Une exposition itinérante sur neuf femmes qui ont construit, nommé ou défendu Villetaneuse, cinq ateliers de réalisation de films en papier découpé dans quatre lieux de la ville, une projection publique le 7 mars 2026, et un espace en ligne où chacun·e retrouve les films. Je raconte ici ce dispositif dans son détail, parce que c’est là, à mon sens, que la démocratie culturelle se construit concrètement.
Pierrette Petitot, maire à vingt-sept ans, et huit autres
À Villetaneuse, petite ville de Seine-Saint-Denis, la mémoire des femmes est inscrite dans la pierre et sur les plaques. La mairie a été dessinée par l’architecte Nina Schuch, née Janina Podolecka à Wilno en 1932, longtemps restée dans l’ombre de son compagnon Jean Renaudie avant de signer seule ce bâtiment de verre et d’aluminium inauguré en 1993. Les premiers bâtiments de l’université, aujourd’hui Sorbonne Paris Nord, ont été conçus au début des années 1970 par l’architecte islandaise Högna Sigurðardóttir avec Adrien Fainsilber. Renée Gailhoustet a construit des logements dans la ville. Une école maternelle porte le nom de Jacqueline Quatremaire, résistante et syndicaliste morte en déportation à Auschwitz en 1943 ; une aire de jeux celui de Rosa Parks ; le centre socio-culturel celui de Clara Zetkin, à l’origine de la journée internationale des droits des femmes ; la médiathèque celui d’Annie Ernaux, et son auditorium celui de Zaïma Hamnache-Gaessler, conservatrice des bibliothèques qui a consacré sa vie à l’accès des tout-petits au livre. Et la ville elle-même a été administrée pendant trente-deux ans, de 1945 à 1977, par Pierrette Petitot, issue du comité de libération, l’une des premières femmes maires de France, élue à vingt-sept ans, qui a fait construire des logements, créé des consultations de nourrissons et des colonies de vacances, dans une commune qui n’avait alors ni égouts ni équipements.
Cette densité tient à l’histoire politique de la banlieue populaire, où des femmes ont accédé tôt aux responsabilités municipales (en 1971, la Seine-Saint-Denis comptait proportionnellement quatre fois plus de femmes maires que la moyenne française), et où le logement social a été un terrain d’invention pour des architectes femmes longtemps restées invisibles. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le « matrimoine », un mot d’origine médiévale que la chercheuse et metteuse en scène Aurore Evain a remis en circulation pour nommer l’héritage culturel qui nous vient des femmes, effacé au profit du seul « patrimoine », et que le Mouvement HF met en valeur depuis 2015 avec les Journées du Matrimoine. La ville de Villetaneuse le rappelle elle-même dans sa communication : environ 6 % seulement des rues françaises portent un nom de femme.
C’est dans ce cadre que Gishly Didon, directrice de l’action culturelle de la ville, qui a porté ce projet et l’a rendu possible, m’a proposé de concevoir et d’animer un ensemble d’ateliers de cinéma d’animation, dans la continuité du concours Filme Tout Court auquel j’avais participé comme juré·e en décembre 2025. L’action faisait partie de l’événement municipal organisé autour de la journée internationale des droits des femmes, et se terminait le samedi 7 mars 2026, le 8 tombant un dimanche. Alannah Santos de Almeida, stagiaire en médiation culturelle accueillie six mois par la ville, a commencé par réaliser une exposition itinérante : neuf panneaux, un par femme, avec biographies, photographies et citations. Cette exposition a été le point de départ de tout le reste. Noélia Perez-Rodrigo, coordinatrice Ville-Médiathèque, a assuré le lien avec la médiathèque Annie Ernaux et participé à tous les ateliers.
Neuf bacs, une caméra, un micro et des ciseaux
Cinq ateliers ont eu lieu entre février et début mars : deux à la médiathèque Annie Ernaux, dont un que j’ai proposé d’ajouter la veille de la projection, un au collège Lucie Aubrac, un au pôle seniors de la ville, un dans un centre associatif. À chaque fois, nous prenions un temps conséquent pour installer et transformer le lieu, pour que le lieu lui-même fasse médiation : la grande table à découper au centre, la caméra reliée au vidéoprojecteur, le micro, les instruments de musique, des îlots où s’isoler pour préparer son film, et l’exposition, présente à chaque atelier.
