Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir

Trois journées d’ateliers avec les personnes hébergées par le pôle Hébergement d’Entraide et Solidarités, du 27 au 29 octobre 2026 à Tours, pour expliquer en films les documents remis à l’arrivée dans un centre d’hébergement.

29 octobre 2026 Benoît Labourdette  20 min

Quand on arrive dans un centre d’hébergement, on reçoit une liasse de documents que beaucoup ne lisent pas, parce qu’ils ne lisent pas le français ou qu’ils n’ont pas la tête à ça. Fabienne Forveille, qui dirige le pôle Hébergement d’Entraide et Solidarités, voulait les expliquer en vidéo. Je lui ai proposé que les personnes hébergées fassent les films elles-mêmes. En trois jours, avec des bénévoles et des salarié·es, elles en ont réalisé vingt-sept, en quatre langues, tournés sans montage et mis en ligne le soir même. C’est la première étape d’un projet plus vaste.

JPEG - 1.2 Mio

Le premier matin au CHRS Albert Camus, autour de la table de découpage (photo Benoît Labourdette).

Une page, puis le tiroir

La loi du 2 janvier 2002, qui a rénové l’action sociale et médico-sociale, impose aux établissements sept outils : la charte des droits et libertés de la personne accueillie, le livret d’accueil, le contrat de séjour, la liste des personnes qualifiées, le règlement de fonctionnement, le conseil de la vie sociale et le projet d’établissement. À Entraide et Solidarités, à Tours, ces documents existent pour chaque structure, ils sont tenus à jour, et on les remet sur papier aux personnes qui arrivent. Fabienne Forveille en connaissait la limite : certaines personnes ne lisent pas, d’autres ne parlent pas français, et presque toutes arrivent à un moment où il y a, selon ses mots, « beaucoup de stress, beaucoup de peur ». Marianna, une des personnes hébergées qui ont participé aux ateliers, l’a dit autrement : « il y en a qui prennent les contrats, explications, ils voient une page, après ils disent c’est beaucoup, ils mettent dans le tiroir. »

Dans son témoignage filmé, Fabienne parle de deux rêves. Le premier était d’expliquer en vidéo « tous les outils de la loi 2002-2 qu’on remet aux personnes hébergées sous format papier ». Son projet prévoyait déjà que les résident·es participent aux vidéos. Quand nous nous sommes rencontrés, au début de l’année, je lui ai proposé d’aller plus loin : que les films ne soient pas des interviews de personnes hébergées, mais qu’elles les fabriquent elles-mêmes, de l’écriture au générique. Le second rêve, tel qu’elle le formule, est « que ça soit les personnes hébergées elles-mêmes qui expliquent ces différents documents pour les futures personnes ».

La proposition que j’ai rédigée en janvier 2026 portait sur l’ensemble des outils. Elle prévoyait quatre films communs à toutes les structures du pôle (la charte, le conseil de la vie sociale, la liste des personnes qualifiées, le contrat de séjour), puis un film par structure sur le livret d’accueil et le règlement de fonctionnement, soit six structures à Tours, du Cherpa à la résidence Dolbeau. Chaque film devait exister en plusieurs langues, chaque version étant réalisée par les participant·es elles et eux-mêmes, et être accessible par un QR code imprimé sur le document papier. Les trois journées d’octobre en sont la première étape, celle que les premiers financements permettaient : le conseil de la vie sociale, que Fabienne venait d’installer pour l’ensemble du pôle, la charte des droits et libertés, et les recours possibles quand on conteste une décision ou qu’un droit n’est pas respecté. Elles ont été soutenues par la Fédération des acteurs de la solidarité, au titre de son Fonds d’initiatives locales contre l’exclusion, par Cultures du Cœur, avec qui je travaille depuis plusieurs années (j’ai raconté par exemple l’été culturel 2023), par le programme Respiration et par La Choiseulerie, un tabac-presse de Tours.

