C’est la question qu’on me pose le plus souvent, et elle arrive rarement seule. Derrière, il y a parfois un projet culturel de territoire qui parle des étudiants sans savoir par quel bout les prendre, parfois cent cinquante agents de métiers très différents qu’on réunit une fois par an et à qui on veut donner un contenu commun, parfois un service jeunesse et un service culture qui travaillent dans la même ville sans se connaître. Ce ne sont pas les mêmes conférences. Ce que je propose ici, ce sont des pistes, pour qu’on puisse en discuter et bâtir celle qui sera utile à vos équipes.
Première piste : et si nous avions mal posé la question ?
Selon l’Insee, 76 % des 16-29 ans ont eu au moins une sortie culturelle dans l’année, contre 38 % des 65 ans et plus. La classe d’âge dont on déplore l’absence est celle qui sort le plus. Leur absence, quand vous la constatez, porte donc sur certaines propositions précises, dont les vôtres, et pas sur la vie culturelle.
Cette piste consiste à consacrer la matinée au retournement : non plus comment les faire venir, mais que font-ils, et qu’est-ce que cela nous apprend de nos publics en général. Car ce que les 15-25 ans inaugurent devient en quelques années la pratique de tout le monde. La sortie décidée le jour même, la fin des abonnements annuels, les parcours que chacun·e compose pour soi : vous avez sans doute déjà vu ces trois mouvements arriver dans votre billetterie. J’ai développé cet argument dans Repenser la culture pour la jeunesse et La valeur des pratiques culturelles pour les jeunes.
Deuxième piste : ce qu’ils font sur leurs écrans, et que nous ne voyons pas
Le numérique n’est pas un canal de communication de plus, c’est le milieu où passent la plupart de leurs pratiques culturelles. Ce qu’ils y font reste largement invisible à qui n’y est pas : des apprentissages massifs, de la lecture et de l’écriture avec le young adult, les clubs de lecture en ligne et la fanfiction, de la vulgarisation en sciences sociales qui nourrit des conversations entre générations, de la politisation dans tous les sens. Un jeune sur son téléphone est peut-être en train d’écrire. Je défends cette lecture et je l’argumente, notamment dans Les 15-25 ans n’ont pas déserté la politique et La réinvention de la séance collective de cinéma sur TikTok. Elle ne fait jamais l’unanimité dans une salle de professionnel·les, et c’est très bien ainsi : mieux vaut un désaccord dit devant tout le monde qu’un désaccord gardé pour le café d’après.
Cette piste se double presque toujours d’un temps sur la vie psychique, que je traite sans catastrophisme ni déni. L’Anses, dans son expertise collective sur les usages des réseaux sociaux à l’adolescence, documente des effets réels sur le sommeil, l’anxiété et l’estime de soi, et déplace l’attention du temps d’écran vers ce que les adolescent·es font en ligne. C’est la position que je tiens aussi auprès des professionnel·les du soin et de la protection de l’enfance, dans Écrans, adolescence et vie psychique.
Troisième piste : nos propres contradictions
Il y a souvent, dans nos métiers, un écart considérable entre ce que nous faisons de nos soirées et ce que nous voudrions que les jeunes fassent des leurs. Nous ne jugeons pas notre propre temps d’écran, parce que nous savons ce que nous y faisons. Cette piste-là passe par l’humour et par des dispositifs où la salle se regarde elle-même. Elle marche bien quand un collectif se connaît déjà un peu et qu’il peut rire de lui sans se sentir attaqué. J’ai écrit là-dessus dans Ne pas juger les pratiques numériques des personnes et Le paradoxe de la critique du numérique.
Quatrième piste : une classe d’âge n’est pas une classe de goûts
Le sociologue Camille Peugny, dans *Pour une politique de la jeunesse* (2022), écarte l’idée qu’un âge produirait des goûts communs. Les goûts se forment vers quinze ans et persistent ensuite toute la vie ; ce que les jeunes ont en partage, toutes classes sociales confondues, c’est l’inquiétude devant l’avenir. Et les jeunes grandissent, ils changent d’âge eux aussi, ce qu’on oublie facilement quand on raisonne par tranches.
