On ne prépare pas une création, on se prépare à la création

21 juin 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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Dans un processus de création, le travail décisif ne porte pas d’abord sur l’objet qu’on fabrique, mais sur celles et ceux qui le fabriquent. En passant par le contre-ténor Alfred Deller et par la pensée chinoise du non-agir, je soutiens que cette préparation de soi rend possible le lien, et que ce lien est ce qui fait création, sur scène comme dans l’action culturelle.

Ce que Deller refusait de répéter

Alfred Deller a remis la voix de contre-ténor à l’honneur au milieu du vingtième siècle, dans un répertoire, la musique anglaise ancienne et baroque, dont il a été l’interprète de référence. Ses contemporain·es s’étonnaient de sa façon de préparer ses concerts. Il s’abstenait de vocaliser quotidiennement, il se méfiait des répétitions, et il préférait la spontanéité du moment où il chantait devant un public. Pour qui regardait depuis l’intérieur du monde musical, avec ses protocoles de préparation, ses heures de vocalise, ses analyses de partition, cette attitude pouvait passer pour une coquetterie de grand interprète ou pour une désinvolture. Je crois qu’il s’agissait d’autre chose, d’une intuition juste sur ce qui se prépare avant de chanter.

Ce que cette attitude met au jour, et que la plupart des cadres de formation théâtrale n’intègrent pas, c’est que le temps de préparation d’une création n’est pas en premier lieu un temps de travail sur l’objet. C’est un temps de travail sur soi, non pas au sens du développement personnel, mais au sens d’une mise en disponibilité. Se rendre disponible à ce qui va advenir, capable de le recevoir et de le laisser prendre forme.

La pensée courante sur la création s’organise autour du faire, et le théâtre ne fait pas exception. On répète, on fait des exercices, on improvise, on ajuste, et chacune de ces opérations s’évalue à ce qu’elle modifie sur l’objet en cours de fabrication, la scène est-elle plus nette, le jeu plus précis, la mise en scène plus cohérente. Cette logique a son efficacité, elle permet de construire quelque chose de solide, de répétable, d’évaluable, et elle répond aux attentes des financeur·euses, des programmateur·rices et des partenaires qui ont besoin d’un objet livrable à une date fixée. Elle rencontre aussi une limite que tout le monde a éprouvée en salle de répétition, un moment où tout a été travaillé et où il manque pourtant quelque chose, qu’aucune quantité supplémentaire de faire ne vient combler.

Ce qui manque alors relève d’un autre travail, qui demande lui aussi de l’énergie sans relever du faire. Se préparer à faire plutôt qu’organiser ce qu’on va faire. Tracer une direction plutôt que fixer une intention. Construire en soi les conditions pour que quelque chose puisse naître, sans décider à l’avance de ce que ce sera.

Le paradoxe de l’action volontaire chez Graziani

Le sinologue Romain Graziani, dans L’usage du vide (2019), étudie la manière dont la pensée chinoise classique a pensé l’intelligence de l’action, et en particulier le non-agir, cette puissance qui s’exerce sans se contraindre elle-même. Il y décrit ce qu’il appelle des états réfractaires au vouloir, des états qui se dérobent dès qu’on cherche à les produire délibérément. Le sommeil en est l’exemple le plus simple, vouloir s’endormir éloigne le sommeil, et c’est en cessant de le poursuivre qu’il revient. Graziani montre que la création artistique appartient à la même famille d’expériences, et que l’état de disponibilité qui la rend possible ne se commande pas, il se prépare par un long conditionnement de soi qui ne doit pas être visé pour lui-même, sous peine de se figer en procédé mécanique.

Ce point me paraît décrire avec justesse ce qui se passe quand un·e acteur·rice cesse d’interpréter un rôle et commence à l’habiter, ou quand un·e metteur·se en scène cesse de contrôler chaque paramètre et se rend présent·e à ce que la situation produit. Le faire n’y est pas remplacé par le rien, mais par une disponibilité active, un terrain qu’on prépare sans prescrire ce qui y poussera.

Préparer un terrain sans attendre une récolte précise

Tout·e artiste connaît de l’intérieur un paradoxe, on ne peut pas décider de lâcher prise, parce que l’intention de lâcher prise est encore une intention et produit l’effet contraire. On crée les conditions pour que quelque chose se dépose, et ensuite on voit.

Ce paradoxe se travaille par la distinction entre intention et direction. Une intention énonce ce qu’on veut produire. Une direction désigne le terrain sur lequel on se place, l’état dans lequel on choisit d’être, les questions qu’on apporte avec soi, et laisse ouvert ce qui en naîtra. La formule qui me sert à le résumer s’entend mieux qu’elle ne s’explique, préparer un terrain sans attendre une récolte précise. Si l’on ne désigne aucun terrain fertile, rien ne pousse. Si l’on désigne un terrain mais qu’on exige de savoir ce qui y poussera avant de s’y engager, rien ne pousse non plus. La création se tient dans cet écart.