Les personnes qui arrivent ne savent pas ce qu’elles vont faire. Elles ne connaissent pas ces femmes, elles les découvrent ; moi-même, j’en ai découvert plusieurs dont j’ignorais l’existence. Faire un film, a fortiori un film d’animation, ne semble pas à leur portée. Mais elles voient qu’elles peuvent s’asseoir, prendre une paire de ciseaux, essayer une petite percussion. Reste la caméra, l’objet le plus mystérieux. Alors la première chose que je fais, c’est de prendre deux ou trois personnes, de leur donner des éléments déjà découpés, et de leur demander de poser les mains sous la caméra : l’image apparaît immédiatement à l’écran, et l’on comprend que la caméra filme ce qu’il y a sur la table. Je leur demande d’improviser n’importe quoi, un personnage qui dit bonjour, un autre qui arrive. Ça prend trente secondes. Le tournage se fait en plan-séquence, sans montage, et on regarde ensemble le film que ça donne, avec un son amplifié d’excellente qualité et une belle image ; il y a un début, un milieu et une fin. Un film existe. Le moment d’hésitation où la personne cherchait ses mots, gênant pendant le tournage, devient très drôle à la projection. Cette bascule, du vécu de la fabrication à l’espace de la réception, est ce qui m’importe le plus. Une fois créé, l’objet prend son autonomie et produit sur les spectateur·rices des effets qu’on n’avait pas perçus en le fabriquant. Des gens sont devenu·es auteur·rices, d’autres regardent leur création. C’est cela, un dispositif : des places différentes, et une capacité qui naît.
Le reste est affaire de matière. Il y avait neuf bacs, un par femme, contenant tout ce qui était imprimé sur les panneaux et davantage : des textes, des photographies, des citations, en plusieurs exemplaires, à lire ou à découper pour les mettre à l’écran. Ces bacs, je les ai cherchés. Au premier atelier, ceux que j’avais étaient trop petits, les feuilles dépassaient ; au deuxième, c’était mieux ; au troisième, l’objet juste était trouvé, avec le nom de chaque femme sur chaque bac. D’un atelier à l’autre, l’outil de médiation se précise, et cette souplesse d’acheter, de tester et d’améliorer au fur et à mesure fait partie du travail lui-même. Noélia avait aussi retrouvé des tirages 50 x 70 sur aluminium d’anciennes photographies de la ville, un peu plus grands que le champ de ma caméra. Ils ont servi de fonds, et les films se sont ainsi trouvés ancrés, de fait, dans l’histoire visuelle de Villetaneuse, puisque chacun·e choisissait son décor parmi ces images anciennes.
Cette apparente simplicité vient d’un long travail technique. J’ai mis trente ans à trouver cette caméra, quinze ans à trouver ce micro ; les instruments de musique, la scénographie, les caisses de transport, le double ordinateur (l’un pour filmer, l’autre pour diffuser), tout cela s’éprouve sur le terrain depuis des années. Avoir des outils simples pour les gens demande plus de travail technique, pas moins, car il faut sans cesse remettre l’outil sur le métier pour qu’il devienne plus simple et plus accessible, exactement comme les interfaces des téléphones, dont la simplicité croissante a demandé toujours plus de travail d’ingénierie. C’est cette fluidité technique qui produit, pour les participant·es, le sentiment que les choses sont accessibles.
Trois inscrit·es annoncé·es, une vingtaine de cinéastes
À la première séance, à la médiathèque, il y avait des adolescent·es au départ peu motivé·es, des mères venues avec leurs enfants après avoir reçu un SMS, une professeure de théâtre qui n’avait finalement pas amené ses élèves mais qui est restée. Par l’improvisation, au découpage comme à la musique, ça s’est tissé petit à petit, et chacun·e a participé.
