Chacun et chacune porte désormais dans sa poche une machine qui répond en spécialiste de presque tout. De quoi peut-on encore être spécialiste ? Je propose ici une réponse, le lien, et je la mets à l’épreuve de l’histoire de l’édition, depuis les résistances à l’imprimerie jusqu’aux abonnements numériques qui défont nos patrimoines.
La part du spécialiste qui ne tient pas dans la poche
Un téléphone donne aujourd’hui accès, en quelques secondes, à un interlocuteur artificiel capable de répondre en juriste, en cardiologue, en historien·ne de l’art ou en ingénieur·e du son, avec un niveau de précision qui dépasse ce que la plupart des professionnel·les de ces domaines peuvent restituer de mémoire. La question se pose donc, et elle me travaille depuis plusieurs années : de quoi peut-on encore être spécialiste, quand n’importe qui a dans sa poche un spécialiste de n’importe quoi ?
Une première réponse consiste à regarder ce que ces machines portent réellement. Elles possèdent une érudition immense, c’est-à-dire un stock d’énoncés et la capacité de les mettre en relation. Mais l’érudition n’a jamais suffi à faire un spécialiste, et c’était déjà vrai entre humains, puisque nous connaissons toutes et tous des personnes qui savent énormément de choses sans penser par elles-mêmes, et qui restent incapables de tirer parti de leur savoir dans les situations réelles de la vie. J’ai développé cette distinction entre cognition et intelligence dans l’article Intelligence artificielle, travail et métiers.
Les sociologues des sciences Harry Collins et Robert Evans ont donné à cette intuition une assise que je trouve très solide dans Rethinking Expertise (University of Chicago Press, 2007). Ils montrent que l’expertise réelle est un savoir tacite, c’est-à-dire un savoir qui ne peut pas être entièrement mis en mots, et qui ne s’acquiert que par immersion prolongée dans le collectif des praticien·nes d’un domaine. On devient chirurgien·ne en fréquentant des chirurgien·nes, en opérant sous leur regard, en absorbant mille manières de faire que personne n’a jamais écrites, bien plus qu’en lisant des livres de chirurgie. Collins et Evans distinguent d’ailleurs deux formes d’expertise : l’expertise contributive, celle de qui pratique réellement le domaine, et l’expertise interactionnelle, celle de qui en maîtrise la langue sans en avoir la pratique, comme un sociologue qui a passé vingt ans avec des physiciens finit par parler physique de façon crédible sans savoir mener une expérience. Cette distinction éclaire d’un jour nouveau les modèles de langage, qui sont une expertise interactionnelle pure, portée à un degré jamais atteint, sans aucune expertise contributive. Harry Collins a lui-même tiré cette conséquence dans Artifictional Intelligence (Polity, 2018), où il soutient que ces machines ne sont pas socialisées, qu’elles n’appartiennent à aucune communauté de pratique, et que cette non-appartenance définit leur limite bien plus que leur puissance de calcul.
La machine met donc dans la poche l’érudition d’un domaine et sa langue. Restent hors de la poche l’appartenance à un collectif de praticien·nes, la pratique incarnée qui s’y transmet, et la responsabilité de ce qu’on avance devant des pairs et devant les personnes concernées. Être spécialiste, à l’heure où le stock de savoir est externalisé, c’est peut-être d’abord cela, appartenir à une pratique et répondre de ce qu’on y fait. S’y ajoute une compétence qui devient centrale, savoir embrasser la globalité des systèmes, pour tirer parti d’un savoir spécialisé qui se trouve désormais hors de notre cerveau.
Le savoir qui n’est dans la tête de personne
Cette dernière compétence a été décrite avec une grande finesse par l’anthropologue cognitif Edwin Hutchins, dans un livre qui mérite d’être découvert en France, Cognition in the Wild (MIT Press, 1995). Hutchins a passé des mois à bord d’un navire de la marine américaine pour observer comment une équipe de navigation calcule la position du bateau. Sa découverte est que ce calcul n’est dans la tête de personne. Il est distribué entre plusieurs personnes, des instruments, des cartes, des procédures, des paroles échangées selon des formes réglées, et c’est ce système tout entier, humains et objets ensemble, qui pense. Aucun membre de l’équipe ne pourrait faire seul ce que le système fait, et le système continue de fonctionner alors même que chacun de ses membres, pris isolément, commet des erreurs. Hutchins en conclut que l’unité pertinente de la cognition n’est pas l’individu mais le système socio-technique.
