne porte pas sur le plaisir esthétique que procure la salle.
Le problème, à mes yeux, commence quand ce dispositif est proposé comme la seule forme possible, et qu’il assigne les personnes à des rôles passifs. Celles et ceux qui n’ont pas le bagage culturel requis se retrouvent, à leur insu, en position de dominé·es, à l’insu même des professionnel·les qui les accueillent avec les meilleures intentions. Comme l’a montré Pierre Bourdieu dans La Distinction (1979), la fréquentation des lieux culturels légitimes fonctionne comme un mécanisme d’accumulation de capital culturel, et ce capital sert à reproduire la hiérarchie sociale. Il arrive ainsi que la culture subventionnée, loin de servir son public au sens démocratique du terme, serve la domination symbolique exercée à travers le public cultivé sur les non-publics.
Les grands théâtres comme ressources publiques pour les pratiques des habitant·es
Les grands théâtres, les scènes nationales, les centres dramatiques sont des lieux extraordinaires par leur dimension, leur qualité architecturale, les savoir-faire techniques et artistiques rares qu’ils réunissent (vidéo, lumière, son, scénographie, dramaturgie, chorégraphie, mise en scène), et par le niveau de financement public dont ils bénéficient, qui atteint souvent plusieurs centaines de milliers d’euros, parfois plusieurs millions par an.
Reste à savoir ce que nous faisons, collectivement, de ces moyens. Pour l’essentiel, nous produisons et diffusons des spectacles « de qualité », dans une logique de défense face à l’érosion des financements, sans toujours mesurer ses effets démocratiques. Certains spectacles coûtent des sommes considérables, tournent peu, et ne sont vus que par un petit nombre de personnes. Au regard des finalités démocratiques de l’investissement public, cela revient à jeter l’argent par les fenêtres.
Dans les réseaux professionnels attentifs à ces questions, on reconnaît désormais que le défi à relever est d’abord d’ordre organisationnel, plus que technologique. Ce qui bloque, ce sont les logiques de production, les cadres de financement, les cultures professionnelles et les conceptions mêmes de ce qu’est l’art, de ce qu’est une œuvre de valeur, de ce que veut dire « faire œuvre ». Je partage ce constat, et j’en tire une conséquence : si le défi est organisationnel, alors les questions légitimes que le champ professionnel se pose (comment mieux accueillir les projets hybrides, comment mutualiser les moyens, comment inventer de nouveaux métiers) gagnent à être précédées par une question plus fondamentale, celle du sens même de ces lieux : pour qui et au service de quoi existent-ils ?
Je propose de retourner la question, et d’imaginer ce que ces lieux pourraient être si nous les pensions d’abord comme des ressources publiques au service des pratiques culturelles réelles des citoyen·nes à l’ère du numérique.
Un concept me paraît essentiel pour redéfinir la fonction de ces lieux : celui d’expérience, au sens que John Dewey donne à ce mot dans L’Art comme expérience (1934). Un film vu dans une salle de cinéma ou sur un téléphone, ce n’est pas le même film sur le plan de l’expérience vécue. L’œuvre est la même, mais le rapport que le·la spectateur·rice entretient avec elle se transforme profondément : sortir de chez soi, s’installer parmi d’autres, partager un temps et un espace communs, cela modifie l’état de réception et donne à la rencontre avec l’œuvre une densité particulière. C’est cette dimension d’expérience partagée qui fait la spécificité irréductible du lieu culturel physique, à l’heure où les contenus, eux, circulent abondamment par d’autres voies. Juger un projet culturel au seul taux de remplissage des salles, c’est passer à côté de cette spécificité, en traitant le lieu comme un contenant et en postulant une hiérarchie entre le film vu en salle et le film vu sur téléphone qui, en réalité, est peu respectueuse des droits culturels des personnes et de la diversité de leurs rapports à l’art.
