La sexualité ne se résume pas à une quête hédoniste. Elle constitue une voie d’accès privilégiée à notre dimension spirituelle, un chemin vers ce qui nous dépasse et nous fonde. L’oublier est se freiner.
La sexologie contemporaine et la plupart des discours sur la sexualité partagent un présupposé rarement questionné : la sexualité serait essentiellement affaire de désir et de plaisir. Cette réduction me semble problématique, car elle nous empêche de saisir la profondeur ontologique de l’expérience érotique. Nous restons à la surface des choses, préoccupé·es par les symptômes plutôt que par l’essence.
Je perçois une analogie éclairante avec la médecine occidentale, qui s’est construite autour de la maladie plutôt qu’autour de la santé. L’objectif médical dominant consiste à identifier et traiter des pathologies spécifiques, dans leur infinie diversité. Mais la question fondamentale de la santé, ce qui fait qu’un organisme vit en harmonie avec lui-même et son environnement, reste largement impensée. Les effets secondaires des traitements, la fragmentation des spécialités, l’absence de vision holistique témoignent de cette focalisation sur le comment au détriment du pourquoi.
Prenons l’exemple du jeûne thérapeutique. Qu’un jeûne de trois semaines puisse, dans certains cas, permettre au corps de traiter lui-même certains cancers paraît relever de la pensée magique pour la médecine conventionnelle. Pourtant, cette pratique existe, fonctionne, avec prudence et discernement, certes, et révèle une approche centrée sur la mise en capacité du corps à mobiliser ses propres ressources de guérison. On peut œuvrer à une médecine de la santé plutôt que de la maladie. Je vois dans la sexualité un enjeu similaire : nous nous concentrons sur les dysfonctionnements et les techniques du plaisir sans interroger ce qui fait de nous des êtres fondamentalement désirant·es.
Le livre récent de Margaux Terrou, La Malbaise (2025), illustre tout à fait cette limitation dans la représentation de la sexualité. Son introduction se conclut ainsi : « Les Français·es dans leur ensemble traversent une crise du cul. Il est grand temps d’aller y voir de plus près pour comprendre les enjeux et les causes profondes de ce désintérêt palpable pour les unes et d’une frustration croissante pour les autres. C’est ce que je vous propose dans ce livre, avec en ligne de mire la promesse d’une sexualité plus épanouissante pour toutes et tous ! » On ne voit pas plus loin que l’objectif d’atteindre à un meilleur plaisir, présenté comme épanouissant il est vrai, mais sans entrer dans les détails de cet épanouissement ; c’est au contraire ce qui m’intéresse, car c’est ce qui me semble le plus important, et notamment pour dénouer des nœuds qui nuisent à notre humanité.
Il est vrai que Margaux Terrou développe une analyse pertinente des représentations genrées, des injonctions sociales, de la méconnaissance anatomique (notamment la redécouverte de l’étendue réelle du clitoris), de l’invisibilisation du désir féminin, des violences sexuelles, de la charge mentale et même de ce qu’elle nomme la « charge sexuelle ». Son diagnostic social est juste en termes de symptômes : « La société a fait basculer la sexualité dans le domaine des obligations, des charges, de la conformité à une norme, là où elle devrait impérativement rester dans la sphère du plaisir et de la liberté. »
Elle propose ensuite diverses pistes : dialogue, reconnaissance des désirs, remise en question de la primauté de la pénétration, éducation sexuelle renouvelée, travail sur la confiance, l’intimité, le consentement, l’égalité, la créativité, etc. Sa conclusion vibre d’un enthousiasme militant : « Ensemble, redonnons leurs lettres de noblesse à nos désirs. Unissons nos forces, pour désirer plus fort, pour notre plus grand plaisir ! Sortons de la lutte des sexes pour mener ensemble, les personnes de tous genres, la lutte pour le sexe ! » Je ne conteste pas du tout l’utilité d’une approche que je préfère nommer « engagée » que féministe. L’égalité dans le champ de la sexualité est un combat nécessaire face aux oppressions persistantes des femmes. Mais cette perspective, aussi juste soit-elle socialement, me paraît insuffisante ontologiquement, et ne produit pas, à mon sens, les ouvertures qu’elle voudrait pouvoir produire, par manque de hauteur de vue. Elle reste prisonnière du paradigme qu’elle prétend critiquer : celui de la sexualité comme fin en soi, comme territoire à conquérir pour le plaisir. Et, précisément, cet « engagement » est plutôt une vision de « performance », c’est-à-dire une vision plus patriarcale que féministe, contrairement à la volonté de l’autrice, sexologue, qui s’envisage comme féministe.