Des objets qu’on a le droit de prendre

Les deux premières journées ont eu lieu au CHRS Albert Camus, à Tours Nord, la troisième au Cherpa, un centre d’hébergement du centre-ville. J’ai animé les ateliers avec Rosalie Lescure, une jeune artiste, et avec Fabienne, qui a été présente les trois jours. Chaque matin, avant l’arrivée des personnes, nous installions la salle. Au Camus, quatre tables accolées formaient la zone de découpage, avec des revues, des ciseaux, de la colle, du scotch et les documents de l’association imprimés, pour qu’on y découpe les mots et les informations dont on avait besoin. Une autre table portait les instruments de musique. Deux rangées de chaises faisaient une petite salle de cinéma face à l’écran. Sur la scène, deux studios de tournage : une table avec une caméra au-dessus et un micro, pour les films d’animation, et un coin où l’on pouvait être interviewé·e face à une caméra.

Pourquoi passer autant de temps à cette installation ? Parce que c’est la première chose que voient les personnes en entrant, avant toute explication, et que c’est là qu’elles se sentent accueillies, ou non. J’ai décrit ce travail dans Mettre la table. Au Cherpa, le dernier matin, pendant l’installation, je le disais à Fabienne : plus il y a de choses sur la table, plus c’est invitant, « et du coup comme ça chacun fait son chemin dedans ». Les instruments sont choisis avec soin, pour que n’importe qui puisse en tirer une musique qui tienne, dès la première minute (des kalimbas, un tambour à languettes, un bol tibétain, de petits synthétiseurs, etc.). Le découpage marche de la même façon : avec des revues bien choisies et une paire de ciseaux, on fait très vite de belles images. Ces objets, les feutres, les papiers, les caméras, les appareils photo, sont posés là pour que chacun·e aille les prendre sans demander, et c’est à travers eux qu’on se rencontre.

JPEG - 901 kio

La table des instruments de musique (photo Benoît Labourdette).

Quand les personnes arrivent, je vais vers elles, je me présente et je leur demande leur prénom. Je le note sur un petit papier, parce que j’ai du mal à retenir les prénoms. Le matériel technique, je le choisis pour qu’il soit à la fois d’excellente qualité et très simple à utiliser. Au studio d’animation, il suffit d’appuyer sur un bouton de l’ordinateur pour enregistrer. Je veux que ce matériel autorise les personnes plutôt qu’il ne les domine, et qu’il serve ce que chacune et chacun a envie de dire. Le premier matin, avant l’arrivée des participant·es, je l’ai dit à l’équipe : « Tout le monde a le droit de participer et ils sont légitimes de le faire parce qu’ils ont leur expérience que nous n’avons pas », et une contribution très modeste, un seul personnage découpé par exemple, « elle a de la valeur ».

JPEG - 736 kio

Le studio d’animation : la caméra au-dessus de la table, les lampes, le micro et l’ordinateur (photo Benoît Labourdette).

Un titre tenu à la main, une prise, et l’on regarde ensemble

Le film d’animation se fait sous la caméra, en direct. Une ou deux personnes déplacent les personnages découpés, souvent au bout d’une pique à brochette, une autre dit le texte, d’autres jouent la musique, et l’ordinateur enregistre le tout. Il n’y a pas de montage. Le premier jour, j’ai donné la règle au groupe : « même si ça se passe pas comme prévu, on dit pas merde, tu as raté, on continue, on va au bout ». Si la prise ne convient pas, on en refait une entière. J’ai décrit dans Aller au bout pourquoi, avec cette contrainte, les personnes qui tournent osent davantage.

Le titre et le générique de fin sont écrits à la main sur des feuilles de papier, que les personnes montrent elles-mêmes à la caméra, au début et à la fin du film. Chacun·e y écrit son prénom, de sa propre écriture. C’est vrai aussi pour les témoignages : la personne interviewée tient son carton de titre devant elle, puis celui du générique. Rien n’est ajouté après coup, et l’on voit que ces personnes sont les autrices et les auteurs de leur film. Nous avions préimprimé les feuilles du générique avec les logos de l’association et des partenaires, si bien que les films sont aussi officiels, signés par l’institution. J’ai expliqué dans Écrire le mot fin ce que ces quelques secondes changent à la valeur d’un film d’atelier.

