Florian Vörös propose de déconstruire la catégorie « pornographie », héritée de la régulation des médias du XIXe siècle. Je prolonge sa piste sur le terrain éducatif : le discours moraliste qui prétend protéger les jeunes leur interdit de parler de ce qu’ils vivent, leur enseigne l’hypocrisie comme compétence, et fabrique la fragilité qu’il croit combattre.
Une catégorie qui se donne pour une évidence
Dans son article paru sur AOC en juin 2026, Florian Vörös, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Lille, fait un constat que je partage : « la pornographie » fonctionne, jusque dans les discours progressistes, comme une évidence morale dont les contours ne sont presque jamais définis. Le programme d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle publié en 2025 oppose « esthétique érotique » et « représentation pornographique » sans dire ce qui les distingue. Les rapports officiels la dénoncent tantôt pour son irréalisme, tantôt pour sa violence, sans préciser ce que serait une représentation réaliste et non violente de la sexualité. L’intervenant·e en éducation à la sexualité est alors investi·e d’un pouvoir étrange : celui de distinguer, par sa seule qualité d’adulte éduqué·e, le vrai du faux et le consensuel du violent, et de transmettre ce discernement supposé évident à la jeunesse.
Ce qui m’intéresse dans la démarche de Vörös, c’est qu’elle ne consiste pas à défendre la pornographie ni à la condamner, mais à ouvrir la boîte noire de la catégorie. Et cette ouverture rejoint un travail que je mène depuis longtemps sur la manière dont nos catégories mentales fabriquent ce qu’elles prétendent décrire. J’ai nommé ce mécanisme, dans un autre texte, la cage des représentations : nous découpons le réel, nous le rangeons dans des cases, et ces cases finissent par nous tenir lieu de réalité. La pornographie est l’une de ces cases, particulièrement efficace parce qu’elle est chargée de honte, et que la honte décourage l’examen. Ce que je veux montrer ici, en suivant Vörös puis en allant au-delà, c’est que cette case a une histoire, qu’elle parle à la place des personnes concernées, qu’elle confond des réalités qui n’ont rien de commun, et que son usage éducatif produit l’inverse de ce qu’il promet.
L’archéologie d’un mot
Les recherches en histoire culturelle, que Vörös évoque sans toujours les nommer, permettent de dater l’apparition de la catégorie. Le mot lui-même naît en français sous la plume de Restif de la Bretonne, dont Le Pornographe (1769) n’est pas un ouvrage licencieux mais un projet de réglementation de la prostitution. La chose se prolonge au XIXe siècle avec le traité hygiéniste de Parent-Duchâtelet, De la prostitution dans la ville de Paris (1836), qui applique aux prostituées les méthodes d’inspection des égouts dont l’auteur était par ailleurs spécialiste. « Pornographie » désigne d’abord, étymologiquement, l’écriture sur les prostituées, et cette écriture est celle de l’administration et de la police sanitaire.
Walter Kendrick, dans Le Musée secret (1987), montre comment la catégorie se déplace ensuite des personnes vers les images, à partir d’un épisode révélateur : la réaction des savants devant les objets sexuellement explicites exhumés à Pompéi, qu’on enferme dans un « cabinet secret » du musée de Naples réservé aux seuls hommes érudits. Lynn Hunt, dans L’Invention de la pornographie (1993), précise le mécanisme. La pornographie n’est pas un corpus stable d’images mais une création sociale, définie conjointement par celles et ceux qui la produisent et celles et ceux qui cherchent à l’éradiquer. Ce que la catégorie régule, au début du XIXe siècle, c’est l’accès des femmes, des classes populaires, des jeunes et des peuples colonisés à des représentations jugées dangereuses pour eux. Kendrick le souligne, jusque dans les années 1880, les images étaient souvent interdites à ces groupes-là, ceux que ces mêmes images représentaient.
Ce recul historique change le statut de la question. L’obscénité n’est pas une propriété des images mais un sentiment situé dans le temps et dans l’espace. La fresque de Pompéi qui scandalisait les savants du XIXe relevait, pour les Romains qui l’avaient peinte dans un lieu de passage, d’un tout autre régime de visibilité. La catégorie ne décrit pas les images, elle trace une frontière, et cette frontière dit qui domine.