Je propose de considérer le plaisir non comme une finalité mais comme un symptôme, ou plutôt un effet, une vague à la surface d’un océan infiniment plus vaste et mystérieux. La question fondamentale à mon sens n’est pas « comment accéder au plaisir ? » mais « pourquoi désirons-nous le plaisir et qu’est-ce qu’il change en nous ? ». Cette interrogation, systématiquement éludée, touche pourtant au cœur de notre condition humaine.
Georges Bataille l’avait compris dans L’Érotisme (1957) : « L’érotisme est l’approbation de la vie jusque dans la mort. » Pour lui, l’expérience érotique constitue une dissolution temporaire des limites du moi, une petite mort qui nous ouvre à la continuité de l’être. Wilhelm Reich, dans La Fonction de l’orgasme (1927), décrivait l’orgasme comme une décharge d’énergie vitale permettant la régulation de l’organisme entier, bien au-delà du simple plaisir génital. Carl Jung voyait dans la sexualité l’expression de l’union des opposés, processus fondamental d’individuation où l’anima et l’animus cherchent leur réconciliation.
Regardons cette célèbre sculpture du Bernin, L’Extase de sainte Thérèse (1657), visible à Rome dans la chapelle Cornaro de l’église Santa Maria della Vittoria. Le visage de la sainte exprime une jouissance manifeste, mais cette jouissance naît de son union mystique avec le divin. L’artiste baroque a saisi cette vérité profonde : l’expérience sexuelle et l’expérience spirituelle participent du même mouvement de transcendance. Comme l’écrivait Thérèse d’Avila elle-même en 1565 (c’est elle qui est représentée dans la sculpture) : « L’âme se sent blessée de la façon la plus délicieuse [...] Cette peine qui la pénètre lui donne une jouissance si excessive qu’il n’y a pas de plaisir dans la vie qui puisse donner plus de contentement. »
Par la sexualité, qu’elle soit solitaire dans la masturbation, partagée à deux ou à plusieurs, vécue dans le souvenir ou la projection, nous touchons à notre dimension spirituelle la plus profonde. Le plaisir sexuel, connecté à l’instinct vital, nous relie à la force séculaire qui perpétue la vie. Même lorsque nous recherchons le plaisir pour lui-même, détaché de toute visée reproductive, il reste ancré dans cette profondeur vitale qui nous constitue.
Osho, dans From Sex to Superconsciousness (1968), affirmait : « Le sexe est la première marche vers le divin. » Cette perspective tantrique considère l’énergie sexuelle comme une forme primaire de l’énergie spirituelle, susceptible d’être transformée et sublimée. Krishnamurti, plus nuancé, invitait à observer sans jugement le mouvement du désir pour en comprendre la nature profonde, au-delà de sa satisfaction immédiate.
La valorisation culturelle de la sexualité partagée plutôt que solitaire révèle cette dimension « divine ». Si le plaisir était le seul enjeu, la masturbation suffirait amplement. Mais nous pressentons que la rencontre érotique avec autrui nous fait sortir de nous-mêmes, élargit notre champ de conscience dans un dialogue qui transcende les individualités. C’est ce dépassement de soi dans la communion charnelle qui touche au sacré, que nous nommions ce sacré Dieu, Nature, Vie ou Cosmos importe peu.
