« Droit à la parole ! »

19 octobre 2026. Publié par Benoît Labourdette.

Prendre la parole, écouter, débattre, décider ensemble : à La Source, cela s’apprend dès la maternelle, au même titre que lire ou compter. J’ai réalisé « Droit à la parole ! » dans cette école où j’ai fait mon école primaire, en confiant des caméras aux élèves. J’y pars d’une pédagogie pratiquée depuis 1946 pour partager des manières de faire que chacun·e peut reprendre, dans une classe, une association ou une famille.

Un bac à sable devant la grande section

Je suis arrivé à l’École Nouvelle La Source à six ans, dans les années 1970, pour y faire mon école primaire. Je me souviens très bien du bac à sable devant la classe de grande section : des enfants m’y ont accueilli, m’ont parlé, m’ont expliqué comment les choses se passaient. J’avais peur des adultes, et ce sont d’abord d’autres enfants qui m’ont mis en confiance. J’ai quitté l’école il y a plus de quarante ans. Aujourd’hui, mon métier consiste à donner la parole, comme cinéaste et comme pédagogue, et je travaille toujours la même question : comment faire entendre toutes les voix ?

La Source a été fondée en 1946 par Roger Cousinet et François Chatelain, deux pédagogues du mouvement de l’Éducation nouvelle, et les premiers élèves sont entrés dans ses bâtiments de Meudon en 1948. Sources Vives, le fonds de dotation de l’école, a pour objet de promouvoir l’éducation nouvelle. Il m’a commandé ce film, l’a produit, et c’est son premier projet.

J’ai tourné à La Source, mais je n’ai pas pensé le film comme le portrait d’une école. On pourrait la raconter de bien d’autres façons ; j’ai choisi le point de vue de la parole. Je pars de ce qui s’y pratique depuis quatre-vingts ans pour défendre des valeurs (la dignité de l’enfant, la confiance, la coopération) et pour partager des méthodes éprouvées, que l’on voit fonctionner au quotidien et que l’on peut adapter ailleurs.

Une compétence qu’on construit dès la maternelle

Dans nos démocraties, nous votons, nous débattons. Mais combien d’entre nous ont vraiment appris à porter leur voix ? À La Source, prendre la parole, écouter les autres, discuter de ce qui est juste et décider ensemble font partie des apprentissages, au même titre que lire ou compter. Les élèves ne jouent pas à la démocratie, ils la vivent : les problèmes discutés en conseil sont de vraies disputes de cour, de vraies décisions sur l’organisation de la classe et, au lycée, de vraies questions de budget.

Roger Cousinet disait que les écoliers viennent à l’école pour travailler, et non pour regarder travailler le maître. Si l’on prend cette idée au sérieux, comment organiser l’autonomie des enfants sans que ce soit le désordre ? À La Source, la réponse passe par la parole, et par des dispositifs très précis, avec leurs règles et leurs rituels.

Je me suis appuyé dans le film sur les dix principes de l’Éducation nouvelle formulés par François Chatelain. On ne les entend pas exposés comme une théorie, on les voit à l’œuvre dans des situations du quotidien :

  • Remplacer la discipline extérieure par une discipline intérieure librement consentie. En conseil, les enfants votent des règles qui s’appliquent à tout le monde, y compris à eux-mêmes, et l’on respecte mieux une règle qu’on a pu discuter.
  • Avoir une vision juste de l’enfant. Ce qu’un enfant a à dire compte vraiment : sa parole est celle d’une pensée en train de se construire.
  • L’enseignant est un entraîneur et non un enseigneur. En conseil, l’adulte ne tranche pas, il aide les enfants à trouver leurs propres solutions.
  • Partir des intérêts profonds de l’enfant. Au « Quoi de neuf ? » du matin, chacun·e parle de ce qui l’habite ; un garçon raconte l’incendie de l’immeuble en face de chez lui, et la classe lui pose des questions.
  • Engager l’école en pleine vie. Les questions traitées sont réelles, et les élèves voient que leur voix change quelque chose à leur quotidien.
  • Mobiliser l’activité de l’enfant. En atelier de philosophie, des élèves de 6e se demandent à quoi sert de discuter, et formulent leurs propres questions.
  • Unir l’activité manuelle au travail de l’esprit. Filmer, dessiner, construire sont d’autres manières de prendre la parole.
  • Faire de la classe une vraie communauté enfantine. En maternelle, on se demande ensemble ce qu’on fait quand un copain impose un jeu qu’on n’aime pas, et l’on fait le point la semaine suivante.
  • Développer chez l’enfant les facultés créatrices. Proposer une solution à un problème du conseil, trouver une image pour dire ce qu’on ressent, c’est déjà créer.
  • Donner à chacun selon sa mesure. Les ceintures, le tirage au sort des cartons au « Quoi de neuf ? » et les rôles qui tournent en conseil permettent à chacun·e de prendre la parole à son rythme.

