Une main dans l’image

En 2025, avec l’Institut pour la photographie, l’association Hors Cadre et la protection judiciaire de la jeunesse des Hauts-de-France, j’ai formé des éducateur·rices et animé avec des jeunes le premier atelier d’un projet photographique sur la laïcité et la convivialité, dont les travaux ont été exposés à Roubaix puis à Lille.

11 septembre 2026 Benoît Labourdette  14 min

La protection judiciaire de la jeunesse invitait une soixantaine de jeunes qu’elle suit, et les éducateur·rices qui les accompagnent, à photographier la laïcité. Plutôt que de l’expliquer, nous leur avons fait vivre des situations où chacun·e crée librement dans un cadre commun, et où des lectures opposées d’une même image coexistent sans qu’aucune l’emporte sur les autres. C’est à mon sens une manière très concrète d’apprendre la laïcité, à condition que les adultes en fassent eux-mêmes l’expérience, et que les jeunes y trouvent de quoi se reconstruire.

Une laïcité d’intelligence

La direction interrégionale Grand Nord de la protection judiciaire de la jeunesse organise chaque année un concours régional, « Photographier la laïcité ». En 2025, elle l’a associé à une mission d’appui artistique intitulée « Faire convivialité en laïcité », un dispositif qu’elle a cofinancé avec la DRAC Hauts-de-France et dont l’association Hors Cadre a coordonné la mise en œuvre. L’Institut pour la photographie de Lille en a porté le volet artistique. Alice Rougeulle, qui y est responsable de la transmission artistique et culturelle, de l’inclusion et de l’accessibilité, a invité quatre photographes aux pratiques très différentes, Sidonie Hadoux, Cédric Gerbehaye, Charles Thiéfaine et moi, à mener les cinq modules d’ateliers de deux jours répartis dans la région. Soixante-deux jeunes y ont participé, suivi·es par trente-six unités éducatives de la PJJ, et des jeunes de l’Institut des jeunes aveugles de Lille y ont aussi pris part. J’ai animé pour ma part les deux journées de formation proposées aux éducateur·rices, le 14 mars et le 5 juin 2025, et le premier module avec des jeunes, en avril.

Quand on donne la laïcité pour thème, on s’attend à des images qui l’illustrent : un drapeau, une devise, une affiche. Je ne voulais pas que les jeunes, ni les adultes, fabriquent de telles illustrations, parce qu’en illustrant un principe, on répète un discours tenu par d’autres, et qu’il me semble qu’on ne fait pas sien un principe en le répétant. J’ai retrouvé cette conviction, sous une autre forme, dans les mots de Frédéric Phaure, directeur interrégional de la PJJ Grand Nord, lors de la présentation de l’exposition à Lille, en septembre 2026. Il a rappelé que son administration a pour mission de faire adhérer les jeunes qui lui sont confié·es aux valeurs de la République, et que cette adhésion ne se décrète pas : « ça s’incarne, ça se vit, ça se partage », y compris par la photographie. Il a ajouté que « la laïcité n’est pas la négation des religions, c’est la reconnaissance de la pluralité des religions et de la liberté de croire ou de ne pas croire ».

Hilaire Multon, directeur régional des affaires culturelles des Hauts-de-France, avait parlé juste avant lui. Il a dit qu’avec le regard des artistes et le travail des éducateur·rices, on arrivait à une « laïcité d’intelligence ». L’expression vient de Régis Debray. Dans le rapport sur l’enseignement du fait religieux qu’il a remis en février 2002 au ministre de l’Éducation nationale, il jugeait venu le temps du « passage d’une laïcité d’incompétence (le religieux, par construction, ne nous regarde pas) à une laïcité d’intelligence (il est de notre devoir de le comprendre) ». Dans un atelier, comprendre passe par l’expérience. On comprend que des convictions différentes peuvent coexister quand on a éprouvé soi-même qu’une image qu’on a faite est lue par les autres de manières que l’on n’imaginait pas, parfois opposées, et que ces lectures ne s’annulent pas.