La seule manière autorisée d’en parler
Dans La Volonté de savoir (1976), Michel Foucault démonte ce qu’il appelle l’hypothèse répressive, cette idée reçue selon laquelle l’Occident chrétien puis bourgeois aurait fait taire le sexe. Ce qu’il établit est plus troublant : nos sociétés n’ont jamais cessé d’en parler, mais dans des formes minutieusement réglées. La pastorale chrétienne organise l’aveu en confession, puis la médecine, la psychiatrie, la démographie, la pédagogie prennent le relais et décident qui peut parler du sexe, en quels termes, dans quels lieux, devant qui. L’homme occidental est devenu, écrit Foucault, une « bête d’aveu ». Le pouvoir qui s’exerce sur la sexualité ne dit pas seulement non ; il produit des discours, des savoirs, des normes, et c’est par cette production qu’il tient les corps.
Le discours éducatif contemporain sur la pornographie hérite en droite ligne de cette pastorale. Il n’impose pas le silence sur le sexe, l’école en parle désormais officiellement trois séances par an. Il impose la grille d’énonciation. Un·e élève peut parler de pornographie en classe, à une condition tacite mais absolue : en parler comme d’un fléau. L’aveu attendu a changé de contenu, il a gardé sa structure. On ne demande plus « confesse que tu as péché », on demande « reconnais que c’est violent, que ce n’est pas la réalité, que c’est un danger ». La morale d’origine religieuse ne survit pas dans l’interdit de parler du sexe ; elle survit dans l’obligation d’en parler d’une seule manière. Son vocabulaire s’est laïcisé, la chair coupable est devenue « exposition aux contenus », le péché est devenu « addiction », mais la structure demeure : la sexualité reste le lieu d’une faute dont il faut se garder, et le monde qu’on oppose au réel, une sexualité rêvée sans images, sans commerce, sans trouble et sans ambivalence, est un monde idéalisé qui n’a existé nulle part ni à aucune époque.
Cette police des énoncés a trouvé sa forme industrielle dans la modération des plateformes numériques, où l’approche puritaine des grandes entreprises nord-américaines tend à considérer toute nudité comme sexuelle et toute sexualité comme pornographique. Les créatrices de contenu engagées dans l’éducation à la sexualité sont les premières exposées aux logiques de suppression, d’invisibilisation et de démonétisation. J’ai analysé ailleurs, sous le nom de régime d’autorisation, cette structure où tout est interdit sauf ce qu’une autorité permet expressément, alors qu’une démocratie devrait faire de la liberté la règle et de l’interdiction l’exception justifiée. La catégorie « pornographie » étend peu à peu ce régime aux imaginaires sexuels eux-mêmes : les représentations de la sexualité doivent désormais obtenir une forme d’autorisation morale préalable, et tout ce qui ne l’obtient pas bascule du côté du suspect, y compris les pédagogies féministes et queers, c’est-à-dire celles-là mêmes qui travaillent à l’émancipation.
Écouter celles et ceux qui en vivent
Il y a un test simple pour reconnaître un discours de domination : il parle des gens sans jamais leur parler. Les discours sur « la pornographie » et sur « la prostitution » sont presque toujours tenus par des personnes qui n’en ont aucune expérience, à propos de personnes qu’on n’entend jamais. Le rapport « Pornocriminalité » publié par le Haut Conseil à l’égalité en 2023 en fournit un exemple documenté : l’association Allié·e·s des travailleur·euses du sexe a relevé que le rapport, partant du principe que l’industrie est criminelle, n’avait donné la parole à aucune actrice ni aucun acteur du secteur. Les récits de victimes y sont mobilisés, mais pour généraliser, de sorte qu’une seule réponse devienne pensable, l’interdiction. Le même rapport recommande d’interdire la notion même de « travail du sexe » dans toute communication publique, ce qui revient à interdire un mot pour rendre impensable ce qu’il désigne, et à effacer du langage l’auto-désignation que les personnes concernées ont choisie pour elles-mêmes.
