Se placer après coup, ou pendant

Sur ce que coûte, à l’intérieur d’une situation, le simple fait de poser une question, et sur ce que le jugement rétrospectif permet d’ignorer de notre propre présent.

26 juillet 2026 Benoît Labourdette  15 min

Se demander ce qu’on aurait fait sous l’Occupation ne coûte rien, et c’est à cela qu’on reconnaît la position rétrospective. À l’intérieur d’une situation, la question se paie avant même qu’on ait examiné son contenu. J’ai vécu cela entre 2020 et 2022, dans un pays gouverné par la peur, et je raconte ici ce que j’ai vu, ce que j’ai fait, ce que cela m’a coûté et ce que cela a ouvert.

Pendant, je faisais un calligramme par jour

Du 5 juillet 2021 au 5 juillet 2022, j’ai réalisé un calligramme par jour, trois cent soixante-cinq en tout, que l’on peut voir dans la rubrique Calligrammes de ce site. C’était la période du pass sanitaire, des campagnes de vaccination, des contrôles à l’entrée des cafés. Je ne savais pas comment cela finirait, ni combien de temps cela durerait, ni ce qu’on en dirait ensuite.

Le 2 juillet 2022, j’ai fait celui que j’ai appelé Psychose collective. J’y ai calligraphié la définition que donne le Dictionnaire de psychiatrie de Pierre Juillet, paru au CILF en 2000, un ensemble pathologique disparate que réunit l’adhésion partagée, dans une population donnée, à des discours ou des rumeurs délirants devenus la réalité psychique propre de cette population. Les mots tournent autour du titre, qui est au centre de la page.

Je ne présente pas cela comme une preuve. Une définition recopiée à la main ne démontre rien, et j’aurais pu me tromper de bout en bout. Ce que ces feuilles établissent tient à autre chose. Elles sont datées. Je les ai faites sans connaître la suite. Elles documentent la position pendant, et cette position, personne ne peut la reconstituer après coup, pas même celui qui l’a occupée.

Tétanisé, puis le 11 septembre 2020

Au printemps 2020, j’ai eu peur comme tout le monde. Le président de la République avait répété six fois dans une même allocution que nous étions en guerre, et je pensais que le confinement était une mauvaise décision mais peut-être la moins mauvaise. J’étais tétanisé, et je ne voyais pas encore que cette tétanie était produite, entretenue, administrée.

Ce qui m’a dessillé, c’est une tribune. Le 11 septembre 2020, trente-cinq scientifiques, universitaires et professionnel·les de santé, à l’initiative du physiologiste Jean-François Toussaint et du sociologue Laurent Mucchielli, publient dans Le Parisien un texte intitulé « Covid-19, nous ne voulons plus être gouvernés par la peur ». Ils y écrivent que la communication gouvernementale relève de l’affichage d’une posture protectrice plus que d’une stratégie sanitaire, qu’elle divise et infantilise les citoyen·nes au lieu de les unir et de les responsabiliser. En quelques jours, les signataires passent de trente-cinq à deux cents. Et il ne se passe presque rien. La tribune reste discrète dans les autres médias, et je découvre à cette occasion qu’une parole scientifique collective peut être rendue à peu près invisible.

En la lisant, j’ai compris que j’avais été manipulé, et que l’instrument de cette manipulation était ma propre peur. À partir de là j’ai cherché l’information ailleurs, j’ai lu la littérature et la controverse, les deux, et je me suis fait mon propre avis.