Le mot de convivialité, dans le titre de la mission, va dans le même sens. En 2013, soixante-quatre intellectuel·les ont signé, à l’initiative du sociologue Alain Caillé, le Manifeste convivialiste (Le Bord de l’eau). Alain Caillé et Philippe Chanial en ont résumé la proposition dans la Revue du MAUSS en 2014 : « un art de vivre ensemble (con-vivere) qui valorise la relation et la coopération », et qui permette de « s’opposer sans se massacrer », une formule que les convivialistes empruntent à l’Essai sur le don de Marcel Mauss. Je défends l’idée que la démocratie est l’organisation du désaccord, ce que j’ai développé à propos des images dans l’article Éduquer aux images, organiser le désaccord. Dans un atelier de création, on peut en faire l’expérience à petite échelle, pendant deux jours, avec des personnes qui ne se connaissent pas.

En deux jours d’atelier, on ne change pas le cours d’une vie, et je ne prétends pas agir sur les convictions de quiconque. Les artistes ne sont pas des éducateur·rices, et nous ne pouvions pas résoudre en quelques séances des questions sur lesquelles les équipes de la protection judiciaire travaillent au quotidien. Nous pouvions en revanche proposer une expérience de création qui sorte de l’ordinaire, et semer une graine, que les équipes éducatives pourraient ensuite faire germer.

Deux prises, une même source

L’Institut et ses partenaires avaient souhaité, dès la conception du projet, que les éducateur·rices ne reçoivent pas seulement des informations, mais qu’ils et elles fassent à leur tour l’expérience de la création d’images, en laissant de côté pour une journée leur rôle professionnel. Aux deux journées que j’ai animées à l’Institut, le 14 mars et le 5 juin, nous étions chaque fois de vingt à trente personnes : des éducateur·rices de toute la région, et en juin aussi des enseignant·es de classes relais, des personnels de l’EPIDE et une enseignante spécialisée de l’Institut des jeunes aveugles. Chaque atelier avec les jeunes serait différent : l’enjeu n’était donc pas de transmettre un modèle, mais de faire ressentir aux adultes, de l’intérieur, les émotions, parfois très fortes, que l’on éprouve quand on crée devant d’autres.

Le matin, j’ai proposé la méthode que je décris en détail dans l’article Atelier photographique participatif inversé. Chacun·e avait un quart d’heure pour faire une seule photographie avec son téléphone, dans l’Institut ou dans la rue, sur le thème de la laïcité, avec une contrainte formelle : une main devait apparaître dans l’image. Grâce à cette main, les photographies ont un trait commun qui permet ensuite de les exposer ensemble, et le corps de chaque personne est présent dans son image sans qu’on voie son visage. J’ai précisé qu’il ne fallait pas illustrer la laïcité, mais se promener, regarder, et photographier ce qui, sans qu’on sache bien pourquoi, avait à voir avec elle. En donnant la consigne, je la recevais aussi, et j’ai dit au groupe que je n’avais pour ma part aucune idée de la photo que j’allais faire. Chacun·e déposait ensuite sa photographie en ligne grâce à un QR code, dans un espace privé de mon site, sous son seul prénom et sans titre, parce qu’avec un titre on oriente la lecture d’une image avant même qu’elle soit regardée.

Nous regardions ensuite les photographies une à une, projetées en grand, et l’auteur·rice de l’image projetée n’avait pas le droit de parler, pendant que les autres disaient ce qu’ils et elles y voyaient, ce qu’elle leur faisait ressentir. Juste avant que nous commencions, quelqu’un a dit avoir le sentiment d’aller « se mettre à poil devant tout le monde ». En mars, une photographie montrait deux prises électriques de couleurs différentes ; plusieurs personnes y ont vu deux objets différents qui servent à la même chose et qui puisent à la même source, et une autre a ajouté que si on les raccordait l’une à l’autre, on provoquerait un court-circuit. Devant une main à la peau noire posée sur l’image d’un bâtiment lisse portant le mot « accueil », les uns ont vu l’histoire coloniale et les fortunes bâties sur la colonisation, d’autres une fiction ramenée au réel par une main vivante, d’autres encore une main qui protège. En juin, une main masquait la croix d’une affiche religieuse, et certain·es y ont lu une affirmation laïque, mais une participante a fait remarquer que la main ne cachait que la moitié de la citation de l’Évangile, ce qui en faisait pour elle un signe de tolérance. Devant une autre image, où une grande main d’adulte tenait la reproduction d’une œuvre, le groupe avait vu un geste protecteur ; Marc Le Piouf, qui coordonnait le projet pour Hors Cadre, a renversé cette lecture : cette main, disait-il, pouvait aussi bien s’apprêter à la froisser.