Cette conclusion rejoint ce que j’expérimente depuis des années dans les contextes de création partagée, et que j’ai formulé notamment dans l’article Le lien qui émancipe : la qualité de ce qu’un groupe produit, dans une création artistique comme dans une décision collective, dépend de la qualité du lien entre les personnes, avant toute considération de compétence individuelle. Si l’on prend Hutchins au sérieux, ce constat n’a rien de sentimental. Si le savoir opérant vit dans le système des relations, alors la qualité du lien détermine la qualité du calcul que le collectif est capable de faire. Un groupe où la parole circule mal calcule mal, quelle que soit l’érudition de ses membres, et l’on peut y ajouter aujourd’hui toutes les machines qu’on voudra.
Il faut cependant se garder d’un contresens que je vois se répandre. Le lien n’est pas une discipline. Beaucoup de professionnel·les de la facilitation et de l’intelligence collective croient que faciliter est une spécialité en soi, avec ses méthodes dites participatives, ses formats, ses outils. Or ces méthodes, appliquées comme des recettes, deviennent des formatages, qui produisent de la conformité là où ils prétendent produire de l’expression, comme je l’ai analysé dans S’autoriser à créer. Le lien ne s’outille pas, il se soigne, et il se soigne depuis l’intérieur d’un contenu réel qu’on travaille ensemble. C’est pourquoi la qualité du lien ne fera jamais une discipline autonome, un métier de plus dans la liste des métiers, parce qu’elle est la condition transversale qui permet à tous les autres savoirs, y compris ceux des machines, de produire quelque chose qui vaille.
La Sorbonne installe la première presse en 1470, le roi interdit d’imprimer en 1535
Pour situer ce qui nous arrive, la comparaison avec l’imprimerie revient souvent, et je l’ai moi-même mobilisée à plusieurs reprises, notamment dans L’intelligence artificielle, outil d’émancipation dans la médiation, pour montrer que les discours sur l’abêtissement des populations étaient des discours de pouvoir. Je voudrais entrer ici dans le détail de cette histoire, parce qu’elle est plus riche, et plus instructive, que le récit convenu des copistes s’opposant à Gutenberg.
L’imprimerie n’est pas entrée en France contre l’université, elle y est entrée à son invitation. En 1470, Jean Heynlin, prieur de la Sorbonne, et l’humaniste Guillaume Fichet font venir de Mayence trois imprimeurs, Ulrich Gering, Michael Friburger et Martin Crantz, qu’ils installent dans les murs mêmes du collège pour y produire des textes classiques corrects, débarrassés des fautes accumulées par des générations de copies. Le premier livre imprimé en France sort de cet atelier. L’institution qui contrôlait depuis le Moyen Âge la production du livre manuscrit à Paris, par son réseau de libraires jurés soumis à son autorité, a d’abord vu dans la presse un instrument à son service.
Les résistances existent, mais elles sont plus intéressantes que la caricature. Le bénédictin Jean Trithème, abbé de Sponheim, rédige en 1492 un De laude scriptorum, un éloge des copistes, dans lequel il défend le maintien des ateliers de copie monastiques. Son argument principal porte moins sur l’abêtissement que sur le support même : l’imprimé est chose de papier, écrit-il, et le papier se consume en peu de temps, tandis que le copiste qui confie ses lettres au parchemin s’étend, avec ce qu’il écrit, dans un temps lointain. Trithème s’inquiète de la durabilité du nouveau média, de la pérennité de la mémoire qu’on lui confie. Et le plus savoureux est qu’il fait imprimer son éloge des copistes à Mayence en 1494, chez Peter von Friedberg, parce qu’il veut être lu. À Venise, le dominicain Filippo de Strata adresse au doge une supplique pour chasser les imprimeurs de la ville, avec une formule restée célèbre : la plume est une vierge, la presse une prostituée. Son inquiétude porte sur la qualité et sur la moralité de ce qui circule désormais sans contrôle, produit par des artisans étrangers qui impriment n’importe quoi pourvu que cela se vende. Et l’humaniste vénitien Hieronimo Squarciafico écrit dès 1477 que l’abondance des livres rend les hommes moins studieux, qu’elle détruit la mémoire et affaiblit l’esprit en le déchargeant de trop de travail. Squarciafico est un cas remarquable, parce qu’il travaille lui-même pour des imprimeurs. Il formule de l’intérieur du nouveau système l’inquiétude que ce système lui inspire, comme le font aujourd’hui bien des professionnel·les de l’intelligence artificielle.