Le Monde, dans les premiers mois, faisait encore des enquêtes indépendantes, et certaines choses qu’on sait, on les sait grâce à ce moment-là. On sait par exemple, grâce à une enquête du magazine américain Science relayée en France, que la Commission européenne a signé le 8 octobre 2020 avec le laboratoire Gilead un contrat portant sur cinq cent mille doses de Remdesivir, pour plus d’un milliard d’euros, alors que Gilead connaissait depuis le 23 septembre les résultats de l’essai Solidarity de l’OMS montrant que ce médicament ne réduisait ni la mortalité ni la durée d’hospitalisation, et ne les a pas communiqués pendant la négociation. La Commission a été informée le lendemain de la signature. Puis j’ai vu ce journal, à partir de l’été 2020, relayer le discours gouvernemental avec une servilité qu’il n’avait pas au début. Cette bascule médiatique reste pour moi un des faits marquants de la période, parce qu’elle reproduisait la configuration que je croyais réservée aux livres d’histoire, un discours d’État et un discours de presse devenus indiscernables.

La phrase de Danto sur la guerre de Trente Ans

Arthur Danto a isolé en 1965, dans Analytical Philosophy of History, une catégorie d’énoncés qu’il appelle phrases narratives. Ce sont des phrases qui décrivent un événement en le rapportant à un événement postérieur. Son exemple est resté célèbre. La guerre de Trente Ans a commencé en 1618. La phrase est vraie, et personne n’a pu la prononcer en 1618, parce qu’il aurait fallu connaître la date de la fin pour nommer le début. Danto en tire une propriété générale de la connaissance historique. Nous décrivons couramment le passé avec des descriptions qui n’étaient pas disponibles pour ceux qui l’ont vécu.

Je tire de cette analyse une bonne partie de la réponse à la question rétrospective. Quand je me demande si j’aurais été « résistant », j’emploie un mot qui appartient au vocabulaire de l’après. La personne à qui je prétends m’identifier n’aurait pas pu se penser sous ce mot, non parce qu’elle manquait de lucidité, mais parce que la description n’existait pas encore. Je lui demande de répondre dans une langue qu’elle n’avait pas.

Pierre Bayard est allé au bout de cette difficulté dans Aurais-je été résistant ou bourreau ?, paru aux Éditions de Minuit en 2013. Il commence par admettre que la question, telle qu’on se la pose, n’a pas de réponse. Puis il refuse de s’en tenir là et reconstruit une existence entière, celle qu’il aurait eue s’il était né trente ans plus tôt, à la place de son père, né en 1922, dix-huit ans en 1940. Il rétablit les informations dont ce jeune homme disposait et celles dont il ne disposait pas. La question redevient sérieuse dès qu’on lui rend son ignorance.

On voit d’ailleurs, aujourd’hui encore, à quel point cette question circule sans son ignorance. Evelyne Pieiller l’introduit dans l’éditorial du numéro de Manière de voir, le hors-série du Monde diplomatique, consacré aux stratégies de la peur à l’été 2026, en observant que bien des gens aiment se la poser au moins une fois dans leur vie, et elle la qualifie aussitôt de gratuite. Elle a raison. Et ce numéro, qui traverse cinq siècles de peurs fabriquées sans un mot sur la période Covid, n’est pas un cas isolé. On trouverait le même geste dans beaucoup de publications, et c’est justement ce qui le rend intéressant.

Loi du 5 juin 1943

Il y a une seconde raison de se méfier du mot « résistant » quand on l’emploie au conditionnel passé. Ce n’était pas le mot en usage.

Le 14 août 1941, le gouvernement de Vichy crée par une loi publiée au Journal officiel du 23 août les sections spéciales, juridictions d’exception chargées de juger sans instruction préalable les infractions commises dans une intention d’activité communiste ou anarchiste. La section spéciale de la cour d’appel de Paris est installée le 26 août et tient sa première audience le lendemain. Trois hommes sont jugés et guillotinés dans les jours qui suivent. Les compétences de ces juridictions s’élargissent ensuite, et une loi du 5 juin 1943, publiée au Journal officiel du 24 juin, porte dans son intitulé même la répression des activités communistes, anarchistes, terroristes ou subversives.