JPEG - 1.2 Mio

Un titre écrit à la main, projeté sur l’écran pendant le tournage (photo Étienne Rémy).

Après chaque prise, tout le monde s’assoit dans la petite salle de cinéma et l’on regarde le film. Nous le validons ensemble, ou nous le refaisons, et nous avons souvent refait. Les demandes d’amélioration ne venaient pas seulement de l’équipe, elles venaient aussi des participant·es, qui voyaient ce qui manquait et proposaient autre chose. On fait les films, on les montre aussitôt aux autres, et chacun·e sait pourquoi il ou elle les fait. Le premier après-midi, je le rappelais au groupe : « ces films, ils partent de nous en fait, mais ils sont là pour que les gens qui les regardent soient enrichis ». J’ai développé cette idée dans Ce n’est pas une private joke.

JPEG - 960.3 kio

La petite salle de cinéma, au visionnage d’un film qu’on vient de tourner (photo Benoît Labourdette).

Le soir même, je mettais les films en ligne, sur une page du site de l’association, que l’on retrouve par un QR code imprimé sur un petit personnage en carton, que chacun·e pouvait emporter. Les films servent tout de suite, et ce sont les personnes qui les ont faits qui peuvent les montrer. Je tiens à cette mise en ligne immédiate, pour les raisons que j’ai données dans Garder la trace. Le premier soir, je disais à Fabienne : « On sait pas ce que les gens en font, mais qu’ils aient accès […] il y a une énergie, une émulation qu’il faut pas perdre ».

Le conseil de la vie sociale en quatre langues

J’avais imaginé que les personnes se répartiraient tout de suite en petits groupes. Le premier matin, nous étions une dizaine, personnes hébergées, bénévoles et salarié·es, et nous avons fait ensemble le film sur le conseil de la vie sociale. Fabienne a proposé une trame en chapitres (ce qu’est le conseil, qui y siège, à quoi il sert, etc.), et quelqu’un a proposé la forme : un candide pose les questions, Fabienne y répond. Au bout d’une vingtaine de minutes, j’ai proposé de tourner. J’ai glissé à quelqu’un de l’équipe, à ce moment-là : « Ils auront l’impression que c’est trop tôt, mais à un moment, faut y aller. »

La première prise a duré cinq minutes. En la regardant, j’ai surtout parlé de deux choses. La musique d’abord, qui doit être là tout le temps : « c’est elle qui fait lien, c’est elle qui nous met ensemble ». Les personnages ensuite, qui ne sont que des bouts de papier : « Ça devient vivant si nous on le fait bouger. » La deuxième prise, de trois minutes et demie, est devenue la version française.

Quelqu’un a alors proposé de garder ces images et de remplacer seulement la voix pour les autres langues. C’était plus rapide, et j’ai préféré qu’on refasse chaque fois le film entier. Dans ce type d’atelier, le sens tient au collectif : on fait tous ensemble, chaque personne contribue de sa place, et le dispositif est pensé pour qu’elle soit en position de le faire. Une personne qui parle arabe ou lingala ne prête pas sa voix à un film fait par d’autres, elle refait le film avec le groupe, dans sa langue et à sa manière, et c’est ainsi que sa culture est respectée. Je vois là une mise en pratique concrète des droits culturels, au sens où je les ai définis dans La présomption de compétence. Et comme ce qu’on improvise change d’une prise à l’autre, chaque version est différente : « C’est le même film, mais différent. »

Omar, bénévole, a fait la version arabe en lisant le texte traduit, Fabienne lui posant les questions en français. L’après-midi, Cyprian a fait la version anglaise, qu’il a ouverte par « Ladies and gentlemen, you are welcome to the CVS meeting ». Un autre résident a fait seul les questions et les réponses de la version en lingala. Après la version anglaise, j’ai dit qu’elle était « beaucoup plus bordélique que ceux d’avant, mais en même temps, c’est un bordel joyeux ». Quelqu’un m’a répondu que le français, lui, « il est très sérieux ! ».

