Notre présence à nous-mêmes varie selon les contextes. Le concept de « géographie de la présence » explique comment nos états intérieurs se transforment, s’entremêlent et influencent nos choix, formant une cartographie complexe de notre présence au monde, au-delà d’une vision psychologisante trop simpliste.
Notre présence à nous-mêmes n’est pas de la même nature en fonction des contextes dans lesquels nous nous trouvons. Au cœur d’une foule dans une manifestation bruyante, ou en promenade dans une forêt calme au printemps, ou assis à un bureau dans un open space, ou seul dans des lieux d’aisance, ou en train de nager dans une piscine municipale, ou assis dans une salle de cinéma, ou à un mariage, ou encore à l’enterrement d’un proche, ou avec une personne dont je suis amoureux lors d’un dîner aux chandelles, ou avec une personne que je déteste dans une dispute terrible… ma présence à moi-même et au monde peut être extrêmement différente.
Qu’est-ce que cette présence à soi et au monde ? C’est ce qui s’active en moi : perception, capacité d’ouverture plus ou moins prononcée à certaines ou à toutes les facettes de qui je suis et de comment je suis. Dans ma relation avec ce qui m’entoure, suis-je calme, suis-je hors de moi, suis-je contributeur d’un dessein dans lequel je me sens utile ? Suis-je joyeux ? Ai-je l’impression de vivre un moment essentiel pour moi ? Ou ai-je l’impression de perdre mon temps ? Ou de ne pas être à l’endroit où je voudrais être ? Etc.
Je propose le concept de géographie de la présence, car ce que je décris là de ces vécus complètement différents de soi-même et ces facettes de soi qu’on pourrait parfois ressentir comme opposées, en fonction des situations, s’articulent dans une géographie, c’est-à-dire un mouvement, une circulation entre ces différents lieux et moments de présence, comme une forme de cartographie de notre présence.
Si je retrouve une personne que j’aime après avoir été dans une situation de conflit ou de tension extrême, je ne serai pas dans la même présence à cette personne que j’aime que si, avant de la retrouver, j’avais été dans un moment de grande satisfaction créative par exemple. C’est pourquoi j’envisage notre présence à nous-mêmes et au monde sous la forme d’une géographie.
Je propose cette vision, car elle permet, à mon sens, de dépasser une psychologisation souvent trop importante de nos qualités de présence, qui sont comme une sur-responsabilisation envers nous-mêmes de nos vécus des situations. Prendre en compte la géographie de nos parcours intérieurs en relation avec les extérieurs et les autres donne, me semble-t-il, une assise plus sérieuse à une compréhension de ce qui nous arrive.
Cela rejoint presque le bon sens. On sait bien qu’il nous faut un sas par exemple après une journée de travail harassante pour entrer dans l’intimité de notre foyer avec notre famille. Mais même cette vision-là me semble par trop simpliste. Elle postulerait une forme d’étanchéité et de capacité de séparation des différents espaces de géographie de la présence que nous traversons.
Une géographie, c’est aussi des strates. La géographie d’un territoire s’envisage sous divers aspects. Les cartes, par exemple, peuvent ou non représenter les altitudes. Cela nous est peut-être arrivé à tous, à l’époque où les cartes routières étaient utilisées pour les déplacements, de voir sur une carte à plat des itinéraires qui pouvaient nous sembler assez courts et faciles, puis de découvrir en les vivant qu’en réalité c’étaient des côtes très dures et que les petits serpentages de la petite route étaient des endroits très inquiétants en bord de gouffres pendant de très longues minutes, qui représentaient un risque vital que nous ne percevions pas du tout sur la carte sur laquelle la géographie paraissait simple, car elle n’était vue que via une unique strate.
Je ne dis pas qu’il n’y a pas des espaces distincts les uns des autres mais si je propose ce concept de géographie de la présence, c’est pour, je l’espère, nous inviter à des gestes de vie un peu plus précis concernant nos manières de réunir les conditions de nos émancipations et de nos existences les plus souhaitables possibles. Ces conditions à réunir, sur lesquelles nous avons de réelles capacités d’action, ont à voir avec des éléments géographiques très variés que nous nous proposons : une balade sur un coup de tête sur un chemin inattendu, un changement d’organisation dans notre espace de vie, une décision de ranger des objets ou d’en accueillir de nouveaux, le choix ou non d’aller participer à cette fête avec des amis.
Comment sentir la meilleure manière d’agir sur notre géographie de présence ? Comment être sûr que ce choix incongru et peut-être presque incohérent que nous faisons, de faire telle chose plutôt que telle autre, comment pouvons-nous arbitrer ce qui est bon pour nous de ce qui ne l’est pas ? Bref, comment s’écouter dans des choix lucides, conscients, libres et bénéfiques pour nous ? Quels critères y donner ? Et comment percevoir ces critères sur le moment ?
Il n’y a évidemment pas de réponse toute faite à cette question car elle est pleinement contextuelle. Et dans le même contexte, deux inspirations peuvent être tout aussi bonnes alors qu’elles produisent des conséquences parfaitement opposées. Mais on peut aussi, par moments, faire des choix qui, à l’évidence, ne nous sont pas bénéfiques.
Pour avancer en lucidité sur ce sujet, je crois que si l’on envisage notre présence sous une forme géographique, cela ne peut que nourrir une implication dans le monde plus juste et plus ouverte.
La présence comme ancrage fondamental de notre être au monde
La présence constitue cet ancrage fondamental qui nous relie à nous-mêmes et au monde, cette qualité d’attention qui transforme l’expérience vécue en conscience habitée. Être présent, c’est résister aux forces centrifuges qui nous dispersent - l’imminence qui nous projette dans l’urgence, le déni qui nous coupe du réel, les injonctions sociales qui nous éloignent de notre intériorité. La présence n’est ni repli sur soi ni fusion avec l’extérieur, mais cette tension créatrice entre ancrage intérieur et ouverture au monde. Elle se cultive dans l’adaptation paradoxale qui exige de s’absenter parfois à soi-même pour mieux se retrouver, dans la géographie complexe de nos états intérieurs qui varient selon les contextes, dans la résonance avec les ondes qui nous traversent. Face au drame qui fracture, à la soumission qui vide l’existence, au grand âge qui isole, la présence devient résistance et reconstruction. Elle est ce qui permet de transformer l’imprévu en opportunité, de maintenir son intégrité dans la tourmente, de créer du lien là où règne la solitude. Cultiver sa présence, c’est finalement s’offrir le présent du temps présent, source de toute transformation authentique.