J’ai dit au groupe, à la fin de la matinée de juin, que la polysémie des images est absolue, et qu’il n’existe pas une interprétation d’une image qui serait la bonne. Les participant·es venaient de vivre entre eux une situation très proche de celle que la laïcité rend possible dans une société : personne n’imposait sa lecture, l’auteur·rice ne pouvait pas imposer son intention, et des interprétations contradictoires pouvaient être dites devant tout le monde sans qu’il faille trancher. La référente laïcité et citoyenneté d’une direction territoriale de la PJJ l’avait formulé dès le matin du 14 mars, à propos de la liberté de s’éloigner du thème laissée aux photographes et aux jeunes : c’était, selon elle, « par respect du principe de laïcité », dès lors qu’on offre aux jeunes un réel espace d’expression. L’après-midi du 14 mars, une équipe d’éducateur·rices a d’ailleurs conclu son petit film d’animation, tourné d’une traite, par cette phrase : « Bref, la laïcité, c’était pas si compliqué en fait. »

Chacun·e est aussi touché·e dans son rapport à soi. Presque tout le monde trouve sa propre photographie moins bonne que celles des autres, et découvre pourtant, dans ce que le groupe y voit, des choses qu’il ou elle n’y avait pas mises consciemment et qui y sont bel et bien. Le regard des autres n’est plus alors un jugement : grâce à lui, une création à laquelle on n’accordait pas de valeur en prend une, ce que j’ai analysé dans Ce que le regard des autres fait à nos images.

Le cadre de l’atelier ne tient que si tout le monde prend le même risque, y compris la personne qui anime : si je restais en dehors de l’exercice, dans la position du chef qui regarde, je le fragiliserais. J’ai développé cette idée dans Le cadre qui autorise et dans Payer de sa personne. J’en ai eu la preuve a contrario l’après-midi du 5 juin. Pendant l’atelier de films d’animation en petites équipes, une personne m’a annoncé qu’elle ne participerait pas et qu’elle observerait ; avec une autre personne, elle est restée à l’écart, à plaisanter, et le groupe dans lequel elles se trouvaient a perdu son élan, pendant que les autres équipes, prises dans leur projet, avançaient. J’ai accompagné ce groupe de près, et son film a pu se faire, mais j’ai vu ce jour-là combien il suffit d’une seule personne en surplomb pour entamer la confiance d’un groupe.

On n’a pas forcément choisi d’être là

Le premier module s’est tenu les 24 et 25 avril 2025 à la médiathèque La Source, à Harnes, avec Alice Rougeulle et sa collègue Camélia, de l’Institut pour la photographie. Une quinzaine de jeunes étaient là, avec leurs éducateur·rices. Pour elles et eux, nous avions choisi un thème plus ouvert que la laïcité, la rencontre (avec quelqu’un, avec un lieu, avec soi-même), et le mot « laïcité » n’a d’ailleurs pas été prononcé de toute la matinée. Nous avons voté à main levée pour savoir si nous nous tutoierions, à condition que ce soit réciproque, et le tutoiement l’a emporté. Puis, avant de distribuer les appareils photo, j’ai voulu dire une chose que l’on tait d’ordinaire. Nous étions réuni·es dans un cadre institutionnel, chacun·e dans son parcours personnel ou professionnel, et aucun·e de nous n’avait forcément choisi d’être là. J’ai dit que j’étais content d’être là, mais que certain·es n’en avaient peut-être pas envie, que c’était absolument respectable, et que nous n’étions pas là pour forcer qui que ce soit. Nommer la contrainte, au lieu de faire comme si elle n’existait pas, est à mon sens une manière de respecter les personnes.