Le mot « terroriste » est donc dans la loi française, dans le Journal officiel, en juin 1943. L’Affiche rouge, que l’on cite toujours, est de février 1944, et elle vient tard, quand la désignation était installée depuis deux ans au moins. Le vocabulaire ne vient pas d’elle. Ceux qui l’ont conçue ont mis en images une désignation déjà inscrite dans le droit.

Celle ou celui qui faisait alors ce que nous appelons aujourd’hui « résister » était, en droit, un·e terroriste. Pas au sens figuré, pas dans la rhétorique d’un camp. Dans le texte de la loi de son propre pays, avec les tribunaux et les peines correspondants.

Il ne fallait surtout pas que ça se sache

Olivier Wieviorka, dans son Histoire de la Résistance 1940-1945 parue chez Perrin en 2013, rappelle deux choses que l’usage commémoratif efface. La Résistance repose sur le secret, et elle est restée minoritaire du début à la fin. Sur les deux cent mille à trois cent cinquante mille réfractaires au service du travail obligatoire, les résistant·es n’ont formé qu’une minorité.

On ne pouvait pas défendre publiquement sa position, ni convaincre ses voisin·es, ni argumenter à table. Le dire mettait en danger les siens, et cela aurait produit dans les familles des dissensions dont personne ne serait sorti. L’entrée en résistance n’a donc donné lieu à aucun débat public, ni à aucune controverse d’opinion. Ce n’était pas une position que l’on soutenait, c’était un acte que l’on cachait.

Je le dis nettement pour la suite de ce texte. La comparaison terme à terme entre cette période et la période 2020-2022 ne tient pas, et la faire serait commettre exactement l’anachronisme dont je parle. Ce qui était en jeu sous l’Occupation, c’était la fusillade, la prise d’otages, la déportation. Entre 2020 et 2022, c’était l’exclusion sociale, la perte d’un emploi, une amende. Quiconque met les deux situations sur le même plan raconte n’importe quoi, et se donne à bon compte le rôle qu’il rêvait d’avoir. Ce qui se transporte d’une situation à l’autre est beaucoup plus étroit, et il faut le nommer avec précision. Dans les deux cas, la sanction précède l’examen du contenu. Ce qui diffère, et qui diffère énormément, c’est la nature de cette sanction et son échelle.

La question était le délit

Pendant la période Covid, il y a eu une peur généralisée. Tout le monde a eu peur, moi compris. Peur de mourir, peur de faire mourir ses parents, peur du gendarme, peur de perdre son emploi. Cette peur était réelle, et on ne juge pas des gens qui ont peur. Mais elle était aussi cultivée, entretenue méthodiquement, par le décompte quotidien des morts, par le vocabulaire de la guerre, par la culpabilisation des enfants à l’égard de leurs grands-parents, par des interdictions dont l’absurdité même faisait sentir le pouvoir, comme celle de marcher seul sur une plage ou en forêt.

Dans ce climat, ce n’est pas telle ou telle conclusion qui a été stigmatisée, c’est l’acte de poser la question. Demander si l’interdiction de se promener seul dans la nature était proportionnée, demander sur quoi exactement les vaccins avaient été testés, demander pourquoi on ne comparait pas avec les pays qui n’avaient pas confiné, cela n’appelait pas une réponse mais une étiquette, « complotiste », dont j’ai décrit la mécanique dans Dans la tête des complotistes. On s’en sert pour clore avant d’examiner. La sanction était acquise d’avance, elle portait sur le fait d’avoir ouvert la bouche, jamais sur le fond, puisque le fond n’était jamais abordé. Dans ces conditions, la plupart des gens n’ont pas posé de questions, et je ne crois pas que ce soit de la lâcheté. Quand la question elle-même est le délit, se taire est un calcul juste, et c’est précisément ce qui rend le dispositif efficace.