Voici, à partir de ce déplacement du contenu vers l’expérience, quelques-unes des pistes que je défends depuis des années et que j’ai développées dans le livre Défendre la culture autrement : méthodes pour demain (2025) :
- Ouvrir les savoir-faire professionnels aux pratiques créatives des habitant·es. Les équipes techniques et artistiques pourraient, pour une part de leur temps, accompagner les créations de celles et ceux qui viennent filmer, monter, écrire, chorégraphier leurs propres projets. Je ne pense pas ici uniquement aux « publics du champ social » qu’on fait venir par petits groupes pour cocher les cases de la mission sociale, mais à l’ensemble des citoyen·nes qui ont quelque chose à créer et à dire, et qui pourraient avoir accès aux moyens exceptionnels du lieu. Le Studio 13/16 du Centre Pompidou montre depuis des années que c’est possible, et cela devrait à mon sens devenir la norme.
- Transformer le lieu en ressource, autant qu’en lieu de programmation. Un beau théâtre, ses coulisses, ses ateliers, ses régies, ses archives peuvent devenir décor, outil, matière première de créations portées par des personnes qui n’auraient jamais, sans cela, accès à une telle qualité technique. Quand des adolescent·es disent qu’il leur faudrait, pour leurs vidéos TikTok, des cabines adaptées, pourquoi ne pas les installer dans les coulisses historiques du théâtre ? Les besoins des usager·ères deviennent alors la source de projets culturels construits avec elles et eux.
- Programmer différemment. Beaucoup plus de formes légères et improvisées, plus souvent, pour un plus grand nombre de personnes, y compris des spectacles amateurs sur les grandes scènes, qui sont très demandés par les amateur·rices et qui ne dévalorisent en rien le lieu. Les « grands » spectacles peuvent continuer à y être programmés, quand ils répondent à des attentes repérées chez les habitant·es, sans en être la seule fonction ni le critère principal de légitimité. Passons de l’art comme objet à l’art comme expérience (car l’art comme objet induit une relation d’objet, où, me semble-t-il, se joue une jouissance malsaine de dominer ou d’être dominé).
- Repenser la médiation comme relation, plutôt que comme prescription. Il n’y a pas de lieu culturel sans liens. La communication institutionnelle classique, l’affichage, les publications sur les réseaux sociaux ne suffisent pas à nouer de tels liens, qui se tissent dans la rencontre régulière avec les personnes, dans l’écoute, dans la co-construction des projets. Cette démarche est exigeante et lente, et suppose de réorganiser l’emploi du temps des équipes. Elle est, à mes yeux, la condition pour que ces lieux restent ancrés dans la cité.
Apprendre des plateformes numériques sans devenir TikTok
Tirer des enseignements des plateformes est une chose ; en imiter les codes pour « aller chercher les publics là où ils sont » en est une autre, que je ne défends pas. Ces enseignements peuvent nous servir à refonder notre propre fonction.
On voit d’abord, sur les plateformes, que les personnes veulent être actrices de leurs pratiques culturelles plutôt que simples spectatrices, et que chacun·e peut devenir instantanément auteur·e ou producteur·rice de contenus, sans autre obstacle que sa propre timidité. La culture, aujourd’hui, c’est aussi, et massivement, cette culture active et sans intermédiaire institutionnel, pratiquée par les citoyen·nes, que les institutions subventionnées peinent à reconnaître comme légitime.
Sur une plateforme comme TikTok, le code informatique lui-même fait évoluer la notion d’œuvre. Quand des milliers de personnes reprennent, remixent et affinent collectivement une chorégraphie ou une musique, l’œuvre singulière disparaît peu à peu derrière une expérience artistique collective, dans laquelle chacun·e est à la fois spectateur·rice et auteur·e. Les catégories héritées, qui séparent nettement l’artiste de son public, perdent là une part de leur pertinence. Ce déplacement s’opère à grande échelle, dans la vie quotidienne de milliards de personnes, et il touche directement la pertinence de nos propres lieux : un lieu qui maintient structurellement, par sa salle à l’italienne et sa frontalité, la séparation entre celles et ceux qui produisent l’œuvre et celles et ceux qui la reçoivent, peut difficilement se présenter comme un lieu de démocratie culturelle, dans une société qui a largement dépassé cette séparation.