Cette parole existe pourtant, et depuis longtemps. Grisélidis Réal, écrivaine, peintre et prostituée genevoise, a raconté son métier de l’intérieur dans des livres (Le noir est une couleur, La Passe imaginaire) et l’a revendiqué publiquement pendant trente ans : « La prostitution est un Art, un Humanisme et une Science », écrit-elle en préface au Carnet de bal d’une courtisane (2005), en précisant ailleurs que cela vaut à la condition qu’elle soit pratiquée volontairement et dans de bonnes conditions. Cette condition n’est pas une clause de style, c’est le cœur de sa position : le problème n’est pas l’activité, ce sont les conditions, et ce déplacement du regard, de l’essence vers les conditions, est exactement celui que la catégorie « pornographie » empêche. Virginie Despentes, dans King Kong Théorie (2006), raconte sa propre expérience de prostitution occasionnelle et refuse qu’on lui impose le récit unique de la victime, sans rien enjoliver de la dureté de ce qu’elle décrit. Le STRASS, syndicat du travail sexuel fondé en 2009, qui représente aussi les acteur·rices de films pornographiques, dit son refus d’être réduit·es à « des victimes qu’il faudrait sauver, ce contre notre gré », et sa lassitude de voir la parole publique confisquée par des intervenant·es présenté·es comme spécialistes, médecins, moralistes, militant·es abolitionnistes, qui parlent à leur place.
Aujourd’hui, des créatrices publient des contenus sexuels sur des plateformes d’abonnement, sans producteur, sans tournage, sans intermédiaire autre que la plateforme elle-même, et revendiquent cette activité comme un choix. On peut juger ce choix problématique, on peut y voir les effets d’une économie qui pousse les corps sur le marché, et cette critique a sa légitimité. Mais le regard qui conclut d’avance « les pauvres, elles sont dominées sans s’en rendre compte » a un défaut logique et un défaut politique. Le défaut logique : il est infalsifiable, puisque tout ce que la personne dira pour se défendre sera versé au dossier de son aliénation. Le défaut politique : il reproduit trait pour trait le geste du XIXe siècle, décider à la place des femmes, des jeunes, des classes populaires, de ce qu’elles peuvent voir, faire et dire de leur propre vie. Écouter n’est pas conclure. Les violences dans certaines productions, révélées par les affaires « French Bukkake » ou « Jacquie et Michel », sont réelles et doivent être poursuivies comme les crimes qu’elles sont. C’est justement l’écoute des personnes concernées qui permet de distinguer les situations, là où la catégorie les fond dans une même pâte indistincte.
Ce que la catégorie confond : le couple, le texte, le dessin
Beaucoup de personnes regardent des images ou lisent des textes sexuellement explicites en couple, pour nourrir un désir que la longue durée d’une relation ne suffit pas toujours à entretenir. Cet usage partagé, choisi, intégré à une vie affective, ne ressemble en rien au portrait du consommateur solitaire aliéné qui sature le débat public. Il n’est presque jamais mentionné, sans doute parce qu’il dérange le récit : difficile de soutenir que la pornographie détruit le couple quand des couples s’en servent pour se retrouver.
La pluralité des formes achève de rendre la catégorie incohérente. La représentation sexuellement explicite n’est pas qu’audiovisuelle : les communautés de lecture et d’écriture de fictions érotiques sont vivantes depuis les débuts d’internet, et les mangas érotiques prospèrent sur papier. Or un texte et un dessin n’ont pas de conditions de production au sens où l’entend la critique des tournages : personne n’y subit rien, aucun corps n’y est engagé. Si la catégorie les englobe quand même dans la même réprobation, c’est que le grief réel ne porte pas sur la protection de personnes réelles mais sur la représentation elle-même, autrement dit sur la morale. Quant aux films, ils sont tournés avec des acteur·rices dont les actes sont réels mais le jeu est une fiction, comme les cascadeur·euses prennent des risques réels au service d’un récit inventé. Pour les un·es comme pour les autres, la question légitime porte sur les conditions de travail, le consentement, la sécurité, la rémunération, et non sur le droit d’exister de la représentation. En fondant le texte sans victime, le dessin sans corps, la fiction jouée par des adultes consentants et le crime filmé dans une seule et même case, la catégorie ne protège personne ; elle révèle seulement que ce qu’elle vise, au fond, c’est l’imaginaire sexuel lui-même.