Président, secrétaire, ministre de la parole

Au début d’un conseil de classe, en primaire, on répartit les rôles : président·e, secrétaire, ministre de l’ordre du jour, ministre de la parole, en donnant la priorité à celles et ceux qui ne l’ont jamais été. La présidente ouvre la séance et rappelle les règles : « On écoute celui qui parle, on lève la main pour prendre la parole et on attend d’être interrogé. Ce qui est dit dans le conseil ne sort pas du conseil. » Ce jour-là, une élève explique qu’une plaisanterie sur son nom de famille, drôle au début, est devenue pénible à force d’être répétée, et la classe en parle.

Dans la cour, des élèves de CM1 se proposent, pour une semaine, comme médiateur·rices. Ils vont chercher le cahier de médiation dans le bureau du directeur, toujours ouvert, s’isolent avec deux camarades en désaccord et rappellent les règles, dont celle-ci : « je parle au « je » et je parle de moi, je fais un message clair en disant les faits et ce que j’ai ressenti ». Les deux garçons trouvent eux-mêmes une solution, puis choisissent leur réparation, un pardon à l’oral.

Au lycée, des élèves de seize ou dix-sept ans siègent au conseil d’administration de l’association qui gère l’école, et prennent part aux discussions sur le budget ou sur le projet de l’établissement. Enfants et adultes se tutoient et s’appellent par leur prénom, depuis toujours, et lors du rendez-vous d’inscription, c’est l’élève que l’on fait parler, plus que ses parents. Un lycéen le dit à sa manière, devant la caméra d’une camarade : à La Source, l’élève « c’est vraiment quelqu’un, c’est pas genre un élève numéro tant ».

Les adultes, dans tous les métiers de l’école

Le film donne aussi la parole aux adultes. Le directeur de l’école primaire décrit une organisation où les enfants, les parents et l’équipe ont chacun leurs instances, reliées les unes aux autres, « une espèce de toile d’araignée institutionnelle ». La concertation prend du temps, reconnaît-il, « ça ralentit les choses, mais moi, je suis convaincu qu’en fin de compte, on y gagne ». Et il tient tout autant à ce qui échappe aux instances, les blagues, les mots gentils, les bonjours et les mercis : « j’imaginerais pas une école où la parole ne serait qu’institutionnalisée. Ça serait terriblement sérieux. »

Les éducatrices de la vie scolaire ont couvert leur bureau des dessins des élèves, pour qu’on y vienne parler de tout, et pas seulement quand il y a un problème. Les élèves, disent-elles, « savent qu’ils vont être entendus et qu’il n’y aura pas de jugement ». Quand l’un d’eux n’arrive pas à parler de ce qui ne va pas, ce sont souvent ses copains ou ses copines qui viennent les prévenir. L’une d’elles résume sa manière de travailler : « Si toi tu t’ouvres pas en tant qu’adulte, bah eux ils s’ouvriront jamais. »

Le professeur d’arts plastiques, lui, tient le cadre de son atelier et laisse chacun·e conduire sa propre recherche, parce que, dit-il, pour qu’il y ait parole, il faut se sentir égaux en droit, « de personne à personne ». Chez les enseignant·es comme chez les éducatrices, la posture demande souvent de savoir se taire, pour que la parole des élèves puisse émerger.

Des caméras identiques aux miennes

Pour que la manière de faire le film réponde à son sujet, j’ai confié aux enfants et aux adolescent·es des caméras et des micros identiques aux miens. En maternelle, un petit garçon m’a d’abord demandé de le filmer, puis, quand j’ai donné la caméra au groupe, il a demandé à filmer lui-même. Demander d’être filmé, être interviewé, filmer soi-même : ce sont des manières très différentes de prendre la parole. Quand on est interviewé, on répond à une question ; quand on filme, on partage sa vision du monde.