J’ai proposé, dans l’article La marge fertile, une notion pour penser cette situation. Nos institutions subventionnées ne sont plus au centre du jeu culturel, et ne le redeviendront pas. On peut vivre cette marge de deux manières : comme une relégation qu’on déplore, en réclamant sans fin qu’on nous rende notre place perdue, ou comme un lieu choisi, d’où l’on agit avec davantage de liberté et de pertinence parce qu’on n’est plus soumis aux obligations du centre. C’est cette seconde voie que je défends. Se reconnaître dans cette marge, c’est retrouver une capacité d’invention et d’expérimentation que le centre, occupé aujourd’hui par d’autres acteur·rices, a largement perdue.
Les institutions culturelles pourraient prendre acte de ce déplacement avec humilité, en acceptant cette marge et en en faisant le lieu le plus vivant de leur action. Cela suppose de se placer davantage en facilitatrices qu’en prescriptrices, en ressources auxquelles d’autres peuvent s’adosser pour construire leurs propres propositions, plutôt qu’en autorités qui tiennent une parole descendante.
Une telle orientation ne peut qu’enrichir le rôle des artistes professionnel·les, en replaçant leur travail dans un milieu où il est mieux reçu et mieux partagé, parce qu’il dialogue réellement avec les pratiques culturelles des citoyen·nes au lieu de les surplomber. Mon expérience d’accompagnement d’équipes culturelles dans cette direction me montre que les artistes s’y épanouissent, même si cela leur demande de se remettre en question.
Les rendez-vous professionnels comme espaces de démocratie concrète
Il m’arrive souvent d’être critique à l’égard des rendez-vous professionnels du secteur culturel, qui fonctionnent parfois en vase clos, entre gens du sérail, où chacun·e se répète les mêmes évidences. Je crois cependant, profondément, que ces moments peuvent être précieux, quand ils sont réellement ouverts à tous et à toutes, et qu’on peut y débattre, y être en désaccord et continuer à se parler. C’est cela, la démocratie, au sens le plus concret : des espaces où les points de vue se confrontent sans s’annuler.
Le paradoxe du dispositif : nos rencontres reproduisent ce que nous y critiquons
Voici pourtant un paradoxe que j’observe depuis longtemps. Beaucoup de ces rencontres professionnelles, qui portent sur la transformation du rapport aux publics, reproduisent dans leur format le dispositif même dont on y débat. Des sachant·es parlent sur une estrade tandis que, dans la salle, un auditoire écoute ; les questions du public arrivent à la fin, quand il ne reste presque plus de temps. Le dispositif spectaculaire dont j’ai analysé plus haut les effets de domination symbolique (la frontalité, la verticalité, l’assignation à la passivité) est aussi celui de nos rencontres professionnelles, à ceci près que l’on n’y accueille pas des artistes sur la scène, mais des expert·es et des directeur·rices de structures.
Ce n’est pas une fatalité, et ce n’est le fait d’aucun·e organisateur·rice en particulier : c’est une pente naturelle de nos métiers, que nous pouvons corriger collectivement, à l’intérieur même de ces moments, à condition d’en prendre conscience.
Faire bouger le dispositif de l’intérieur
Cela suppose que les personnes présentes dans la salle prennent la parole plus qu’il n’est prévu, pour contribuer au débat, témoigner, apporter d’autres regards et d’autres expériences, venus d’autres métiers ou de la vie citoyenne. Un système démocratique ne reste démocratique qu’à la condition qu’on le fasse bouger. Respecter scrupuleusement le format proposé peut parfois, malgré les meilleures intentions, revenir à laisser le dispositif assigner chacun·e à sa place.
J’adresse une demande, fraternelle et exigeante, à celles et ceux qui participent à ce type de rendez-vous : ne nous contentons pas du rôle d’auditoire. Nous avons tous et toutes des expériences de terrain, des désaccords constructifs et des propositions concrètes, qui méritent de circuler. Si la rencontre se déroule dans le seul registre descendant, avec des « grand·es sachant·es » qui « expliquent la vie » et un auditoire qui acquiesce poliment, nous serons passé·es à côté de ce pour quoi nous étions venu·es.