L’exemple le plus net est celui des promesses. Le 29 avril 2021, Emmanuel Macron déclare à la presse régionale que le pass sanitaire ne sera jamais un droit d’accès qui différencie les Français, et qu’il ne saurait être obligatoire pour accéder aux lieux de la vie de tous les jours comme les restaurants, les théâtres et les cinémas. Le 12 juillet 2021, il annonce son extension à tous ces lieux, appliquée dès le 21 juillet puis élargie en août aux cafés, aux restaurants, aux trains, aux centres commerciaux, aux hôpitaux. Celleux qui avaient annoncé cette extension avant qu’elle se produise, parce qu’elle était prévisible pour qui regardait la logique du dispositif, avaient été renvoyé·es à l’étiquette. Iels ne complotaient rien. Iels décrivaient ce qui allait se passer, et ce qui s’est passé.

De même pour la transmission. Le message public était qu’on se vaccinait pour protéger les autres, et c’est sur ce message que reposait la mise à l’écart des non-vacciné·es. Or l’information selon laquelle les essais n’avaient pas mesuré l’effet du vaccin sur la transmission était accessible dès le début, dans les protocoles mêmes des essais, pour qui cherchait. Celleux qui la relayaient en 2021 recevaient l’étiquette. Le 10 octobre 2022, devant la commission spéciale du Parlement européen consacrée au Covid, Janine Small, dirigeante de Pfizer, confirme au député Rob Roos que le vaccin n’avait pas été testé sur ce point avant sa mise sur le marché. La même phrase, complotiste en 2021, est un renseignement officiel en 2022. Le délai entre les deux moments mesure exactement ce dont je parle.

Pendant ce temps, les plus grandes fortunes se sont accrues comme jamais. En mai 2021, Oxfam et l’Alliance pour un vaccin populaire établissaient, à partir du classement Forbes, que les vaccins avaient produit neuf nouveaux milliardaires, pour une fortune cumulée de dix-neuf milliards de dollars, et que les bénéfices avant impôt de Pfizer, BioNTech et Moderna atteindraient trente-quatre milliards de dollars pour la seule année 2021. La peur des uns a été le marché des autres, et cela non plus n’est pas une opinion.

J’observais aussi la langue. Pendant cette période j’ai relu LTI, la langue du IIIe Reich de Victor Klemperer, ce journal de philologue tenu entre 1933 et 1945, où il montre comment un pouvoir s’installe moins par les idées que par les mots, par leur répétition, par les sigles, par les superlatifs, jusqu’à ce que la langue pense à la place des gens. Je ne compare pas les régimes, je compare l’attention de Klemperer à la nôtre. Nous avons vu naître en quelques mois tout un lexique, distanciation sociale, gestes barrières, cas contact, pass, doses, schéma vaccinal complet, et nous avons entendu dire une chose puis son contraire avec la même assurance, les masques inutiles puis obligatoires, deux semaines pour aplatir la courbe puis deux ans. Une langue qui change à cette vitesse et qui interdit qu’on le remarque, c’est un objet que Klemperer nous a appris à regarder.

Ce que j’ai fait, et ce que ça m’a coûté

À partir de septembre 2020, j’ai décidé de parler. Pas d’abord d’écrire, de parler. Autour de moi, aux gens avec qui je travaillais, dans les structures culturelles, je disais que je n’étais pas d’accord, que ces mesures étaient liberticides, et je demandais pourquoi personne ne posait de questions. Sur le moment, je parlais un peu dans le vide. Après coup, la période passée, plusieurs de ces personnes sont revenues me voir pour me dire qu’elles avaient été dociles et qu’elles avaient eu tort de l’être. Sur le moment, aucune ne me l’a dit.

Quand le pass sanitaire est arrivé, en août 2021, je n’étais pas vacciné et j’ai cherché le pass de quelqu’un d’autre. J’y ai perdu un ami, à qui je l’ai demandé et qui a refusé, par peur du gendarme. Un autre, à qui je disais simplement ma difficulté, m’a envoyé le sien dans l’heure. J’ai su plus tard que d’autres circulaient ainsi, photocopiés, distribués, par des gens dont certains occupaient des positions très établies. Il existait ainsi une circulation cachée de pass, silencieuse, entre gens qui ne se vantaient de rien.