Au lycée, des lycéennes ont pris ma caméra sans aucune consigne de mise en scène, et ont choisi elles-mêmes comment nous parler. Elles s’interviewent les unes les autres sur ce que veut dire, pour elles, le droit à la parole. L’une répond que c’est « le droit de s’exprimer et pas forcément à l’oral », et ajoute : « l’écoute aussi, ça fait partie du droit à la parole ». Les dessins qui illustrent le film sont, eux aussi, ceux des élèves.

Confier la caméra aux personnes filmées fait partie de mon travail depuis le Festival Pocket Films, que j’ai fondé en 2005 avec le Forum des images, et j’ai réalisé depuis de nombreux films collectifs. Devant la classe de grande section, les enfants se sont expliqué entre eux comment marchait la caméra (« Il faut appuyer sur ce bouton une fois pour le début, après filmer des trucs et voilà ») et se sont organisés pour se la passer : « Quand j’aurai fini, je vais te donner. »

Un professeur d’histoire-géographie qui fait cours comme un conseil

Quelque temps après le tournage, j’ai croisé dans la rue Léonard, le professeur d’histoire-géographie qui y avait participé. Il m’a arrêté pour me dire que ces échanges l’avaient beaucoup fait réfléchir, et que depuis la rentrée il fait ses cours comme des conseils, où les élèves prennent la place du professeur.

C’est ce que je souhaite aux personnes qui verront le film, enseignant·es, parents, éducateur·rices, étudiant·es : vivre cette pédagogie de l’intérieur, par le regard des élèves, et en repartir avec des manières de faire concrètes. La Source est une école privée sous contrat avec l’État, avec ses moyens et ses contraintes, et chaque lieu a les siens. Il me semble pourtant qu’on peut en reprendre les dispositifs, à condition de les adapter : Léonard l’a fait pour ses propres cours, à partir de ce qu’il avait vu et dit pendant le tournage.

Pour les débats qui suivront les projections, Sources Vives a préparé une liste de questions, regroupées en cinq thèmes : la place de l’enfant, l’autorité et la discipline, les dispositifs de parole, la transposition et ses limites, le lien avec la société. Celle qui me paraît la plus utile pour les enseignant·es est celle-ci : « Ces méthodes demandent du temps. Comment faire quand on est contraint par des programmes très chargés ? »

Le film se termine sur John Dewey, pour qui la démocratie est d’abord une manière de vivre ensemble, où chacun·e participe activement à la vie collective, en adoptant le point de vue des autres et en délibérant sur les règles communes. J’ai écrit sur lui dans John Dewey : un inspirateur des droits culturels ?, et j’ai voulu que ce film en soit une illustration vivante, tournée avec celles et ceux qui la vivent.

La première projection, le 10 novembre 2026

La première projection publique a lieu le mardi 10 novembre 2026 au Centre d’Art et de Culture de Meudon, 15 boulevard des Nations Unies, en deux séances : à 17h, projection suivie de questions du public, et à 19h30, projection suivie d’un débat. L’entrée est libre, sur inscription en ligne.

Après cette première, Sources Vives propose le film pour des projections suivies d’un débat. Dans sa présentation, le fonds de dotation cite les établissements scolaires, les instituts de formation des enseignant·es, les associations de parents d’élèves, les collectivités, les mouvements pédagogiques et les cinémas, et indique qu’un membre de l’équipe pédagogique de l’école ou moi-même pouvons venir animer la discussion. Pour en organiser une, il suffit d’écrire à sourcesvives mailo.com.

Portfolio
« Droit à la parole ! » - 1. © Benoît Labourdette.
Tous les films de « Documentaires »
L'éducation rationnelle de l'enfance

Qu’est-ce qu’un « documentaire » ? Un regard singulier sur le monde, sur la réalité. Tout film, toute œuvre, au fond, propose une vision du monde, que cela soit par le truchement de la fiction ou pas. D’ailleurs, certains documentaires intègrent de la fiction, et inversement. Alors pourquoi différencier ces deux formes de cinéma ? Peut-être tout simplement pour préciser au spectateur ce qu’il doit attendre de prime abord du film : la proposition de vivre avant tout un rêve dans un imaginaire, ou la proposition de découvrir des pans du monde inconnus, car révélés par un regard unique.

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