La place des regards extérieurs au secteur : une nécessité démocratique
Les professionnel·les de la culture ont besoin d’autres regards que les leurs. Le dire ne leur fait aucunement injure ; je reconnais simplement que, engagé·es à plein temps dans leurs pratiques (c’est humain, et normal), il leur manque souvent la distance nécessaire pour interroger leurs propres évidences. Certaines questions qui leur paraissent secondaires, voire absurdes, sont essentielles vues de l’extérieur ; à l’inverse, des débats qui les occupent passionnément restent parfois incompréhensibles pour celles et ceux que leur action est censée servir, ou les laissent simplement indifférent·es. La présence de regards venus d’autres champs (social, éducatif, scientifique, technique, sanitaire, associatif, ou simplement citoyen) est donc une ressource indispensable pour sortir des évidences corporatistes. Elle est même, à mes yeux, une condition de pertinence : sans elle, les professionnel·les risquent d’affiner indéfiniment des réponses à des questions que plus personne, en dehors d’elles et eux, ne se pose.
Les professionnel·les ne s’ouvrent pas toujours assez à d’autres contributions, et on peut le regretter, mais la responsabilité n’est pas que de leur côté. La culture subventionnée, je le rappelle, est financée par l’impôt : elle nous appartient à toutes et à tous, et n’est pas seulement l’affaire des professionnel·les qui en ont la charge quotidienne. Les citoyen·nes qui ont un avis, une expérience, une compétence, une curiosité ou une inquiétude sur la manière dont ces lieux fonctionnent (c’est-à-dire, en réalité, à peu près tout le monde) peuvent et doivent se sentir autorisé·es à s’exprimer dans les espaces où s’élaborent ces questions. Les rencontres professionnelles ouvertes au public font partie de ces espaces, et y participer relève moins d’une faveur concédée par les organisateur·rices que d’un droit démocratique.
Attendre que les professionnel·les « ouvrent » leurs rencontres aux non-professionnel·les ne suffit pas : il revient aussi aux citoyen·nes de se saisir activement de leur droit à contribuer. C’est bien entendu aux professionnel·les, dont c’est le métier et la mission, d’aller les premier·ères vers des publics nouveaux, et il faut les rappeler fermement à cette responsabilité quand elle n’est pas tenue. La démocratie ne se décrète cependant pas d’un seul côté : elle se construit dans la rencontre effective entre des professionnel·les qui acceptent d’être déplacé·es, et des citoyen·nes qui s’autorisent à prendre la parole. Sans cette double exigence, les déclarations d’ouverture restent lettre morte.
Encore faut-il, une fois que des personnes extérieures au secteur sont présentes, que leur parole soit effectivement écoutée, avec une vraie disposition à se laisser déplacer par elle, et non avec cette bienveillance condescendante de qui attend, sans le dire, le moment de reprendre les exposés. C’est à cette condition que ces rencontres peuvent avoir une portée démocratique, et non de simple communication, et c’est à cette même condition que les personnes extérieures y viendront et y reviendront. Quand elles sentent qu’elles ne sont là que pour faire de la figuration, elles se retirent, et le dialogue qui est pourtant l’enjeu même de ces moments, entre les professionnel·les et celles et ceux au service desquel·les elles et ils travaillent, se réduit à une pantomime.
Refonder plutôt que réparer
Il ne s’agit pas de réparer le secteur culturel sur des points de détail, en ajoutant un peu de numérique ici ou un peu de médiation là, ou en multipliant quelques projets avec « les publics empêchés ». Ce que je crois nécessaire, c’est de refonder, ou plus exactement de réinventer, la fonction politique du spectacle vivant subventionné dans la France du XXIe siècle. Inventer la fonction qui convient au monde présent, plutôt que restaurer une fonction ancienne : c’est cela, me semble-t-il, créer.
Ces lieux où nous nous rassemblons peuvent être des espaces de citoyenneté essentiels pour la démocratie, et ils le sont encore trop peu. Je crois, après des décennies de pratique de terrain, qu’une telle refondation est possible, à condition d’accepter de déconstruire certains dispositifs de pouvoir et certains privilèges symboliques. Cette acceptation coûte, et c’est à ce prix que le secteur culturel pourra retrouver une légitimité démocratique pleine et entière, à un moment où celle-ci est menacée de toutes parts.
C’est à ce travail de refondation que je consacre mes écrits, mes interventions publiques et ma pratique quotidienne d’accompagnement d’équipes culturelles, et j’y invite chacun·e à prendre sa part, professionnel·le ou citoyen·ne. Il est de notre responsabilité collective, et il ne se fera pas à notre place.