Avant d’avoir ce pass, j’ai marché dans Paris en sachant que je ne pouvais entrer dans aucun café ni aucun restaurant. J’ai trouvé l’expérience instructive. Être dehors, en bonne santé, solvable, et interdit de seuil, cela apprend en quelques jours ce que des années de lecture sur la ségrégation laissent abstrait, tout en me rappelant que d’autres vivent des exclusions autrement durables que la mienne, qui a duré quelques semaines.

J’ai eu un seul masque en tissu pendant deux ans, je l’ai lavé trois fois, et il tombait toujours. Dans le métro parisien, où je ne le portais pas, personne ne m’a jamais rien dit, et ce silence m’a beaucoup appris. Parmi tous ces visages masqués, combien portaient le masque par conviction, et combien parce que le risque social de ne pas le porter était pour eux trop élevé. Je pouvais me permettre de le laisser tomber. Je suis indépendant, j’ai ma propre société, je travaille avec des dizaines de structures différentes, et perdre l’une d’elles ne me met pas en danger. Quelqu’un qui tient à un seul employeur ne peut pas se payer ce geste. Le risque qu’on peut prendre est un privilège social, et je ne l’oublie pas quand je parle de ceux qui ont obéi.

Dans les gares, j’ai vu la division du travail de la peur. Des contrôleur·euses de train qui refusaient de contrôler les pass sanitaires, estimant que ce n’était pas leur métier, et à qui je garde une vraie reconnaissance. Et sur les quais, des jeunes gens embauché·es pour biper les QR codes, qui faisaient le tri à l’entrée des trains sans mesurer ce qu’ils faisaient, parce qu’on leur donnait enfin du travail. Les acteurs du pire sont rarement des méchants, ce sont des gens à qui on a donné un gilet et une douchette.

Je suis allé à quelques manifestations contre ces mesures. Il y avait un monde considérable, qui n’a presque pas été montré. Et il y avait aussi l’extrême droite, qui instrumentalisait la période en se posant en opposante, ce qui a permis ensuite d’assimiler à l’extrême droite l’ensemble des personnes qui refusaient ces mesures. Cette assimilation dure encore, et elle est fausse. J’y ai croisé des soignant·es, des libertaires, des gens de gauche, des gens sans étiquette, que ce raccourci a effacés.

Et je dois dire la vérité sur ce que je ressentais. Je me sentais résistant, avec toute la conscience de la démesure de ce mot, et je me sentais en même temps collaborateur chaque fois que j’allais animer une action culturelle dans un lieu où des personnes avaient été refoulées à l’entrée faute de pass. Les deux sentiments étaient exacts, et c’est leur coexistence qui est instructive. À l’intérieur d’une situation, on n’est pas d’un bloc, on est traversé.

La parole rouvre la parole

De cette contradiction, j’ai fait quelque chose. J’ai décidé qu’au début de chaque action culturelle que je menais dans un lieu soumis au pass, je dirais ce que je pensais. Je disais que je n’étais pas d’accord avec ces conditions, que des personnes avaient été empêchées d’être parmi nous, que moi-même je portais un pass qui n’était pas le mien, que je ne cherchais pas à lancer un débat et que nous allions faire ensemble ce que nous étions venus faire. Puis nous le faisions.

L’effet a été tout autre que celui que j’attendais. Au cinéma de Saint-Michel-sur-Orge, dans un groupe où il y avait des adolescent·es, une jeune fille a dit, après ce préambule, alors ici on peut dire ce qu’on veut. Ce n’était pas une question, c’était un constat. Elle confirmait l’autorisation que je venais de donner, et je lui ai répondu oui. J’ai compris à ce moment-là ce que produisait réellement ce petit risque que je prenais. Il ne convainquait personne de mes positions sur le Covid, ce n’était d’ailleurs plus le sujet. Il établissait autre chose, qui est que dans notre petit cercle, pendant deux heures, la liberté d’expression existait, puisque quelqu’un venait d’en faire usage devant tout le monde et qu’il n’était rien arrivé. La parole risquée ne propage pas une opinion, elle rouvre la possibilité de la parole. C’est peut-être la chose la plus importante que j’aie apprise pendant cette période, et c’est exactement l’inverse de ce que fait la peur, qui referme la parole de proche en proche, chacun·e se taisant parce que les autres se taisent.