Au studio d’interview, la caméra était placée juste derrière Fabienne, qui posait les questions, pour qu’en la regardant on regarde la caméra. Cyprian a raconté la dernière réunion du conseil, le 22 octobre, où les membres avaient voté l’accueil des animaux dans les structures, avec ses règles (vaccination, respect des espaces communs, promenade à l’extérieur). Pour lui, cette décision va « encourager d’autres personnes […] de quitter la rue ». Étienne Rémy, délégué au Cherpa, a expliqué son rôle : « porter la parole et la voix des gens qui […] sauront pas le formuler, qui oseront pas aller voir […] les encadrants ». Fabienne a remarqué ensuite que dans les autres vidéos, personne n’avait parlé du fait d’être élu, « ça nous manquait ».

JPEG - 1.2 Mio

Un témoignage filmé au studio d’interview, projeté en direct sur l’écran (photo Étienne Rémy).

Marianna ne voulait pas être filmée. Elle avait écrit un texte à la main, dans sa langue, et nous avons filmé sa feuille pendant qu’elle le lisait en français : « Certaines personnes n’osent pas poser une deuxième fois une question lorsqu’on n’a pas bien compris une explication ou un document. […] Il est essentiel que chacun puisse comprendre ses droits, ses devoirs et les informations qui lui sont données sans avoir peur de poser des questions ou de déranger les professionnels. » Après le visionnage, elle m’a dit : « Oui, mais vous êtes professionnels, vous savez très bien s’il est bien ou pas. » Je lui ai dit qu’elle avait une voix très agréable, et qu’en peu de mots elle disait quelque chose d’essentiel.

Le soir, sept films étaient faits, quatre versions du film collectif et trois témoignages. En rangeant, j’ai dit à Fabienne : « j’avais imaginé direct des petits groupes. Mais en fait, ils ont besoin du collectif. C’est vachement précieux d’être tous ensemble. » Nos places se complétaient aussi. Fabienne connaît le fond, elle structure, et je lui disais le midi que cela rassure tout le monde, « et du coup ils peuvent s’exprimer » ; Rosalie et moi nous occupions de la forme.

Des frites et le Défenseur des droits

Le deuxième jour portait sur les recours. Avant de commencer, Fabienne a raconté une histoire qui s’est passée au Cherpa : des résident·es se plaignaient de ne jamais avoir de frites, la demande n’a pas été entendue en interne, et elle est remontée jusqu’au conseil de la vie sociale. Elle s’en est servie pour expliquer la différence entre les deux démarches : « Je me plains que les sanitaires… Je réclame des frites. »

Nous sommes ensuite allés dans le hall photographier les affichages obligatoires (le formulaire de réclamation, l’affiche du Défenseur des droits, la liste des personnes qualifiées), pour les imprimer et les découper. Fabienne a raconté que l’ancienne liste datait de 2008 et qu’il lui avait fallu environ trois ans pour en obtenir une à jour. Rosalie a posé la question que beaucoup de personnes doivent se poser devant cette liste : « c’est-à-dire qualifiée de quoi ? De quel bureau ? » Fabienne a répondu que c’était « le terme légal ». Devant ces affiches, j’ai dit au groupe que ces documents sont pleins d’outils de respect de la dignité des personnes, et qu’on peut pourtant se trouver devant eux sans s’y sentir respecté·e dans sa dignité ni dans sa culture. Je pensais au travail de réflexion qui manque souvent en amont de ces panneaux, quand on les conçoit sans partir de la personne qui va les lire. Avec ces films, ce sont des personnes qui ont vécu l’arrivée qui expliquent, pour celles qui vont la vivre.

