Le théâtre est une des formes les plus anciennes de mise en commun de l’expérience humaine, et c’est peut-être justement parce qu’il vient de si loin qu’il mérite d’être interrogé en profondeur et sans complaisance.
Depuis fort longtemps, j’accompagne des équipes artistiques, des lieux de diffusion, des équipes de médiation, des directions de structures et des financeur·ses, et je constate que le spectacle vivant porte en lui une contradiction qu’on n’ose guère regarder en face. Ses intentions proclamées (aller vers tous les publics, créer du lien, émanciper) se trouvent parfois contredites par ses dispositifs réels : la hiérarchie entre auteur·rices, metteur·ses en scène, acteur·rices, technicien·nes et spectateur·rices, qui peut reproduire inconsciemment ce qu’on souhaite déconstruire ; les protocoles d’accueil, qui théâtralisent la défiance au lieu de l’ouverture ; les textes de présentation des spectacles, qui assignent aux spectateur·rices une place d’admirateur·rices dominé·es quand ils pourraient en faire des partenaires, etc.
Et dans le processus de création lui-même, nous reproduisons souvent, sans le vouloir, des rapports de domination et de classe : dans les manières de travailler, dans la forme des œuvres, et jusque dans ce que nous choisissons d’appeler une œuvre. John Dewey a montré, dans L’Art comme expérience (1934), que l’expérience esthétique prend racine dans la vie ordinaire, que la séparation entre les œuvres consacrées et le reste de l’expérience humaine est une construction historique, pas une évidence, et que cette séparation, sans qu’on s’en rende compte, n’a rien de démocratique.
Ces contradictions ne relèvent pas de mauvaises intentions, mais de mécanismes psychosociaux qu’une approche ethnologique met en évidence. On ne peut les voir qu’en acceptant de se regarder soi-même avec la lucidité que l’on réserve d’ordinaire aux systèmes extérieurs que l’on critique. C’est à ce travail d’investigation méthodique que j’invite ici.
J’écris pour les comédiens et comédiennes qui sentent que quelque chose leur échappe dans leur rapport aux spectateur·rices, pour les metteur·ses en scène qui doutent de la cohérence entre leurs formes et leurs intentions, pour les équipes de médiation qui cherchent des méthodes pour se relier véritablement aux « publics », pour les directions de structures qui veulent comprendre pourquoi leur salle ne ressemble pas à leur ville, pour les financeur·ses qui se demandent ce qu’ils et elles soutiennent réellement, ou pour les élu·es qui ont à cœur de porter des projets au service des administré·es — tout cela sans rien céder de l’exigence artistique.
Je crois que le théâtre peut être une pratique de la démocratie, et pas seulement un service traditionnel de démocratisation culturelle. Organiser la diffusion d’une œuvre sans interroger le dispositif, Pierre Bourdieu l’a montré de façon implacable, entretient la reproduction sociale plutôt que l’émancipation. Mais le théâtre peut au contraire créer les conditions d’une rencontre réelle, et faire confiance aux acteur·rices, aux participant·es, aux habitant·es, à l’imprévu, comme à une matière vivante. Ce chemin est exigeant, et je propose ici de l’explorer, avec des questions et des propositions constructives et opérantes plutôt que des réponses toutes faites ou des opinions.