Aucun·e des jeunes ne connaissait la médiathèque, et nous non plus. Avec de petits appareils compacts, puisque les jeunes n’utilisaient pas leur téléphone dans ce projet, chacun·e est parti·e photographier le lieu avec une seule règle, ne montrer aucun visage (les personnes apparaissent de dos ou par une partie du corps) ; la main dans l’image n’était cette fois qu’une suggestion. En fin de matinée, nous avons regardé ensemble, en grand, cent soixante-douze photographies. L’une montrait par erreur un visage ; j’ai demandé à la personne qui l’avait prise si elle était d’accord pour que je la supprime, nous l’avons regardée une fois, puis je l’ai effacée devant tout le monde, et, comme je l’ai dit alors, elle n’existait plus que dans notre mémoire. Un jeune trouvait ratées les photographies floues, parce qu’on n’y voyait rien ; nous avons parlé du flou comme d’un style que certain·es photographes assument. La directrice de la médiathèque nous a ensuite fait visiter le bâtiment, et les jeunes lui ont posé les questions qui leur étaient venues en photographiant, sur les horaires, sur l’architecture, sur le droit de s’inscrire quand on n’habite pas la ville.

À midi, le cuisinier d’un food truck que la PJJ avait fait venir servait à tout le monde un même repas, végétarien, pour que chacun·e puisse le partager, quelles que soient ses habitudes ou ses convictions. La convivialité du titre de la mission commençait là, très concrètement.

L’après-midi, toutes les photographies imprimées étaient posées au sol, et chacun·e pouvait y prendre les siennes ou celles des autres, avec leur accord, pour composer des collages sur papier noir ou sur carton plume. Nous avions ajouté des revues, des photographies d’artistes, et des textes : déclarations des droits, textes juridiques et politiques, extraits portant sur les droits culturels. Des jeunes et des adultes ont découpé dans ces textes, et l’on voit, aux titres que chacun·e a donnés à son collage, combien les chemins ont été différents : « Le partage », « La vie », « Reborn », « L’identité », « Diversité », « Joie », « L’Afrique change », « Traité sur la tolérance ». Le matin, quand nous avions annoncé les collages, un jeune avait demandé s’il pourrait reprendre son œuvre. Alice Rougeulle lui avait répondu que les originaux appartiendraient à leurs auteur·rices et qu’ils leur reviendraient, et j’avais expliqué que nous allions photographier chaque collage en très bonne qualité, pour que chacun·e puisse en télécharger la reproduction avec son téléphone, grâce à un QR code. Les productions d’un atelier appartiennent aux personnes qui les ont faites, et les jeunes sentent très vite quand on s’approprie ce qu’ils et elles ont fait.

Chaque dessin à sa place

Le lendemain matin, j’ai installé un éclairage et rephotographié tous les collages, puis nous avons comparé sur grand écran les images de la veille, prises sans éclairage, et celles du matin, avant de recadrer les photographies et de retravailler ensemble leur luminosité et leur contraste. Cet exercice supposait un souci de précision que tout le monde n’avait pas, mais il permettait de voir qu’on peut être exigeant dans la manière de garder la trace d’une œuvre, et qu’on montre ainsi le prix qu’on attache à cette œuvre. J’ai tout mis en ligne dans un espace privé, accessible aux seuls participant·es, comme je le fais dans tous mes ateliers et comme je l’explique dans Garder la trace.

Nous avions prévu d’écrire collectivement un texte pour chaque image, à partir d’une carte mentale. Au bout d’un moment, j’ai senti que cela ne prendrait pas, et nous avons changé de programme : chacun·e a fait un ou plusieurs dessins au feutre noir, puis les a découpés, pour les projeter en grand. Pendant une pause, deux membres de l’équipe d’animation ont empilé tous les dessins, pour faire de la place. Je leur ai demandé de les remettre sur la table, chacun à sa place : ce n’était pas un ensemble de dessins, c’était le dessin de chaque personne, et chacun·e devait pouvoir reprendre le sien. Ce détail relève du respect des droits culturels des personnes, au même titre que l’accord qu’on demande avant d’exposer une œuvre. Dans une salle plongée dans la pénombre, chacun·e a ensuite posé son dessin sous une caméra reliée à un vidéoprojecteur, et l’image était projetée en négatif, du sol au plafond. Des jeunes se sont allongé·es par terre pour regarder les images bouger au-dessus d’eux, et ce moment de détente partagée a duré une vingtaine de minutes.