Trois groupes se sont formés, un par film. Pour la plainte et la réclamation, Véronique et Franck ont joué une petite scène (« Je ne suis pas d’accord, je ne suis pas du tout d’accord. » « Calme-toi, calme-toi Véronique. »), avec le vrai formulaire et le délai de réponse de sept jours. Pour la personne qualifiée, Fabienne disait le texte pendant que Rosalie dessinait en direct sous la caméra. Elle avait écrit « solution » avec deux L, et s’inquiétait après coup d’avoir employé un mot qui n’était pas le bon. Fabienne l’a rassurée : « les personnes elles vont comprendre ». Je le pense aussi, et j’en parlais le midi avec Rosalie : le fait que les choses ne soient pas parfaites fait partie de leur qualité, « ça fait pas semblant que c’est autre chose que ce que c’est ». Le film sur le Défenseur des droits a été porté par Laurence, bénévole, et par plusieurs femmes, dont Whitney et Alice. À la fin, on voit entrer dans le champ le bras de Laurence, tatoué d’une figure de la justice. Au visionnage, je lui ai dit que c’était parfait, puisque la justice était « inscrite sur le corps ».

JPEG - 958.1 kio

Au studio d’animation, le deuxième jour (photo Étienne Rémy).

Omar ne pouvait pas revenir l’après-midi. Je comptais enregistrer seulement sa voix en arabe, mais le groupe m’a dit qu’il était prêt à tourner les films, et nous avons tourné les trois versions arabes avant le déjeuner. L’après-midi, Michel, vice-président de l’association, manipulait pour la première fois les papiers de la version en lingala. Il a d’abord eu du mal à suivre le texte : « Tu signales pas quand il faut changer parce que moi je peux pas suivre. » Nous avons refait la prise, et il a conclu : « Maintenant on comprend bien Lingala, tout. » À ce rythme, je l’ai dit au groupe : « C’est une usine de production là… c’est Hollywood sur Tours ». Le soir, nous avions fait quinze films, trois sujets en quatre langues et trois témoignages.

Au déjeuner, Michel, qui avait regardé les films de la veille, a fait une remarque : il ne savait pas qui répondait aux questions. Je lui ai expliqué que c’est le film de tout le monde, fait par des personnes « à égalité, mais chacun avec son expertise personnelle », et que chacun·e y apporte ce qu’il ou elle a envie et est capable d’apporter. D’où l’idée de montrer aussi comment les films ont été faits, avec des photographies et des textes, pour qu’ils ne soient pas reçus « comme un film qui vient d’en haut ». Celui qui regarde ne peut pas deviner, par exemple, que la musique est jouée par des gens assis à côté de la table. Pendant ce même déjeuner, Étienne nous a rappelés à l’ordre, parce que nous parlions encore travail. Fabienne l’a raconté un peu plus tard : « Étienne me dit, mais Fabienne, c’est stop, on est à la pause… Et il a raison. »

L’après-midi, nous avons filmé des témoignages venus de toutes les places. Fabienne et Travis, éducateur au Cherpa, ont parlé au nom des professionnel·les. Michel a interrogé Laurence. Leur première prise restait générale, et je leur ai demandé : « c’était super d’être ensemble, ok, mais vous avez fait quoi en fait ensemble ? » La suivante était plus concrète. Laurence y dit que « derrière la caméra […] il y a au moins 5-6 personnes autour qui tournent », et qu’« on n’en ressort pas de la même manière qu’on est arrivé ». Franck, qui est hébergé par un service de l’association, a parlé seul, en une prise, des « barrières culturelles, des barrières linguistiques » et de « la peur de l’inconnu la première fois ». Il a ajouté que le fait d’utiliser plusieurs langues « ça réconforte la personne, ça met la personne en confiance », et que les films sont en ligne, si bien qu’on peut, « tranquillement à la maison », les « revoir » et « recomprendre ».

Douze droits et des Playmobil

Le troisième jour, au Cherpa, nous étions moins nombreux, et le sujet était la charte des droits et libertés de la personne accueillie, qui compte douze droits. Je n’ai pas montré les films des deux premiers jours, parce que des films déjà faits, « ça devient des modèles et des exemples et c’est inhibant ». L’idée de départ était que chaque personne porte un ou deux droits, mais c’était trop compliqué. Nous avons photocopié les douze cartes de la charte. Chacun·e en a illustré une partie en collage, et Whitney a lu l’ensemble. Le soir, Fabienne m’a dit que certaines femmes étaient venues le premier jour « avec beaucoup de prudence », qu’elles avaient eu besoin d’une journée, et que ce matin-là l’une d’elles avait demandé à passer devant la caméra. Certains participants se sont d’abord moqués du découpage : « Tu vas me remettre à l’école maternelle ou quoi ? » Je leur ai répondu que j’étais moi-même un grand enfant.