Cette piste ouvre sur votre territoire. En milieu rural, l’obstacle tient à la mobilité, qui existe de fait dès quinze ans pour aller au lycée, à condition que des transports existent pour le reste. Dans les quartiers prioritaires, il tient plutôt à la légitimité, celle qui se formule en « qu’est-ce que j’irais y faire », « ai-je le droit d’entrer », « serai-je accueilli ». Et cette légitimité se joue aussi entre vous, entre le service jeunesse et le service culture. Personne n’a besoin d’une subvention pour actionner ce levier-là. J’ai raconté une ville qui s’y est mise dans Culture et jeunesse : deux cultures professionnelles qu’une ville a choisi de relier.
Cinquième piste : leur donner une place plutôt qu’une offre
Dans l’espace numérique, on est spectateur et potentiellement auteur, diffuseur. Cette place-là, nos institutions l’offrent rarement. Coopérer, c’est prendre part à la gouvernance ; participer, c’est prendre part à ce que d’autres ont décidé, et nos dispositifs dits participatifs sont parfois plus descendants que ce que les jeunes vivent en ligne. Piste plus exigeante, qui convient quand une équipe est prête à toucher à ses manières de décider. Elle s’appuie sur La jeunesse comme rapport de pouvoir, Laisser leur place aux adolescents et Vers une médiation culturelle jeunesse renouvelée.
Ce qui se passe dans la salle
Quelle que soit la piste, je n’expose pas pendant une heure et demie. J’alterne des apports de dix à quinze minutes et des temps où vous travaillez. Une dizaine de questions éclair auxquelles chacun·e répond en se levant ou en restant assis, et les communautés réelles du groupe apparaissent en deux minutes : qui a moins de trente ans, qui est parent d’adolescent·e, qui a l’application TikTok sur son téléphone. Des binômes minutés, où chaque personne formule une idée à voix haute devant une seule autre, ce qui n’a rien à voir avec la prise de micro. Un temps d’écriture individuelle, puis un mur de contributions que chacun·e alimente en photographiant sa feuille, avec un outil que nous avons développé à l’agence et que nous hébergeons nous-mêmes.
La discussion finale s’appuie alors sur ce que la salle entière a écrit, et non sur les seules questions de celles et ceux qui osent le micro. En fin de séance, je nomme les dispositifs que nous venons de vivre, parce que vous pouvez les refaire tels quels, y compris avec des adolescent·es. Ils sont documentés dans Méthodes d’animation de l’intelligence collective, et rien ne vous oblige à repasser par moi.
Ce qu’il en reste
Le mur de contributions et la bibliographie collective restent en ligne, pour vous comme pour les collègues absent·es. Si vous le souhaitez, j’en tire une synthèse éditorialisée diffusable dans la semaine, qui fait jalon pour la suite de votre chantier. Et l’horizon que je vise en fin de matinée n’est pas « que faudrait-il faire dans l’idéal », mais « qu’est-ce que je peux essayer, à mon endroit, avec les moyens que j’ai ».
Formats et préparation
Le plus fréquent est une séquence d’une heure trente devant cinquante à deux cents personnes, en ouverture d’une demi-journée. Je conçois aussi la journée entière avec vous. La préparation compte autant que l’animation : deux ou trois visioconférences pour comprendre votre situation, vos attendus et les exemples de votre territoire qui ancreront le propos. Selon le sujet, je vous propose parfois qu’une autre personne de l’agence intervienne, seule ou avec moi. En français et en anglais. Et si la bonne personne pour parler de la jeunesse est chez vous, une cheffe de service, un médiateur qui connaît le terrain, je peux l’accompagner à construire et donner elle-même cette intervention, contenu, dramaturgie et animation compris [voir la page « Et si c’était quelqu’un de chez vous qui parlait ? », à relier une fois publiée].
Quelques interventions passées
Quand les professionnel·le·s de la culture interrogent leurs postures face aux adolescent·e·s ; Santé mentale, jeunes, images : de quoi parle-t-on ? ; Réinventer l’accueil des jeunes en salle de cinéma ; L’implication des jeunes dans les projets culturels d’été ; Démarche territoriale, participation, jeunesse et numérique, entretien avec Serge Saada ; Les images sont comme des mots pour les jeunes d’aujourd’hui, entretien avec l’Observatoire des politiques culturelles.
Toutes les ressources : Culture, jeunesse et numérique.