« Martine Stora et Benoît Labourdette, Rencontre avec Paul Virilio (1995) »

30 avril 2021. Publié par Benoît Labourdette.
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Cet article décrit très avec une grande fidélité le film « À propos du XXIe Siècle : Rencontre avec Paul Virilio ».

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Ce court métrage documentaire, signé en 1995 par Martine Stora et Benoît Labourdette, résume la pensée et esquisse le portrait de l’intellectuel français de Paul Virilio (1932-2018). Réalisé peu d’années avant le changement de siècle, il est désormais en accès libre sur Internet. Dans une longue interview, Virilio, très en verve, aborde plusieurs thèmes traités au cours de sa longue carrière, analysés de manière détaillée dans ses ouvrages. L’entretien, mené par une Martine Stora hors champ, capté par la caméra vidéo Hi-8 de Benoît Labourdette et un micro-cravate, se déroule sur le pont d’un bateau-mouche qui effectue un aller-retour sur la Seine entre le pont de l’Alma et l’île Saint-Louis. Le film est rythmé par des intertitres et des virages chromatiques ; il est précédé d’une brève introduction et bouclé par un épilogue. Les thèmes évoqués sont : l’art et la contemplation, lieux et mémoire, parcours littéraire, la vitesse, la réalité virtuelle, la bio-technologie. Le théoricien de la vitesse est paradoxalement filmé en un lent travelling au fil de l’eau qui nous fait songer au court métrage de Marguerite Duras « Aurélia Steiner, Melbourne » (1977). À l’air libre, debout sur le pont arrière, Virilio évoque « l’événement traumatisant » qu’il vécut à Nantes, en septembre 1943, le bombardement à l’aveugle du centre-ville par l’aviation américaine, qui fit des centaines de victimes civiles et anéantit de nombreux immeubles :« Ce qui pour l’enfant pouvait sembler éternel n’était qu’un décor qu’en moins d’une heure la technique pouvait effacer. » Dès lors, la réalité résida pour lui « plus dans la mémoire, plus dans l’âme que dans la matérialité. » Avant de devenir urbaniste et essayiste, il s’était adonné à la peinture, un art qui n’est pas une manière de faire mais de voir : « Tant qu’on n’interprète pas ce que l’on voit, on ne voit pas. » À deux reprises, son propos est mis en rapport avec des bâtiments à l’arrière-plan : on aperçoit l’affiche de l’expo Nadar de 1994 au musée d’Orsay, qui date la prise de vue et le mémorial des Martyrs de la Déportation conçu par l’architecte Georges-Henri Pergusson, « un monument quasiment invisible », exemplaire par sa qualité et par sa vérité. L’aspect secret, pour ne pas dire camouflé, du bâtiment rappelle les bunkers allemands du Mur de l’Atlantique qu’il recensa, photographia, étudia des années durant, avant d’échafauder une « esthétique dela disparition » dont le titre s’inspire en partie du roman en lipogramme de Georges Perec – avec lequel Jean Duvignaud et lui créèrent en 1972 la revue « Cause commune ». Tenant du cinéma expérimental, Benoît Labourdette soigne les transitions, use de volets, d’images négatives, saturées, solarisées, de surimpressions et de longs moments en voix-off. Ce qui dans les propos de Virilio pouvait dans les années 90 paraître provocateur ou néofuturiste, est aujourd’hui prophétique. Notamment ses observations sur le passage de la vitesse animale à la vitesse mécanique, de la marine à voile à celle à moteur, de l’arrivée du chemin de fer, de l’aviation, de la fusée qui a permis « d’atteindre la vitesse absolue », celle de la lumière, du live, de la retransmission instantanée. À l’époque du télétravail, on ne s’étonnera pas de la « déchirure du hic et nunc », du transfert corporel à distance, de télé-voir, télé-entendre, télé-toucher, télé-sentir. La télé-gustation n’étant pas encore possible, Virilio observe avec humour : « Je ne peux pas boire une bouteille de vin à 2000km ; il faut que j’y aille ! »

Nicolas Villodre

Quelques extraits de ce qui se dit autour de mon travail, ainsi qu’interviews, émissions et articles dans leur intégralité.


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