Quand j’interviens devant des parents, la question du téléphone arrive dans les cinq premières minutes, et elle est rarement une question technique. C’est une question sur l’autorité, sur la confiance, et sur la peur de rater quelque chose d’important. Je ne viens pas donner de règle, parce qu’il n’y en a pas une qui vaudrait pour toutes les familles. Je viens plutôt aider chacun·e à retrouver sa capacité de jugement, avec ce que la recherche sait aujourd’hui et ce que les adolescent·es disent quand on les écoute. Voici quelques pistes possibles.
Première piste : ce que dit la recherche, et ce qu’elle ne dit pas
Le débat public oscille entre panique et déni, et laisse les parents sans appui. L’Anses, dans son expertise collective sur les usages des réseaux sociaux à l’adolescence, documente des effets réels sur le sommeil, l’anxiété et l’estime de soi, et déplace l’attention du temps passé vers les déterminants d’usage, c’est-à-dire vers ce que l’adolescent·e fait en ligne, avec qui, et ce qu’il y engage de lui-même. Cette distinction change tout, y compris pour ce qu’on décide à la maison. Je m’appuie aussi sur les travaux de Serge Tisseron, avec qui je collabore depuis des années, et sur Nuée d’écrans nuancés.
Deuxième piste : le mot « addiction » nous fait chercher au mauvais endroit
Quand un·e adolescent·e passe des heures sur son téléphone, le vocabulaire de l’addiction donne l’impression d’avoir compris et empêche de regarder ce qui se passe réellement : un lien qui manque, un ennui, une souffrance qui trouve là un refuge, ou tout simplement une passion. Cette piste est celle que je préfère devant des parents, parce qu’elle rend du pouvoir d’agir au lieu d’en retirer. Elle vient de Repérer l’« addiction aux écrans » et de Le téléphone confisqué, qui raconte ce que produit la confiscation quand elle devient la seule réponse.
Troisième piste : ce qu’ils font vraiment en ligne
Les adolescents apprennent énormément sur leurs écrans, ils lisent, ils écrivent, ils se politisent, ils se soignent parfois, et ils développent des formes d’autorégulation dont on ne les crédite jamais et dont ils parlent entre eux. Leur demander ce qu’ils y font, sans jugement préalable, ouvre un dialogue que l’interdiction referme. Cette piste s’appuie sur Ne pas juger les pratiques numériques des personnes et sur L’interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans.
Quatrième piste : opposer le sport, la lecture ou la nature aux écrans affaiblit les deux
C’est un réflexe fréquent et il se retourne contre celui qui l’emploie : l’activité proposée devient le camp du bien, l’écran le camp du mal, et l’adolescent·e se retrouve sommé·e de choisir un camp. Un projet éducatif gagne à relier plutôt qu’à opposer. Voir Le sport contre les écrans ?.
Cinquième piste : faire des images ensemble
Devant des parents comme devant des professionnel·les, la piste la plus concrète consiste à passer par la pratique : faire une image, la montrer, l’écouter être regardée. Beaucoup de ce qui bloque dans le dialogue autour des écrans se dénoue par une expérience de création partagée, très courte, qui remet parents et adolescent·es dans une position symétrique. Voir Faire des images en maison des adolescents et Le selfie, miroir de Narcisse ?.
Pour les professionnel·les qui accompagnent les parents
Une variante existe pour les équipes : éducateur·rices, assistant·es familiaux·ales, animateur·rices, travailleuses et travailleurs sociaux, bibliothécaires, personnels de santé. La question devient alors celle de leur propre isolement devant les écrans des jeunes qu’ils accompagnent, et de la mise en circulation de leurs pratiques. C’est le sujet de « Qu’est-ce qu’on propose ? » et de Les écrans d’un enfant confié.
Ce qui se passe dans la salle
Avec des parents, je travaille beaucoup avec des questions auxquelles on répond en se levant ou en restant assis, parce que cela montre en deux minutes qu’on n’est pas seul à se poser telle question, et que les certitudes de la salle sont moins partagées qu’on ne croit. Ensuite, des binômes courts, puis un temps d’écriture anonyme dont les contributions s’affichent au mur. La discussion finale part de ce que la salle a écrit, ce qui permet aux questions les plus intimes d’exister sans que personne ait à prendre le micro.
Ce qu’il en reste
Le mur de contributions reste accessible en ligne, hébergé par nos soins, et il devient souvent une ressource que la structure organisatrice réutilise avec d’autres groupes de parents. Les questions écrites lors d’une soirée nourrissent la suivante.
Formats et préparation
Une soirée de deux heures est le format le plus fréquent, dans une bibliothèque, une maison des adolescent·es, un collège, un centre social. Je prépare avec les personnes qui organisent, parce que la composition du public change tout : parents seuls, parents et adolescent·es ensemble, professionnel·les, ou les trois mélangés. En français et en anglais. Et quand une structure préfère que la parole soit portée par quelqu’un de son équipe, une éducatrice, un animateur que les familles connaissent, je peux accompagner cette personne à construire et tenir elle-même la soirée [voir la page « Et si c’était quelqu’un de chez vous qui parlait ? », à relier une fois publiée].
Ce que j’ai publié sur le sujet
La rubrique Écrans, adolescence et vie psychique rassemble l’essentiel. Voir aussi « L’usage des écrans au cœur de la protection de l’enfance » : colloque / formation par Serge Tisseron et Benoît Labourdette.