Ces trois voix disent trois inquiétudes que nous reconnaissons mot pour mot : la pérennité du support, la qualité de ce qui circule, l’affaiblissement cognitif par l’abondance. Aucune des trois n’a arrêté quoi que ce soit, et ce qui s’est joué ensuite est d’un autre ordre. Les pouvoirs n’ont pas combattu la technique, ils se sont battus pour en capturer le contrôle. En octobre 1534, l’affaire des Placards, des affiches protestantes contre la messe collées jusque sur la porte de la chambre du roi, provoque une panique du pouvoir royal. Le 13 janvier 1535, François Ier, ce roi qu’on surnomme le Père des lettres, signe des lettres patentes qui interdisent d’imprimer aucun livre dans le royaume, sous peine de la hart, c’est-à-dire de pendaison. L’interdiction totale est si intenable qu’elle est levée quelques semaines plus tard, fin février, mais au profit d’un dispositif plus durable, une commission de censeurs nommée par le Parlement de Paris, seule habilitée à autoriser les impressions. La faculté de théologie de la Sorbonne, qui avait installé la première presse française dans ses murs soixante-cinq ans plus tôt, examine désormais les livres et publie ses premiers catalogues d’ouvrages interdits dans les années 1540. Et en décembre 1537, l’ordonnance de Montpellier oblige tout imprimeur du royaume à déposer un exemplaire de chaque livre à la librairie du roi, l’ancêtre de la Bibliothèque nationale de France. Ainsi naît le dépôt légal, un geste de contrôle devenu, avec les siècles, notre plus grand instrument de patrimonialisation. Les historiens Lucien Febvre et Henri-Jean Martin, dans L’apparition du livre (Albin Michel, 1958), puis l’historienne américaine Elizabeth Eisenstein, dans La révolution de l’imprimé (traduction française, La Découverte, 1991), ont documenté ce basculement. En quelques décennies, la question n’est plus de savoir si l’on imprime, mais de savoir qui autorise et qui détient les privilèges, ces monopoles d’exploitation accordés par le roi à tel libraire sur tel texte. Le privilège d’imprimerie est d’ailleurs l’ancêtre direct de notre droit d’auteur, que la Révolution française instituera par les lois de 1791 et 1793 en transférant le droit du libraire vers l’auteur.
L’enseignement de cette histoire tient en une observation : les inquiétudes cognitives et morales occupent le devant de la scène, pendant que la bataille décisive, juridique et commerciale, se joue sur le contrôle des circuits. Il me semble que nous vivons la même configuration.
Des professionnel·les formé·es par ce qu’ils et elles doivent condamner
L’histoire d’internet rejoue cette configuration, et j’en connais de près un épisode. Dans le cinéma et l’audiovisuel, une part importante des professionnel·les d’aujourd’hui a construit sa culture cinématographique par le téléchargement illégal, parce que les œuvres qui les ont formé·es n’étaient tout simplement pas disponibles autrement. Ces personnes apportent à leurs métiers une cinéphilie d’une ampleur que les générations précédentes, limitées à ce que les salles et la télévision voulaient bien montrer, ne pouvaient pas constituer. Et elles occupent une position impossible, puisqu’elles doivent désormais condamner publiquement le piratage qui les a faites. J’ai analysé les dimensions juridiques et économiques de cette histoire, la licence globale votée puis vidée de sa substance, la loi Hadopi écrite au service des intermédiaires plutôt que des auteur·rices, dans les articles La goutte d’eau et Le piratage, une bénédiction qui s’ignore pour le secteur audiovisuel.
Ce que je veux ajouter ici concerne l’anthropologie de la compétence. Michel de Certeau, dans L’invention du quotidien (1980), décrivait la lecture comme un braconnage : les lecteurs et lectrices circulent sur les terres d’autrui, prélèvent, détournent, se construisent avec des biens qui ne leur étaient pas destinés. Cette image décrit avec justesse la formation de ces cinéphiles du téléchargement, et celle des millions de personnes qui ont appris leur métier sur internet, par des tutoriels, des forums, des œuvres copiées, des logiciels crackés. Le braconnage n’est pas la marge de la formation, il en est une voie majeure, parce que les apprentissages réels passent par des circuits que les institutions ne contrôlent pas, et que les institutions requalifient volontiers après coup en délinquance ce qui était de la formation. La compétence de ces braconnier·ères ne venait d’ailleurs pas seulement des œuvres consultées. Elle venait des communautés qui se constituaient autour du partage, des forums où l’on discutait des films, des sous-titres traduits bénévolement, de toute une sociabilité du savoir qui ressemble à ce que Collins décrit comme le milieu réel de l’expertise. Là encore, le lien faisait le savoir.