Ce jour-là, j’ai changé le dispositif, et je suis un peu plus intervenu. Il y avait trois caméras, une pour l’interview, une au-dessus de la table pour l’animation, et une pour les feuilles du titre et du générique, et je passais de l’une à l’autre en direct pendant que tout le monde participait. J’ai posé une règle : « soit on voit la personne parce qu’elle a choisi de se montrer, soit on voit ses mains avec les trucs ». Les films étaient toujours tournés en une seule prise, et nous les regardions toujours juste après, pour les valider ensemble ou les refaire, mais leurs formes étaient plus variées, et toujours sans attendre un montage.

JPEG - 575.8 kio

Au Cherpa, la caméra au-dessus de la table, le micro et les Playmobil (photo Benoît Labourdette).

Pendant la préparation, Bruno s’était installé seul sous la caméra avec deux Playmobil apportés par Alice. J’ai senti que c’était le moment, et je lui ai proposé de les faire bouger en expliquant ce que sont la justice et le droit. Il a commencé par « Tant que je joue avec justice et droit, en général il y a bagarre », puis il a parlé des droits qui comptent pour lui : « L’égalité des gens, ainsi que la liberté d’expression. C’est important de pouvoir dire ce qu’on pense. » Il a appelé son film « Le fil de la vie ». Il n’y a pas de générique écrit, parce que nous n’avions pas le temps d’en faire un, et je l’ai expliqué ensuite : « C’était Bruno ou jamais. » Le soir, je lui ai mis le film dans son téléphone.

La version française de la charte a été tournée vers midi. À la première prise, la voix était trop basse à cause d’un réglage, et nous avons refait la prise aussitôt, pendant que des personnes traversaient la salle pour aller déjeuner : « je préfère qu’on le fasse même avec les gens qui passent ». Le film, de cinq minutes et demie, était en ligne avant le repas. L’après-midi, Cyprian a lu la version anglaise sur des visuels qu’il avait préparés seul sur son ordinateur. La personne qui devait lire en arabe n’est pas revenue, et nous avons fait une version sans voix, avec la musique et le texte arabe à lire à l’écran, la plus longue de toutes pour laisser le temps de lire. Pendant la prise, les cartes entraient dans le champ par la gauche, alors que l’arabe se lit de droite à gauche. Bilal trouvait cela gênant, et j’ai proposé de refaire. Michel a fait remarquer que de cette façon, le début du texte apparaissait en premier, ce qui était plutôt pratique pour lire, et nous avons gardé la prise.

JPEG - 990 kio

Les cartes de la charte, illustrées en collage (photo Benoît Labourdette).

Véronique, bénévole, a témoigné en dernier. Elle ne connaissait pas la charte avant ces journées. Elle a dit ce qui la touchait dans la manière dont les films ont été faits : « c’est la première fois où je vois qu’on n’est pas du tout différent devant et derrière la caméra ». Elle a parlé aussi des traductions, faites par des personnes « qui ne sont pas du tout des traducteurs mais qui font dans l’idée d’aider ceux qui parlent la même langue qu’eux », et elle y voyait « quelque chose d’une compréhension universelle ».

Les photographies d’Étienne

Pendant les trois jours, Étienne Rémy, hébergé au Cherpa, a photographié les ateliers. La moitié des photographies que l’on voit ici sont les siennes, les autres sont de moi, et nous attendons celles de Rosalie. Il me les a montrées le dernier après-midi, certaines en noir et blanc. Il cherche à « capturer un regard », et il m’a dit que c’est quand « tu as déjà le cœur qui y va » qu’il fait de belles photos. Je lui ai répondu qu’elles étaient magnifiques et qu’il avait l’œil. Travis, éducateur au Cherpa, a filmé de son côté les trois journées pour un court film sur le processus. Je tiens à ces traces du processus autant qu’aux films, parce qu’on y voit la confiance qui s’est construite entre les personnes, et que les films n’existeraient pas sans elle.