Le sexto, l’image de soi, et la case où on les range
Le changement anthropologique en cours rend la catégorie tout à fait inopérante. Une grande part des jeunes générations, et pas seulement elles, échangent des photos et des textes sexuellement explicites avec leurs partenaires. Cette pratique, autrefois cantonnée à certaines cultures sexuelles, fait désormais partie du répertoire courant. Deux personnes s’envoient des images d’elles-mêmes nues, elles le font par choix, dans le consentement, parfois pour entretenir le désir à distance, parfois comme un langage à part entière. Dans quelle case range-t-on ce geste ?
Si l’on s’en tient à la forme, c’est de la représentation sexuellement explicite, donc, selon la logique de la catégorie, de la pornographie. Et la pornographie étant déclarée violente et dégradante, ce geste consenti devrait l’être aussi. L’absurdité de la conclusion révèle le défaut de la prémisse. Ce qui distingue le sexto consenti du viol filmé, ce n’est pas la quantité de peau visible ni le caractère explicite de l’acte, c’est le rapport de pouvoir dans lequel l’image est produite et circule. C’est cela que la catégorie « pornographie » efface, puisqu’elle classe par la forme et non par le rapport.
J’ai rencontré ce malaise dans des équipes éducatives. Des jeunes envoient à leurs éducateur·rices des images d’eux torse nu, des images intimes non sollicitées, et l’équipe se demande, légitimement, comment recevoir cela. Mais la première question, celle qui décide de tout, est antérieure, elle porte sur la raison de ce geste et sur la fonction qu’il remplit pour la personne qui le fait. Le réflexe de la catégorie répond avant d’avoir écouté. Il range le geste dans le registre du danger, du déviant, de l’image qui abîme, et il ferme l’accès au sens que ce geste a pour son auteur·rice.
Ce que la généralisation des images sexuelles de soi met au jour, c’est que la sexualité reste une construction culturelle traversée de représentations, et que nous sommes des animaux de culture qui investissons nos expériences intimes de symboles. Le sexto prolonge un travail symbolique très ancien, celui par lequel un regard, une lettre, un vêtement, un message nourrissent le désir. Le traiter comme une pathologie de l’époque numérique revient à ne pas voir ce dont il hérite.
L’hypocrisie comme compétence apprise
Tout le débat sur la pornographie se présente comme un débat éducatif : c’est au nom des jeunes qu’on filtre, qu’on interdit et qu’on dénonce. Or les jeunes vivent dans un monde où les images sexuelles existent, où le sexto fait partie du répertoire amoureux, où la pornographie fait partie du paysage, comme pour les générations précédentes elle faisait partie du monde sous d’autres formes. Et ils grandissent face à des adultes qui tiennent sur tout cela un discours moraliste unique, qui interdit de fait toute parole sur l’expérience vécue, et à plus forte raison toute parole qui y trouverait quoi que ce soit de positif. Un·e jeune qui dirait en classe « il m’est arrivé d’apprendre quelque chose dans une vidéo », ou « les images que j’échange avec la personne que j’aime comptent pour moi », se ferait immédiatement ramener à sa bêtise, à son immoralité, à son inconscience du danger. Alors ce·tte jeune apprend autre chose que ce qu’on croit lui enseigner.
Le politiste James C. Scott a donné un cadre solide pour comprendre ce qui s’apprend là. Dans La Domination et les arts de la résistance (1990), il montre que toute relation de domination produit deux registres de parole : le texte public, ce que les dominé·es disent en présence des dominants, conforme à ce que ceux-ci attendent, et le texte caché, ce qui se dit entre soi, hors de leur regard. Les dominé·es acquièrent une compétence sociale décisive, celle de tenir le texte public avec l’apparence de la sincérité. C’est ce que fabrique le discours éducatif sur la pornographie. Les élèves apprennent vite le texte public : c’est violent, ce n’est pas la réalité, il faut faire attention. Ils le récitent aux adultes qui l’attendent et qui s’en satisfont, croyant avoir éduqué. Et la vie réelle des expériences, des questions, des troubles, passe dans le texte caché, entre pairs, ce que Vörös observe de son côté quand il note que les réflexivités sexuelles des jeunes se construisent surtout hors de la salle de classe, dans les conversations entre elles et eux. L’école pense transmettre de l’esprit critique ; elle enseigne la récitation, c’est-à-dire l’hypocrisie comme compétence. Et cette compétence, une fois acquise, servira ailleurs, car apprendre qu’il existe un discours public à tenir, déconnecté de ce qu’on vit et de ce qu’on pense, est une leçon qui se généralise.