« Un livre n’a besoin de rien pour exister »
La question qui me préoccupe le plus, au fond, est celle de la dépendance. Un livre que j’achète est à moi. Il est dans ma bibliothèque, je peux m’en servir quand je veux, le prêter, l’annoter, le léguer. On me dira que je dépends tout de même de mon habitat, et c’est vrai, si ma bibliothèque brûle je n’ai plus le livre. Mais un livre n’a besoin de rien pour exister. Il est analogique, il se lit à l’œil nu et traverse les siècles sans qu’aucune infrastructure ne le fasse fonctionner. Un fichier vidéo, lui, a besoin d’un logiciel pour être décodé, qui a besoin d’un système d’exploitation, qui a besoin d’une machine, qui a besoin d’électricité. L’inquiétude de Trithème s’est révélée infondée pour le papier, qui a traversé les siècles, mais elle pointait une question juste, celle de la pérennité des supports, et le numérique la repose d’une façon inédite, puisque pour la première fois la mémoire enregistrée ne se lit plus sans machines. Vint Cerf, l’un des pères d’internet, a alerté en 2015 sur ce qu’il appelle un possible âge sombre numérique, où des archives entières de notre époque deviendraient illisibles, non parce que les fichiers auraient disparu, mais parce que les logiciels capables de les interpréter n’existeraient plus.
À cette dépendance technique s’ajoute une dépendance commerciale, qui est une construction juridique récente et délibérée. Les juristes américains Aaron Perzanowski et Jason Schultz l’ont documentée dans The End of Ownership (MIT Press, 2016), où ils montrent que, dans l’économie numérique, nous n’achetons plus, nous acquérons des licences, révocables, conditionnées par des contrats que personne ne lit. Leur livre s’ouvre sur un épisode devenu emblématique. En 2009, Amazon a effacé à distance, sur les liseuses Kindle de ses client·es, des exemplaires de 1984 d’Orwell vendus par erreur, et des lecteur·rices qui croyaient posséder leur livre ont découvert qu’ils et elles n’en avaient qu’un droit d’accès provisoire. La musique a suivi le même chemin. On achetait des disques, on se constituait une discothèque, un patrimoine singulier qui disait qui l’on était et qui pouvait se transmettre, tandis qu’avec les abonnements de streaming, tout ce que l’on a écouté et aimé pendant des années s’éteint le jour où l’on cesse de payer.
Les bibliothèques publiques françaises vivent la même mutation, et de façon presque caricaturale. Dans le dispositif de prêt numérique en bibliothèque, dit PNB, une bibliothèque n’achète pas les livres numériques qu’elle propose. Elle acquiert des licences, limitées dans le temps, six à dix ans le plus souvent, et limitées en nombre de prêts, comptés en jetons fixés par chaque éditeur. Quand les jetons sont consommés, ou quand la durée expire, le livre disparaît du catalogue et il faut racheter la licence. Le Réseau Carel, qui négocie les ressources numériques pour les bibliothèques, décrit sans fard ce système où l’usure du livre, qui était une réalité physique, est reconstruite artificiellement par contrat. Les conséquences dépassent le budget. Une bibliothèque qui possède ses livres construit un fonds, c’est-à-dire une mémoire singulière, sédimentée par des décennies de choix, qui fait qu’aucune bibliothèque ne ressemble à une autre. Une bibliothèque qui loue des licences ne sédimente rien, son offre est un flux, aligné sur les nouveautés que les jetons rendent rentables, et sa singularité se dissout dans le catalogue standard que tout le monde loue aux mêmes éditeurs. La patrimonialisation, ce geste que l’ordonnance de 1537 avait institué pour l’imprimé, est ce que le modèle de la licence rend impossible. La dépendance aux grandes industries ne relève donc pas seulement d’une souveraineté abstraite, elle détruit concrètement la possibilité de constituer des patrimoines, personnels et publics, et avec eux la diversité des mémoires. J’ai développé les dimensions matérielles et géopolitiques de cette dépendance en m’appuyant sur Géopolitique du numérique d’Ophélie Coelho (Éditions de l’Atelier, 2023) dans Écologie et Intelligence Artificielle, et sur La servitude électrique de Gérard Dubey et Alain Gras (Seuil, 2021) dans L’avènement potentiel d’un « méta-humain ».