Les personnes qui se détournent de la sexualité ne manquent peut-être pas simplement de plaisir, comme le suggèrent les approches thérapeutiques classiques. Cette interprétation constitue une nouvelle forme d’injonction à la performance : qui n’éprouve pas de plaisir serait en situation de défaillance. Je propose une lecture différente : ces personnes ont peut-être perdu le contact avec la dimension spirituelle de la sexualité, son sens profond relié au sens même de l’existence.
Simone de Beauvoir écrivait dans Le Deuxième Sexe (1949) : « L’érotisme implique une revendication de l’instant contre le temps, de l’individu contre la collectivité ; il affirme la séparation contre la communication ; il est rébellion contre toute régulation ; il contient un principe hostile à la société. » Cette rébellion n’est pas simple hédonisme mais affirmation d’une liberté ontologique, d’une singularité irréductible qui cherche pourtant à se dépasser dans la fusion. Elle nomme ainsi, par des critères sociaux, ce qu’Osho nomme « divin ».
Reconnaître cette profondeur spirituelle de la sexualité ouvre des perspectives bien plus riches que la simple recherche technique du plaisir perdu. L’engagement spirituel dans la sexualité, qui n’implique nullement une pratique religieuse, permet une exploration de soi et une croissance intérieure très puissantes et transformatrices, comme je l’ai développé dans l’article Présence et sexualité. Nous nous retrouvons alors à faire des choix qui nous grandissent, nous relient à cet essentiel qui nous dépasse et nous fonde.
Je ne plaide pas pour un renoncement au plaisir mais pour le replacer dans un horizon plus vaste, pour se mettre en relation avec sa grandeur. De même qu’on ne peut être en bonne santé en se focalisant sur la maladie, on ne peut vivre une sexualité véritablement épanouissante en la réduisant à des techniques de plaisir. La sexualité doit être comprise comme une modalité de notre être-au-monde, une façon d’habiter notre existence dans sa dimension la plus intime et la plus universelle à la fois.
Cette approche demande de cultiver une conscience sensible aux résonances spirituelles du plaisir. Quand nous éprouvons du désir ou du plaisir, nous ne faisons pas que satisfaire un besoin physiologique ou psychologique. Nous participons à un mouvement qui nous inscrit dans le mystère même de la vie, dans cette force créatrice qui anime l’univers. C’est parce que la sexualité touche ces profondeurs spirituelles qu’elle nous mobilise si intensément.
L’ancrage de la sexualité dans la spiritualité constitue un chemin infiniment plus riche et délicat que la simple quête du plaisir qu’on aurait perdu. Comprendre ce qu’on perd vraiment en perdant le plaisir, et quand on vit du plaisir, s’ouvrir à ce à quoi il nous ouvre, voilà l’enjeu véritable. La sexualité peut alors nourrir la vie elle-même plutôt que d’être réduite à un épiphénomène hédoniste dont on ne questionne jamais le sens profond.
Repenser le lien social et la communauté
Le soin authentique du collectif commence par la reconnaissance que l’humanité est intrinsèquement relationnelle : nous n’existons que dans et par le lien social, dans cette interdépendance qui nous constitue depuis la naissance. Pourtant, nos sociétés transforment l’oubli en menace - un simple bagage abandonné paralyse le système - révélant comment la peur de l’imprévisible détruit le tissu social. La présence sociale détermine notre santé physiologique : les zones bleues nous enseignent que la longévité réside moins dans les régimes miracles que dans la profondeur du lien communautaire. Pour faire société, il faut un lieu commun symbolique qui ne soit ni consensus mou ni entre-soi confortable, mais espace de confrontation créatrice où les différences peuvent s’exprimer sans se détruire. La culture, loin d’être un supplément d’âme ou un divertissement, constitue ce milieu vital où nous apprenons à être ensemble, où la présence de chacun est légitimée dans sa singularité. Sortir de chez soi en présence, c’est retrouver ce besoin vital de partage que les confinements ont révélé par leur absence même. Le défi contemporain consiste à créer des espaces où le soin n’est pas contrôle biopolitique mais attention mutuelle, où le collectif n’écrase pas les singularités mais les fait résonner, où la communauté se construit non sur l’exclusion de l’autre mais sur l’inclusion de la différence.