Quand l’énergie se place du côté du lien

Ce qui fait théâtre, et ce qui fait création, tient pour une grande part au lien, et cette part devient centrale à l’heure des droits culturels. Ce que les droits culturels mettent au premier plan, c’est une esthétique de la relation, et une relation suppose qu’on soit prêt·e à la vivre. On pourrait appeler cela de l’improvisation, mais c’est de la création au sens le plus simple, la capacité de faire advenir quelque chose de vivant avec ce et celles et ceux qui sont là.

Cette préparation est ce qui sépare deux soirées en apparence comparables. Un spectacle peut se dérouler derrière un quatrième mur si épais qu’on le regarde de loin, sans s’y sentir concerné·e. Un autre, dans le même dispositif scénique, nous engage, et nous nous sentons partie prenante de ce qui a lieu. La différence ne tient pas au sujet ni à la qualité d’exécution, elle tient à une énergie profonde et à sa manière de circuler entre la scène et la salle. J’ai cherché ailleurs ce qui fait cette présence, qui n’est pas une qualité de l’acteur·rice mais une propriété de la relation entre la scène et la salle (Présence ou exécution). Cette présence ne s’obtient pas le soir venu, elle se prépare en amont, et c’est de cette préparation que je parle ici.

Cette même énergie est à l’œuvre quand l’artiste se tient sur une scène et quand il ou elle est en relation avec des gens dans le cadre d’une action culturelle. Dans les deux cas, il s’agit de se rendre disponible à un autre qu’on ne maîtrise pas, et de faire naître quelque chose avec lui. C’est pourquoi je tiens qu’un·e artiste est autant en création dans un atelier ou dans une rencontre que sur un plateau. Cela déplace la frontière qu’on trace d’habitude entre l’œuvre et la médiation, et cela donne un argument de plus sur la question de savoir ce qui fait théâtre, le théâtre est là où une présence se prépare et où un lien se vit, quel que soit le lieu.

Ce matin de répétition, dans quel état suis-je ?

Transposée au théâtre, cette préparation conduit à penser autrement le temps de répétition, non comme la construction progressive d’un objet, mais comme la préparation progressive de celles et ceux qui créent. Les deux ne s’excluent pas, l’objet se construit aussi. Mais la question qui passe au premier plan change, ce matin de répétition, dans quel état suis-je, dans quel état sont les acteur·rices, qu’est-ce qui nous ouvre et qu’est-ce qui nous ferme.

Beaucoup de pratiques de répétition intègrent déjà cela, les exercices du début de journée, le travail sur la disponibilité physique, les moments de partage. Mais on les traite souvent comme un échauffement avant le vrai travail. Ce que je propose, c’est de reconnaître que le vrai travail est là. L’objet qui en résulte sera différent, plus vivant, moins prévisible, peut-être moins parfait au sens d’une partition exécutée, et plus présent au sens d’une rencontre. Cette manière de préparer rejoint celle que je décris quand je compare la préparation d’un spectacle à celle d’un repas (Préparer un spectacle comme on prépare un repas).

On ne prépare pas une création, on se prépare à la création. Ce déplacement engage une autre manière de travailler, et avec elle une autre idée de ce qu’on cherche à faire advenir.

Le théâtre est une des formes les plus anciennes de mise en commun de l’expérience humaine, et c’est peut-être en raison de cette profondeur même qu’il mérite d’être interrogé avec précision, sans complaisance.

Depuis des années, j’accompagne des compagnies, des lieux de diffusion, des équipes de médiation, des directions de structures et des financeurs, et j’y observe que le spectacle vivant subventionné porte en lui une contradiction rarement regardée en face. Ses intentions proclamées (aller vers tous les publics, créer du lien, émanciper) se trouvent souvent contredites par ses structures réelles. La hiérarchie entre auteurs, metteurs en scène, acteurs, techniciens et spectateurs reproduit ce que ces mêmes structures prétendent déconstruire, les dispositifs d’accueil théâtralisent la défiance au lieu de l’ouverture, et les textes de présentation des spectacles assignent au spectateur une place de dominé quand ils pourraient en faire un partenaire.

Ces contradictions ne relèvent pas de mauvaises intentions, mais de mécanismes structurels que l’on ne peut voir qu’en acceptant de se regarder soi-même avec la lucidité que l’on applique d’ordinaire aux systèmes que l’on critique. C’est ce travail que j’essaie de mener dans les articles de cette rubrique.

Je les écris pour les comédiens et comédiennes qui sentent que quelque chose leur échappe dans leur rapport au public, pour les metteurs en scène qui doutent de la cohérence entre leurs formes et leurs intentions, pour les équipes de médiation qui cherchent des méthodes partant des personnes elles-mêmes, pour les directions de structures qui veulent comprendre pourquoi leur salle ne ressemble pas à leur ville, et pour les financeurs qui se demandent ce qu’ils soutiennent réellement.

Je crois que le théâtre peut être une pratique de la démocratie, et pas seulement un service de démocratisation. Il peut alors créer les conditions d’une rencontre réelle au lieu d’organiser la réception d’une œuvre, et faire confiance aux acteurs, aux participants, aux habitants, à l’imprévu, comme à une matière vivante. Ce chemin est exigeant, et je propose ici de l’explorer, avec des questions constructives et opérantes plutôt que des réponses formatées.


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