Au pôle seniors, on nous avait annoncé trois inscrit·es. Une bonne quinzaine de personnes âgées sont finalement venues, si ce n’est une vingtaine, qui ont mis un peu de temps à comprendre, puis se sont mises par petits groupes et ont fait des films fragiles, beaux, importants. Je n’aurais jamais cru que ce moment serait aussi investi. Alannah, qui avait du mal à oser aller vers les gens, s’est retrouvée au piano à faire la musique de plusieurs films. Une dame voulait une ambiance jazz : j’ai trouvé un son de trompette sur le Kaossilator, un petit instrument électronique qui permet de créer de la musique sans technique musicale, et Noélia, qui dit n’être pas du tout musicienne, a fait du jazz. Pour deux femmes complètement perdues, j’ai lu à voix haute tout le panneau consacré à Clara Zetkin, et les textes déjà imprimés, prêts à être découpés, leur ont donné prise.
Cette expérience confirme quelque chose que je défends depuis longtemps : il faut cesser de croire que la création serait ce qui vient des tréfonds de soi, et qu’elle n’aurait pas de valeur autrement. La création, c’est la rencontre avec une matière. Notre travail est de proposer des matières riches, adaptées à la thématique que nous défendons, et de ne pas être timides avec cela ; les gens s’en saisissent et en font quelque chose de personnel. La mission que nous leur confiions était d’ailleurs explicite : faire des films pour valoriser ces femmes, à destination des autres habitant·es. Certains films ont été réalisés individuellement, d’autres en collectif ; des familles sont passées à la médiathèque pour une heure ou pour l’après-midi ; le dispositif est très souple. La communication, elle, aurait pu être meilleure ; des encadrant·es venu·es à la médiathèque avec leurs groupes ont regretté de ne pas avoir su, et auraient organisé leur venue autour de l’atelier. On gagne toujours à faire mieux circuler l’information, et à savoir parler du fond de ce qu’on fait, car c’est le fond qui intéresse les gens.
Un QR code sur chaque panneau de l’exposition
Les films étaient mis en ligne dans la foulée de chaque atelier, dans un espace de partage en ligne organisé en dossiers, un par femme, contenant les panneaux de l’exposition et, petit à petit, les films réalisés sur chacune. Je donnais le QR code aux participant·es, qui accédaient tout de suite à leur film. Les personnes âgées ont des smartphones comme tout le monde, et la question du lien par les outils numériques les concerne tout autant. Chacun·e peut télécharger son film, le garder, le partager ; les films appartiennent à celles et ceux qui les ont faits, et c’est un principe auquel je tiens. Nous avions envisagé un site web éditorial plus travaillé, que le budget n’a pas permis ; ce n’est pas grave, l’essentiel est là. Après la projection, un QR code a été ajouté sur chaque panneau de l’exposition, qui continue de circuler dans la ville : devant le panneau de Rosa Parks, on peut désormais voir les films que des habitant·es ont faits sur Rosa Parks. Les participant·es ont réellement fait des films pour les autres habitant·es, et d’autres habitant·es les voient réellement.
Le 7 mars, dans l’auditorium Zaïma Hamnache-Gaessler
La restitution a eu lieu le samedi 7 mars 2026 à la médiathèque Annie Ernaux : vernissage de l’exposition, puis projection dans l’auditorium. J’avais construit un programme de trois quarts d’heure environ, à partir des plus de trente films réalisés, organisé femme par femme. Il s’ouvrait sur Clara Zetkin, la mère du 8 mars, et se refermait sur Pierrette Petitot, l’ancienne maire de la ville. Lors du dernier atelier, la veille, nous avions réalisé avec Alannah et Noélia « De l’ombre à la lumière », un film à trois voix sur Nina Schuch, l’architecte de la mairie ; il faisait partie du programme. Les réalisatrices et réalisateurs présent·es sont venu·es sur scène après la projection.