L’après-midi, trois petits studios de tournage étaient installés dans la grande salle, chacun avec une caméra, un micro et quelques instruments de musique. Dans chaque équipe, certain·es faisaient bouger sous la caméra, en direct, des personnages et des décors découpés dans les photographies et les revues, pendant que d’autres jouaient de la musique ou faisaient les voix, et chaque scène était tournée d’une traite. Un groupe a réalisé « Mode d’emploi d’une rencontre », où une voix se demande ce qu’il faut pour se rencontrer : une table et des chaises ne suffisent pas, une machine à café attire déjà du monde, la nourriture davantage, et la musique ou le sport rassemblent tout le monde, jusqu’au cri de « Allez les Bleus ! ». Dans un autre film, « Notre histoire », un couple se rencontre sur une plage de Marseille, et la dernière phrase, « on a vécu heureux, mais on n’a pas eu d’enfant », fait écho au titre qu’avait reçu un collage la veille. Les images circulaient ainsi d’une forme à l’autre, de la photographie au collage, du collage au film. Nous avons regardé tous les films en grand, puis je les ai mis en ligne avec les collages, accessibles par le même QR code.

En deux jours, les jeunes sont entré·es successivement dans une dizaine d’univers : la photographie, la projection en grand, l’image imprimée et découpée, l’exposition, la reproduction exigeante, le dessin, l’image projetée sur l’architecture, le cinéma d’animation et la musique. Pour chacun de ces univers, il fallait des outils prêts et adaptés : le premier jour, les ciseaux étaient trop petits, et j’en ai apporté de plus grands le lendemain ; pour dessiner, il fallait des feutres noirs et du papier en quantité. Je l’ai noté le soir même : les objets eux-mêmes doivent accueillir, pour que chacun·e puisse y entrer comme on entre dans un paysage, et s’y découvrir. J’ai décrit cette préparation matérielle dans Mettre la table.

Des éducateur·rices qui créent aussi

Pendant ces deux jours, les éducateur·rices ont pris part aux activités au même titre que les jeunes, et, dans l’atelier de films, avec autant d’entrain qu’eux. Au départ, je pensais que leur rôle était de laisser toute la place aux jeunes, d’autant qu’il arrive aux adultes d’en prendre trop, parce qu’ils et elles en ont envie, ou de faire à la place des jeunes. Je le vois aujourd’hui autrement. Un espace d’expression comme celui-là est rare pour les adultes aussi, et quand un·e éducateur·rice s’y engage sincèrement, à travers son désir de créer, les jeunes découvrent l’humanité de la personne qui les accompagne. On se rencontre alors sur un terrain d’implication et de désir, et non sur celui d’une consommation d’activités occupationnelles, culturelles, sportives ou touristiques, qui remplit souvent le temps des sorties. L’expérience donne aussi aux adultes l’envie de mener avec les jeunes des projets culturels plus ambitieux, en leur laissant leur autonomie. C’est la raison d’être des formations préalables : les adultes ne peuvent pas proposer aux jeunes une expérience dont ils et elles n’ont pas éprouvé la force eux-mêmes.

Cédric Gerbehaye a fait un constat voisin dans l’atelier qu’il a mené, où il avait demandé que les éducateur·rices fassent des images au même titre que les jeunes. Lors de la présentation de l’exposition à Lille, il a raconté que ces jeunes, venu·es de centres différents et qui ne se connaissaient pas, avaient travaillé deux jours dans une excellente ambiance, et qu’« il n’y a pas eu d’autorité de la part des éducateurs, c’était absolument pas nécessaire ». Il a ajouté qu’avant d’aborder les notions de laïcité, les participant·es avaient créé du lien.

Se reconstruire sans être flatté·e

À mon sens, les jeunes viennent dans un projet comme celui-là pour se reconstruire. En déposant quelque chose d’eux-mêmes dans un objet extérieur, une photographie, un collage, un dessin, ils et elles retissent un lien avec eux-mêmes, et en montrant cet objet à d’autres, ils et elles reprennent leur place parmi les autres. Je crois important d’être clair sur cet objectif, parce que tout le reste en dépend : le dispositif artistique et la médiation sont au service de cette reconstruction. La bienveillance en est une condition, et le respect des droits culturels des personnes en est une autre. Il faut aussi tenir compte de la fragilité identitaire, souvent extrême, de ces jeunes. Les survaloriser, en s’extasiant sur ce qu’ils et elles font, serait vécu comme un mensonge, et comme une entreprise de séduction qui rassure surtout les adultes sur leur propre rôle. Ce qu’on peut leur proposer, c’est une expérience de création hors du commun, au contact d’un univers artistique.