Il y a eu des paroles cachées aussi, et je veux en dire une. Je connais un médecin qui a continué de soigner des malades du Covid, en adaptant ses prescriptions à chaque personne comme ce métier le veut, à une époque où les médecins qui s’écartaient du protocole officiel s’exposaient à des poursuites ordinales, et où celui-ci se réduisait pour l’essentiel au paracétamol et à la surveillance. Il ne disait pas pour quelle maladie il prescrivait. Quand il me l’a raconté, il n’en était pas fier, parce qu’il ne s’était pas opposé publiquement. Il avait fait ce que d’autres ont fait il y a quatre-vingts ans, agir en secret, sans le dire à personne, sans s’en vanter ensuite. Je ne tranche pas ici la question de savoir s’il avait médicalement raison. Je constate qu’un médecin, en France, dans les années 2020, a eu à choisir entre sa conscience professionnelle et sa sécurité professionnelle, et que ce choix a eu la forme du secret.

Ils ne pouvaient pas faire autrement

Reste la question que pose vraiment le passé, qui n’est pas de savoir ce que j’aurais fait mais de savoir ce qui rend certains capables de le faire. Samuel et Pearl Oliner l’ont posée empiriquement dans The Altruistic Personality, publié en 1988, à partir de plus de sept cents entretiens menés dans l’Europe occupée auprès de personnes qui avaient sauvé des Juifs et de personnes qui ne l’avaient pas fait.

Leur résultat contredit ce qu’on attend. Les sauveteur·euses ne se distinguaient ni par leurs opinions politiques, ni par une religiosité particulière, ni par un courage mesurable. Deux traits ressortaient. Iels avaient été élevé·es par des parents qui expliquaient au lieu de punir, et qui accordaient beaucoup moins d’importance que les autres à l’obéissance considérée comme une valeur en soi. Et iels présentaient ce que les Oliner appellent « extensivité », un cercle plus large de personnes envers lesquelles iels se reconnaissaient des obligations, sans que l’appartenance au même groupe soit la condition de cette obligation. Ce qui a rendu l’acte possible était en place bien avant la situation. Ces gens avaient l’habitude, prise dans l’enfance, de se donner à eux-mêmes l’autorisation de demander si une règle était juste.

Ariane Bilheran, dans Psychopathologie du totalitarisme, dit quelque chose de complémentaire sur ceux qui obéissent. Celleux qui n’ont pas pu résister, écrit-elle en substance, sont des personnes qui dépendent du regard d’autrui pour se sentir exister, qui manquent d’un ancrage intérieur suffisant pour supporter la désapprobation du groupe. Ce n’est pas un vice, c’est une fragilité, et elle se comprend d’autant mieux que tout, dans la période, travaillait à l’aggraver, la peur, l’isolement, la menace sur l’emploi, la division méthodique entre vacciné·es et non-vacciné·es.

J’en tire une conséquence qui me tient à cœur. Celleux qui se sont compromis·es avec le pire de cette période, celleux qui ont exclu, dénoncé, appliqué avec zèle, je pense qu’iels ne pouvaient pas faire autrement, au sens précis où rien, dans ce qui les avait construits, ne leur donnait les moyens de faire autrement. Il faut de la clémence pour eux. Il faut pouvoir leur parler, ne pas les juger, ne pas reconduire à l’envers la division qu’on a subie. La clémence n’est pas l’oubli, elle est la condition pour que la parole redevienne possible entre nous, et j’ai montré plus haut ce que vaut une parole qui se rouvre.