La toile d’araignée de Paul Baran
Il ne faudrait pas conclure de tout cela que la dépendance serait le mal et l’autonomie le bien, car la dépendance est notre condition ordinaire. Quiconque habite une ville dépend, pour manger chaque jour, d’une chaîne de systèmes interconnectés, cultures, transports, entrepôts, chambres froides, paiements électroniques, dont chacun peut sembler très fragile, et cette dépendance ne scandalise personne parce qu’elle est ancienne et distribuée entre des milliers d’acteurs. Nous dépendons des livres, des bibliothèques, des collègues, des éditeur·rices, de tout ce qui nous précède et nous entoure, et c’est même la condition de toute pensée. La question n’est donc pas de dépendre ou non, mais de savoir quelle architecture ont nos dépendances.
L’histoire d’internet fournit ici un repère précieux. Au début des années 1960, l’ingénieur Paul Baran, à la RAND Corporation, cherche comment un réseau de communication militaire pourrait survivre à une attaque nucléaire. Sa réponse, publiée en 1964 dans On Distributed Communications, est une architecture : un réseau distribué, en toile d’araignée, sans centre, où chaque nœud est relié à plusieurs autres et où l’information, découpée en paquets, trouve son chemin même quand des pans entiers du réseau sont détruits. Les concepteurs d’Arpanet, à la fin de la décennie, ont toujours dit que leur réseau n’avait pas été construit pour survivre à une guerre nucléaire, et la légende simplifie donc un peu les choses, mais ils ont repris les principes de Baran, et l’internet que nous utilisons a bien hérité de cette architecture distribuée, qui fait sa robustesse. Ce que Baran a formulé, au fond, c’est qu’une dépendance distribuée est vivable et qu’une dépendance centralisée est une vulnérabilité. Or ce qui s’est construit ces vingt dernières années sur cette infrastructure distribuée, ce sont des services centralisés, une poignée de centres de données et de plateformes qui concentrent les catalogues du monde, c’est-à-dire, du point de vue de l’architecture, le contraire de ce qui rendait le réseau robuste.
Cette grille de lecture me semble donner des pistes concrètes, pour les institutions comme pour chacun·e. La première est de patrimonialiser délibérément : posséder des copies locales de ce qui compte, dans des formats ouverts, lisibles sans le logiciel d’un seul industriel, et, pour une institution, exiger l’achat pérenne plutôt que la licence chaque fois que c’est possible, en considérant la conservation de ses données numériques avec le même sérieux que celle de ses collections physiques. C’est le geste de 1537 à réinventer, et je le pratique modestement à mon échelle, en hébergeant mes propres contenus sur des outils libres dont je maîtrise les données. La deuxième piste est de choisir, quand on le peut, les dépendances distribuées contre les dépendances centralisées : les logiciels libres, les modèles d’intelligence artificielle ouverts qui fonctionnent sur des machines locales, les hébergements maîtrisés, tout ce qui maintient une pluralité de chemins là où les plateformes construisent des points de passage obligés. La troisième est de rendre nos dépendances visibles, de les nommer, de faire régulièrement le point sur ce qu’on a délégué, démarche que j’ai détaillée dans Compromission consciente avec l’intelligence artificielle.
Les prochaines années ajouteront à ce paysage les robots humanoïdes, qui externaliseront le geste après la mémoire et le raisonnement, dans des corps volontairement anthropomorphes, et qui nous feront traverser cette vallée de l’étrange collective que j’ai décrite dans Présence des petits hommes verts. Nous aurons alors, non plus dans la poche mais en face de nous, des spécialistes de presque tout, et la question que je pose ici se posera avec encore plus de force. Ma conviction est qu’elle appellera la même réponse. Ce qui restera proprement humain, c’est ce qui ne s’externalise pas parce que cela n’a jamais été dans un cerveau : la qualité du lien entre les personnes, dans laquelle le savoir devient opérant, et le soin des architectures, techniques, juridiques et patrimoniales, qui décident si nos dépendances nous portent ou nous enferment. Être spécialiste de quelque chose, demain, ce sera d’abord savoir prendre soin de ce lien et de ces architectures.