La philosophe Miranda Fricker permet de nommer l’autre versant du même dommage. Dans Epistemic Injustice (2007), elle appelle injustice herméneutique la situation d’une personne privée des ressources collectives d’interprétation qui lui permettraient de comprendre et de dire sa propre expérience. Son exemple le plus connu est celui des femmes qui subissaient le harcèlement sexuel avant que l’expression n’existe : elles vivaient la chose sans disposer d’un mot pour la penser, et cette privation de mot redoublait le tort subi. Les jeunes sont placés dans une situation structurellement analogue, à front renversé : pour leurs expériences liées aux images sexuelles, le seul lexique public disponible est celui de la faute et du danger. Une expérience ambivalente, troublante, parfois heureuse, parfois abîmante, souvent tout cela ensemble, n’a droit à aucun mot ajusté. Or une expérience qu’on ne peut pas dire est une expérience qu’on ne peut pas penser, et une expérience qu’on ne peut pas penser est une expérience dans laquelle on reste seul. C’est cela, la fabrique de la fragilité : non pas d’abord l’exposition aux images, mais la solitude herméneutique face à elles.
Le discours éducatif moraliste produit l’inverse de ce qu’il promet. Il promettait la protection, et il isole, puisqu’il prive d’accompagnement celles et ceux qui en auraient besoin, tout en faisant semblant de le leur donner. Il promettait l’éveil de l’esprit critique, et il enseigne le conformisme énonciatif, la récitation de slogans qu’on n’a pas le droit de discuter. Quant au tabou qu’il prétendait lever, il le reconstitue sous une forme plus solide, puisque l’interdit ne porte plus sur le sujet, dont on parle abondamment, mais sur l’expérience, dont on ne peut rien dire. Et cette inversion s’accomplit en toute bonne conscience, ce qui est la signature de la domination adulte : imposer un point de vue sans avoir pris la peine de travailler le sujet sur lequel on l’impose, sans enquête sérieuse sur les usages, sans écoute des personnes concernées, sans définition des termes qu’on emploie. Car la pornographie, et plus largement la représentation de la sexualité, est un sujet difficile, et les jeunes auraient besoin, sur ce chemin, d’adultes capables de tenir la complexité avec eux. À la place, on leur donne un slogan et on leur interdit le reste.
Ce que la catégorie nous fait manquer
Il ne s’agit pas de dire que tout est sain dans ce qu’on appelle pornographie. Il y a des violences réelles dans certaines conditions de production, des situations d’exploitation, des contenus qui érotisent et naturalisent la domination, et des usages qui s’inscrivent dans des manières d’exercer la masculinité qu’il faut pouvoir nommer et critiquer. Le problème n’est pas qu’on s’en préoccupe, c’est qu’on s’en préoccupe à travers une catégorie qui empêche de distinguer ce qui doit l’être, et à travers un discours qui interdit la seule chose qui permettrait d’accompagner, la parole sur l’expérience.
Isoler « la pornographie » du reste des consommations culturelles, c’est se rendre incapable de comprendre comment se fabrique la domination masculine, qui ne se fabrique justement pas là, ou pas seulement là, mais dans un ensemble de pratiques, de socialisations et de rapports préexistants dont les images ne sont qu’un élément. Les enquêtes de réception le montrent : les spectatrices interrogent activement le consentement et l’authenticité du plaisir des femmes qu’elles voient à l’écran, les représentations n’induisent pas mécaniquement des comportements, et leur sens se construit localement, dans des trajectoires et des rapports de force qui les précèdent. Dé-essentialiser la pornographie, c’est se redonner les moyens de dé-naturaliser la domination, en interrogeant l’ensemble des contextes qui la reproduisent plutôt qu’un bouc émissaire commode.
La catégorie « pornographie » est rassurante parce qu’elle désigne un ennemi extérieur, qu’on peut interdire, filtrer, bloquer. Renoncer à cette case ne revient pas à renoncer à la critique, c’est en retrouver la possibilité. Tant qu’on dénonce une essence, on ne pense pas les rapports de pouvoir, on les recouvre d’un mot ; et tant qu’on prescrit aux jeunes le seul discours à tenir sur ce qu’ils vivent, on ne les éduque pas, on leur apprend à mentir.