« C’est mieux de montrer une vidéo que de lire tout le truc »

Les vingt-sept films sont en ligne sur la page « Un clic pour tout comprendre » du site de l’association. Pour chaque sujet, il y a un film qui l’explique, en français, en anglais, en arabe et, pour deux sujets, en lingala, puis des témoignages de personnes hébergées, de bénévoles et de professionnel·les. Le premier soir, un éducateur du Cherpa imaginait déjà s’en servir : « on aura la possibilité, nous, de, à l’accueil des personnes, leur montrer directement les vidéos […] c’est mieux de montrer une vidéo que de lire tout le truc ». Fabienne compte s’appuyer sur les témoignages pour convaincre d’autres financeurs. Je lui ai conseillé de compter dans son bilan les personnes qui ont fabriqué les films et celles qui ont aidé, et de dire que la plupart les avaient regardés à nouveau le soir ou le lendemain matin. Nous étions une dizaine à une quinzaine de personnes chaque jour, ce qui nous a permis de bien travailler, et je le lui ai dit ainsi : « on a peu de gens, mais c’est parce qu’on a peu de gens qu’on fait un truc vraiment bien ».

Dans la voiture, le dernier soir, nous avons fait le bilan à trois avec Fabienne et Rosalie. Je leur ai dit que Fabienne avait mis le collectif au centre dès le premier matin, et que nous avions été « vraiment en animation mutuelle tous les 3 ». Rosalie a dit ce qu’elle avait aimé, l’alternance entre faire et regarder, le fait d’être « à la fois les spectateurs et les créateurs ». Le dernier après-midi, Fabienne avait résumé les trois jours à sa manière : « Moi, je savais ce que je voulais », et c’est « partiellement réalisé. Je continue de rêver. » Depuis, elle a obtenu de nouveaux financements pour continuer bientôt, et elle en cherche d’autres. Il reste à mettre en films le contrat de séjour, ainsi que le livret d’accueil et le règlement de fonctionnement de chaque structure, et je lui ai proposé de former aussi des salarié·es de l’association, pour que la méthode reste chez elles et eux.

https://entraide-et-solidarites.fr/un-clic-pour-tout-comprendre


(photos : Rosalie Lescure, Étienne Rémy, Benoît Labourdette)

Portfolio

Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 1 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 2 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 3 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 4 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 5 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 6 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 7 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 8 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 9 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 10 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 11 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 12 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 13 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 14 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 15 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 16 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 17 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 18 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 19 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 20 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 21 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 22 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 23 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 24 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 25 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 26 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 27 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 28 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 29 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 30 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 31 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 32 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 33 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 34 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 35 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 36 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 37 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 38 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 39 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 40 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 41 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 42 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 43 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 44 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 45 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 46 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 47 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 48 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 49 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 50 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 51 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 52 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 53 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 54 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 55 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 56 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 57 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 58 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 59 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 60 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 61 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 62 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 63 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 64 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 65 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 66 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 67 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 68 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 69 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 70 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 71 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 72 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 73 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 74 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 75 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 76 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 77 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 78 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 79 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 80 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 81 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 82 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 83 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 84 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 85 © Benoît Labourdette 2026. Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir - 86 © Benoît Labourdette 2026.
Dans la rubrique Ateliers de créativité 12 publications

Citer ce texte Benoît Labourdette, « Vingt-sept films pour ne pas ranger ses droits dans un tiroir », Benoît Labourdette production, 29 octobre 2026.
https://www.benoitlabourdette.com/les-recits/creer-des-projets-artistiques-participatifs-et-des-evenements/ateliers-de-creativite/vingt-sept-films-pour-ne-pas-ranger-ses-droits-dans-un-tiroir?lang=fr

Cet article est long : vous pouvez l'emporter.

Télécharger en PDF