Les partis ont encore peu publié sur la culture pour la présidentielle de 2027, alors que les organisations professionnelles, les collectivités et les chercheur·euses ont beaucoup écrit, chacun·e de son côté. Nous avons réuni près de cent cinquante de ces textes sur le site culture2027.fr, pour qu’on voie qui propose quoi et qu’on puisse en discuter. À mon sens, c’est ainsi qu’on prépare un débat : en partant d’un état des lieux que tout le monde peut lire, et corriger s’il le faut.
Cent cinquante textes, chacun dans son coin
À l’automne 2026, plusieurs partis n’ont pas publié, à notre connaissance, de programme pour la culture, et il n’existe pas encore de comparateur des programmes de la présidentielle. Les organisations professionnelles, les collectivités, les sociétés d’auteurs, les réseaux associatifs et les chercheur·euses écrivent beaucoup : tribunes, livres blancs, rapports, propositions d’amendements au projet de loi de finances.
Mais qui les lit côte à côte ? En 2022 déjà, chaque organisation avait publié ses dix ou vingt propositions de son côté, et l’on ne voyait pas où elles se rejoignaient. Si vous voulez savoir aujourd’hui qui propose quoi, il vous faut lire des dizaines de documents, de la liste de dix propositions au Livre Blanc de la décentralisation culturelle, qui rassemble les contributions d’une quarantaine de réseaux et que l’Observatoire des politiques culturelles a publié en mars 2026.
En septembre, nous nous sommes lancés
Juliette Bompoint et moi en parlions depuis longtemps, et nous avions l’un et l’autre envie de faire quelque chose avant la présidentielle. En septembre, nous nous sommes dit que nous allions le faire : ouvrir un espace avant que les programmes existent, pour que ces propositions puissent être lues ensemble. Juliette, qui a dirigé Mains d’Œuvres à Saint-Ouen, puis Périféeries 2028, la candidature de Saint-Denis, de Plaine Commune et de la Seine-Saint-Denis au titre de capitale européenne de la culture, a rassemblé les textes publiés pour la présidentielle de 2022, et ceux qui paraissent aujourd’hui pour celle de 2027. J’ai construit le site avec des logiciels libres, comme les autres outils numériques pour la démocratie culturelle que nous développons à l’agence, et avec l’aide de l’intelligence artificielle, dont je parle plus bas.
J’avais déjà fabriqué des outils de ce type en 2022, pour une formation à distance de l’Observatoire des politiques culturelles sur la culture, la jeunesse et le numérique, puis pour le Collège des médias de Périféeries 2028. Cette fois, il s’agit de textes de natures très différentes (programmes, tribunes, livres blancs, rapports), qu’il fallait pouvoir mettre en regard, et auxquels chacun·e peut répondre.
Qui propose quoi, avant nos lectures
L’entrée principale du site s’appelle Qui propose quoi. Le corpus, c’est d’abord le travail de Juliette. Elle cherche dans ses réseaux, auprès des gens qu’elle connaît et sur internet, et elle continuera jusqu’à la présidentielle. On y trouve aujourd’hui trente-quatre porteurs : onze partis, six candidat·es qui s’expriment en leur nom et dix-sept organisations (syndicats, sociétés d’auteurs, réseaux, observatoires). Chacun a sa page, et quand un parti n’avait rien publié, nous l’avons écrit.
Juliette a aussi dégagé des programmes dix « valeurs socles », comme « Financer » ou « Garantir la liberté de création ». Nous y avons ajouté nos propres lectures : pour l’instant, quarante-trois points sur lesquels plusieurs porteurs se rejoignent, dix-neuf sur lesquels ils s’opposent, et vingt dont presque personne ne parle. Si vous n’êtes pas d’accord avec l’une de ces lectures, dites-le !
Écrire sans avoir à ranger
Tout le monde peut écrire sur le site, sous son nom, et le texte est publié tout de suite, sans que nous le validions. Nous demandons seulement de respecter une charte courte. De notre côté, nous lisons tout, et nous ne modifions jamais le texte de quelqu’un d’autre. Le détail du fonctionnement est sur la page Pourquoi et comment.
