Pour favoriser le dialogue interculturel, nous devons légitimer des pratiques culturelles qui nous sont inconnues, sans les hiérarchiser par rapport aux nôtres. Cette ouverture est essentielle pour créer des ponts entre différentes réalités, comme le montre l’exemple des pratiques culturelles des jeunes souvent jugées « moins nobles ».
Les pratiques culturelles sont extrêmement diverses dans leurs sujets, dans leurs modalités et dans leurs définitions mêmes. Chacun, en effet, nommera « culture » une réalité anthropologique différente : pour certains, ce ne seront que les arts de l’image ; pour d’autres, ce sera le patrimoine bâti ; pour d’autres encore, le patrimoine immatériel. Mais de quel patrimoine bâti ou immatériel parle-t-on, et selon quels critères ? Le champ est vaste et diversifié.
Si nous voulons proposer des offres culturelles qui résonnent avec des personnes étrangères à notre univers – dans leur culture comme dans leurs pratiques culturelles et patrimoniales –, il est évident que nous ne pouvons pas connaître ces pratiques a priori. Nous sommes chacun enfermé dans notre propre univers, dans notre « bulle de filtre », comme on dit aujourd’hui.
Dès lors, la seule solution pour créer du lien avec les autres et les respecter, c’est de légitimer des pratiques que nous ne connaissons pas – et surtout de ne pas présupposer qu’elles seraient inférieures à celles que nous maîtrisons.
Ce phénomène est particulièrement visible à l’égard de la jeunesse, dont les pratiques sont souvent jugées moins nobles que celles des adultes.
Cette approche pourrait sembler relever du relativisme culturel, voire nier la valeur de ce qui doit être transmis. Il n’en est rien : l’histoire culturelle est justement faite d’objets qui, un jour, ne sont pas légitimes et qui, le lendemain, le deviennent. Il s’agit au contraire d’anticiper et de construire des ponts entre une réalité existante mais encore méconnue de nous, et notre propre réalité, différente.
Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.
Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.
Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.
Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.