Lors de la présentation à Lille, Frédéric Phaure a dit que l’art permet de contourner « le seul langage articulé qui contient parfois trop les émotions », et d’offrir aux jeunes la possibilité de produire quelque chose de visible et de « valorisant pour eux ». Quand mon tour est venu de présenter mon travail, devant les murs de l’exposition, j’ai repris ce dernier mot avec prudence, parce que qui dit valoriser dit dévaloriser : je préfère parler de construction et de cheminement, comme je l’explique dans Construire, pas valoriser. Au cours d’un atelier, chacun·e construit aussi ce qu’on appelle les compétences psychosociales : la capacité à exprimer ce qu’on ressent, à recevoir le regard des autres, à coopérer. Ce sont elles qui permettent de tenir sa place dans une démocratie, et j’en donne une définition dans Que sont les compétences psychosociales ?. Elles ne s’acquièrent pas en une fois, c’est un cheminement. Mon rôle, comme je le disais ce soir-là, est de compagnonner avec ces jeunes, qui sont nos égaux, y compris dans la création, même si nous n’avons pas la même fonction à ce moment-là, et j’apprends toujours avec eux.

Avec le concours régional, où un jury primait en fin de parcours des photographies de jeunes et d’adultes, se posait une question que j’ai soulevée dès la première journée de formation. Classer des créations, c’est hiérarchiser les personnes, et la hiérarchisation sociale est à mon sens une forme de violence sociale. C’est le sujet d’Un bon prétexte, que j’ai écrit entre autres à partir de ce projet, et je n’y reviens pas ici. J’ai présenté ce concours aux équipes comme un prétexte, au sens noble du terme : une occasion de continuer à faire des photographies avec les jeunes après les ateliers, sans que l’enjeu soit de gagner.

De Roubaix à la gare Saint-Sauveur

L’Institut pour la photographie a conçu l’exposition où sont réunis les travaux des cinq modules. Elle a d’abord été présentée à l’École nationale de protection judiciaire de la jeunesse, à Roubaix, du 9 décembre 2025, jour des cent vingt ans de la loi de séparation des Églises et de l’État, au 2 février 2026, sous le titre « Laïcité, une histoire partagée ». Elle a ensuite été montrée à Lille, à la gare Saint-Sauveur, du 11 au 27 septembre 2026, sous le titre « Une histoire de partage », à l’occasion du week-end de lancement du Bicentenaire de la photographie. Au fil des cinq modules, selon Alice Rougeulle, les jeunes s’étaient essayé·es à la photographie argentique et numérique, la mise en scène et la prise de vue sur le vif, l’écriture, le collage, le dessin ou la broderie, et elle a rappelé lors de la présentation que l’enjeu tenait à « la possibilité qui leur a été ici donnée de s’exprimer et de se raconter autrement ». Des QR codes, dans l’exposition, donnaient accès à des audiodescriptions des images, pour les personnes déficientes visuelles, et aux voix de jeunes enregistrées pendant les prises de vue.

Dans une exposition de restitution, on voit surtout des résultats, et le processus qui les a fait naître reste en grande partie invisible, ce que j’ai analysé dans Le processus contre le résultat. C’est pourquoi j’ai insisté, lors de la journée de formation du 5 juin, pour que les équipes ne s’arrêtent pas aux deux jours d’atelier. Je les ai invitées à faire faire des photographies aux jeunes dans leurs structures, à les exposer sur place plutôt qu’à viser un prix, et à associer les jeunes à l’organisation de cette restitution et à la médiation auprès des visiteur·euses. Faire un projet, c’est le mener jusqu’au moment où l’on montre son travail à d’autres, et c’est en allant jusque-là que l’on trouve sa place parmi les autres. Les éducateur·rices l’avaient vécu à leur tour, et c’est par elles et eux, il me semble, qu’une mission sur la laïcité peut se poursuivre bien après le départ des photographes.

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Dans la rubrique Ateliers de créativité 11 publications

Citer ce texte Benoît Labourdette, « Une main dans l’image », Benoît Labourdette production, 11 septembre 2026.
https://www.benoitlabourdette.com/les-recits/creer-des-projets-artistiques-participatifs-et-des-evenements/ateliers-de-creativite/une-main-dans-l-image?lang=fr

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