Mais la clémence pour les personnes n’annule pas la responsabilité des citoyens. La démocratie ne tient pas sur les dirigeants, elle tient sur ce que font les gens. Entre 2020 et 2022, la grande majorité a obéi, et cette obéissance est ce qui a rendu le dispositif possible, ce qui n’ôte rien à la responsabilité de ceux qui l’ont conçu. Obéir perpétue le système, chaque fois.

Tolérant pour mes oppresseurs

Je dois raconter le chemin que cette clémence a suivi en moi, parce qu’il n’a rien eu d’immédiat. Pendant la période, j’ai été stigmatisé. On m’a critiqué, on m’a regardé de travers, on m’a détesté sans oser trop me le dire en face, ma position sociale protégeant ce que ma parole exposait. Je le redis, je n’ai pas payé grand-chose au regard de ce que d’autres ont payé. Je connais une personne qui refusait la vaccination et qui subissait, pour continuer de travailler, des tests nasaux à répétition. Ses collègues se moquaient d’elle ouvertement. Son statut vaccinal, que le secret médical protège en droit, était connu de tous et commenté, et certains semblaient éprouver comme un devoir de l’humilier. Elle a fini par obtenir une fausse vaccination et par faire croire à tout le monde qu’elle était rentrée dans le rang. Le harcèlement s’est arrêté le jour où elle a menti.

Et moi, pendant ce temps, j’étais en colère. J’en voulais à tous ces gens qui ne s’informaient pas, qui recevaient sans les examiner les messages univoques de grands médias dont les actionnaires comptaient parmi ceux qui tiraient profit de la période, et qui se montraient d’une violence extrême envers quiconque ne pensait pas comme la doxa. Je les appelais intérieurement des collaborateurs. Je les tenais pour des gens sans esprit critique, et je les méprisais.

Puis j’ai compris quelque chose qui compte parmi les grands apprentissages de ma vie. Si je les méprisais, j’étais comme eux. Intolérant, et non démocrate. La démocratie ne se joue pas dans le camp du pouvoir, qui par définition n’a pas besoin d’elle pour s’imposer. Elle se joue chez la personne qui subit, dans sa capacité à respecter la dignité de celleux-là mêmes qui la stigmatisent. C’était donc à moi d’être tolérant pour mes oppresseurs, précisément parce qu’eux, depuis leur position, ne le seraient pas pour moi. Eux étaient sortis de la démocratie. Il me revenait de la tenir.

On mesure ce que cette exigence a de rude quand on se rappelle les discours qui circulaient alors sur les non-vacciné·es, qu’il fallait écarter des hôpitaux, priver de vie sociale, tenir hors du commun. Le président de la République lui-même déclarait au Parisien, le 4 janvier 2022, qu’il avait très envie de les emmerder, et qu’un irresponsable n’est plus un citoyen. Un chef d’État qui retire, même par formule, la citoyenneté à une partie de la population, cela porte un nom dans l’histoire politique, et ce nom n’est pas beau. Eh bien, même aux auteur·ices de ces discours, je ne retire pas leur dignité d’être humain. Je suis prêt à parler avec eux d’égal à égal, sans jugement, parce que chacun est pris dans son contexte, comme j’ai tenté de le montrer tout au long de ce texte. Cet apprentissage vaut au-delà de la période. Il vaut pour les extrémismes de toutes sortes, pour tous ceux qui nous font peur et que nous rêvons d’exclure du dialogue. Si nous les jugeons indignes de parole, nous cessons de les considérer comme des êtres humains, et c’est alors nous qui avons quitté la démocratie. Quand la majorité se ferme, comme elle s’est fermée pendant ces deux années, c’est à la minorité qu’il revient de s’ouvrir. Je sais que c’est paradoxal. Je crois que c’est exact.