J’anime aussi, chaque lundi à 17 heures et jusqu’au 21 décembre 2026, un atelier d’écriture d’une heure en visioconférence. Le premier lundi, le 12 octobre, nous l’avons surtout passé à valider les partenariats avec l’Observatoire des politiques culturelles et l’UFISC, si bien que l’écriture commence vraiment le 19 octobre. Avec les textes qui en sortiront, nous écrirons une synthèse datée pour chaque valeur socle, et nous l’enverrons aux organisations, aux candidat·es et aux journalistes.
Le rôle de l’intelligence artificielle, dit dès la première page
J’ai demandé à Claude, le modèle d’intelligence artificielle de l’entreprise Anthropic, de lire les textes sources et d’en faire des fiches, de proposer des convergences, des controverses et des angles morts, et de rédiger les textes de cadrage ainsi qu’une partie des points de vue signés. Sur l’analyse des textes, Claude est plutôt juste : qui propose quoi, où les propositions se recoupent, où elles s’opposent. Nous corrigeons surtout l’angle, pour qu’il reste démocratique et ouvert, et pour que chacun·e puisse comprendre ces textes sans être du métier. Quand quelqu’un nous signale une erreur, en commentaire ou par courriel, nous la corrigeons à la main. Tout cela, nous l’avons écrit dès la première page du site, parce que je sais que ce choix gêne certain·es, et que je préfère qu’on en discute ouvertement.
Prendre part à la vie culturelle, un droit qui s’exerce
L’article 27 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée en 1948, dit que « toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté ». Je travaille depuis longtemps sur les droits culturels, que la Déclaration de Fribourg a rassemblés et explicités en 2007. À mon sens, la culture, c’est aussi ce que les personnes font, et pas seulement ce qu’on leur propose, si bien qu’on juge une politique culturelle à la place qu’elles y trouvent. Voilà pourquoi le débat de 2027 ne peut pas rester une affaire de professionnel·les du secteur et de candidat·es.
Dans Le Public et ses problèmes (1927, traduit par Joëlle Zask chez Farrago en 2003, réédité chez Gallimard en 2010), John Dewey décrit la manière dont un public se forme, comme je l’ai rappelé dans Enquêter selon les droits culturels. Des personnes subissent les conséquences d’actions auxquelles elles ne participent pas directement ; elles se reconnaissent alors concernées et s’organisent pour y faire face. Dewey insiste sur le rôle de l’enquête et de la discussion dans cette reconnaissance. Le projet de loi de finances pour 2026, par exemple, annonçait une baisse de 216 millions d’euros des crédits du ministère de la Culture, comme je l’ai relevé dans La culture est-elle au service du public ?. Les artistes, les habitant·es, les agent·es et les élu·es qui en subissent les conséquences forment, au sens de Dewey, un public possible ; encore faut-il qu’ils et elles disposent d’un état des lieux qu’ils et elles puissent lire et corriger, avec ses sources et ses désaccords. C’est ce que nous essayons d’offrir avec cette plateforme, et la méthode vient des plateformes contributives que j’ai construites dans le champ de l’éducation aux images, où l’on fait le point ensemble avant de décider, comme en Nouvelle-Aquitaine pour l’état des lieux concerté de l’éducation aux images.
Nous ne comptons pas les voix. Sur la page d’accueil, des compteurs indiquent combien de textes ont été lus et écrits, et l’on voit, pour chaque proposition, combien de porteurs la défendent. Sur des plateformes de participation comme Decidim, on peut aussi « soutenir » une proposition, ou voter, et cela pousse à contribuer. Mais que dirait un vote avec si peu de matière ? Pas grand-chose, à mon sens. Nous avons donc laissé la question ouverte, et nous l’avons écrit sur la page de présentation.
Lire, signaler, écrire, venir le lundi
Nous ne savons pas ce que donneront les contributions. Si cela ne prend pas, l’état des lieux restera utile, et nous aurons au moins ouvert cette possibilité. Nous rendrons compte de ce qui se passera et nous changerons ce qui ne marche pas.
La plateforme n’est liée à aucun·e candidat·e ni à aucun parti. Elle peut servir à toutes celles et ceux qui veulent savoir ce que les autres proposent : organisations, équipes de campagne, journalistes, etc. L’Observatoire des politiques culturelles et l’UFISC soutiennent la démarche, la relaient et y apportent leurs sources ; si d’autres organisations les rejoignent, nous les nommerons avec leur accord.
Pour y participer, lisez, signalez une erreur, écrivez, ou venez à l’atelier du lundi, sur culture2027.fr !