Flore, qui avait fait un film sur Rosa Parks avec Olivia et Cécile, a expliqué leur choix : « pour montrer qu’avec du courage et de la détermination, on peut réussir à faire des choses ». Olivia a ajouté : « c’était sa détermination de se dire, stop, j’en ai assez de tout ce racisme, de toute cette injustice », puis, sur la situation d’aujourd’hui : « il y a encore du travail. Je pense qu’elle a ouvert une voie, il faut qu’on s’engouffre dedans et qu’on continue le combat ». Une autre participante, qui avait fait un film sur Renée Gailhoustet, ne connaissait pas cette architecte avant l’atelier, alors qu’elle vit dans une ville que Gailhoustet a contribué à construire. Une des aînées a très bien décrit la complémentarité des générations dans le programme : avec les films des jeunes, « plus spontanés », on part dans l’imaginaire ; avec les leurs, plus documentés, on apprend l’histoire. Les collégien·nes n’ont pas pu venir, c’est toujours compliqué, mais leurs films étaient là.
Il y a eu aussi un film surprise, que Noélia et Alannah avaient réalisé avec un téléphone, et que j’ai découvert en salle avec tout le monde ; il m’a beaucoup touché. Ce moment de projection était très fort. Même les personnes âgées qui vivent à Villetaneuse depuis longtemps ont appris des choses sur des femmes qu’elles avaient parfois connues, et des jeunes gens ont découvert l’existence de ces femmes.
La partie immergée de l’iceberg
Le but de ce projet n’était pas les films. Les films existent, ils sont l’objet autour duquel tout s’articule, mais ce qui compte est le processus qui a fait qu’ils existent, et le processus qui continue après, par lequel les gens se représentent comme porteur·euses de cette culture et comme habitant·es de ce territoire, en profondeur. Je dis souvent que le processus est plus important que le résultat, et j’ai développé cette idée dans l’article Le processus contre le résultat ; ce projet me le confirme, à la manière d’un iceberg : il faut une partie visible, le résultat, mais la partie immergée, tout ce qui se fait avant, pendant et après, est toujours plus grande, et l’une n’existe pas sans l’autre.
Dans un tel projet, il se construit du lien humain direct et de l’empathie, et il se construit aussi un rapport à son propre territoire : tout à coup, on est relié à une histoire, à ces femmes. On a appris des choses, mais ce n’est pas un sujet scolaire. Même si on ne se souvient plus exactement de ce qu’on a appris, on redevient acteur·rice du territoire soi-même, et on apporte cela aux gens qui nous entourent, qui peuvent voir les films.
La philosophe Joëlle Zask, dans Participer. Essai sur les formes démocratiques de la participation (Le Bord de l’eau, 2011), définit la participation authentique comme l’articulation de trois dimensions : prendre part, apporter une part (contribuer), et recevoir une part (bénéficier). Elle montre que, dans beaucoup de démarches dites participatives, on en reste à la première dimension, et que le déséquilibre entre les trois conduit au ressentiment ou à la dépossession. Nous avons cherché, dans ces ateliers, exactement cette articulation : on prend part (on entre, on découpe, on essaie), on contribue (on fait un film, qui s’ajoute au corpus commun de la ville), et on bénéficie (on repart avec son film, on se découvre capable, on se sent relié).
C’est pourquoi la démocratie culturelle est un énorme travail. Elle ne consiste pas à dire que tout le monde est en égalité et que tout va marcher tout seul si on ouvre les vannes. Notre culture de base est une culture de domination, et la démocratisation culturelle, qui procède du haut vers le bas, en fait partie ; il faut la déconstruire pour construire autre chose, et cette déconstruction a besoin de personnes qui l’animent et de dispositifs pensés pour cela. J’ai développé la distinction entre ces deux logiques dans l’article Démocratisation ou démocratie culturelle : ce que ces deux mots font au théâtre. Ce que j’ai décrit ici, dans son détail matériel, avec ses bacs, ses QR codes et ses caisses de transport, c’est un dispositif de démocratie culturelle. Il est conçu pour être transmissible : les agent·es des services culturels et sociaux de la ville ont participé aux ateliers et peuvent reproduire la démarche. C’est aussi pour cela que je viens d’en faire le récit : pour que d’autres villes, d’autres équipes puissent s’en emparer et inventer leurs propres projets.



























