Le perpétuateur, chez Michael Rothberg

Michael Rothberg a publié en 2019 The Implicated Subject, qui n’est pas traduit en français, où il s’attaque aux catégories dont nous disposons pour penser notre rapport à l’injustice. Victime, bourreau, témoin passif, ces trois positions viennent des procès d’après-guerre. Elles servent à répartir des responsabilités dans un crime achevé, dont on connaît les auteurs, les victimes et l’issue.

Or notre situation ordinaire n’a pas cette forme. Nous vivons à l’intérieur d’arrangements dont nous tirons avantage sans les avoir institués et sans les contrôler. Rothberg appelle sujet impliqué la personne qui occupe cette place. Elle n’est ni coupable ni complice, les deux mots sont trop forts et ils appartiennent au vocabulaire du procès. Et elle devient ce que Rothberg nomme un perpétuateur à partir du moment où elle refuse de reconnaître son implication, parce que ce refus suffit à faire durer ce dont elle bénéficie.

Cela explique l’attrait de la question rétrospective. Elle offre trois places, et les trois sont des places de spectateur de l’histoire. On peut les occuper mentalement sans rien risquer, en éprouvant quelque chose qui ressemble à de la gravité morale. Le sujet impliqué, lui, ne dispose d’aucune question équivalente, pour la raison que Danto a établie. Sa situation n’est pas close, il n’en connaît pas l’issue, et le vocabulaire qui la décrira n’existe pas encore. Rothberg ne propose pas d’attendre ce vocabulaire, il propose de changer de question. Non pas ce que j’aurais été, mais de quoi je bénéficie en ce moment, et ce qu’il m’en coûterait de le demander à voix haute.

Trois cent soixante-cinq feuilles datées

Cette question-là se vérifie, et elle se vérifie tout de suite. Chacun·e peut chercher, dans ce qu’iel pense en ce moment, une chose qu’iel ne dit pas dans son milieu professionnel ou dans sa famille, et estimer honnêtement ce qu’il lui en coûterait de la dire. La réponse ne renseigne pas sur ses qualités morales. Elle renseigne sur ce qu’il en coûte de poser des questions là où iel se trouve, et cela se mesure sans attendre que la période soit finie.

Je n’ai pas résisté au sens que ce mot a pris dans l’histoire, et je maintiens le refus de la comparaison terme à terme. Mais j’ai résisté à quelque chose, et je peux le nommer. J’ai résisté à la peur. J’ai refusé d’entrer dans la peur de l’autre, car c’est cela qui a été institué pendant deux ans, l’autre considéré comme un danger potentiel pour soi, le voisin comme vecteur, le proche comme menace. Giorgio Agamben a posé dès avril 2020, dans le texte « Une question » repris dans Où en sommes-nous ? L’épidémie comme politique, la question de savoir comment nous avons pu accepter, au nom d’un risque qu’il n’était pas possible de préciser, que les personnes qui nous sont chères meurent seules et soient enterrées sans funérailles, chose jamais arrivée dans l’histoire, d’Antigone à aujourd’hui. En France, une note de la direction générale des collectivités locales a documenté des interdictions locales de cérémonies funéraires et jusqu’à des crémations pratiquées systématiquement, indépendamment des souhaits des défunts et des familles. Résister à cela, à la transformation du lien humain en risque sanitaire, ne demandait aucun courage historique. Cela demandait de garder son propre jugement, et c’est ce que j’ai fait. Je sais ce que poser des questions a coûté à ce moment-là, je l’ai payé, en amitiés, en réputation, en étiquettes, et chaque fois la sanction est arrivée avant que quiconque ait regardé le contenu de la question. Je sais aussi ce que cela a ouvert, une adolescente dans un cinéma constatant qu’ici, on peut dire ce qu’on veut.

Il me reste trois cent soixante-cinq feuilles datées, faites une par jour pendant que cela durait. Elles ne prouvent rien de ce que je pensais alors. Elles attestent seulement que je pensais quelque chose, à cette date-là, sans savoir la suite.

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