En un peu plus d’un mois, trente-deux lycéen·nes ont tourné huit films sur le droit animal, puis ont emmené le public du festival War on Screen dans les rues de Châlons-en-Champagne pour les projeter sur les murs, de station en station. Cette année, plus de la moitié des images venaient des élèves. Je raconte les séances de travail, les deux répétitions de nuit et la soirée, parce que c’est pendant ces semaines que des élèves deviennent les animateur·rices d’un spectacle, et que ce spectacle a trouvé sa place au programme d’un festival de cinéma.
Plus de la moitié des images tournées par les élèves
Le thème a été choisi en juillet, à la réunion de lancement (War on Screen : la déambulation des lycéens se prépare). Le festival, organisé par La Comète, la scène nationale de Châlons-en-Champagne, consacrait cette année une rétrospective au droit animal dans les conflits, et Laurent Gauthier et Yann Barrière ont retenu ce sujet sans hésiter. « Le droit animal, quand j’ai vu les focus, il m’a tout de suite parlé », me disait Laurent Gauthier en septembre. Le thème de l’an dernier, l’écologie, avait une dimension géopolitique dans laquelle il était facile de se perdre. Cette fois, on parlait de choses concrètes : la nourriture, les animaux domestiques, les animaux d’élevage. Et comme le lycée réunit des élèves de la ville et de la campagne, tout le monde n’a pas le même rapport aux bêtes.
Les enseignants ont posé deux règles. Plus de la moitié des images devaient être créées par les élèves : filmer leur quotidien, interviewer des gens, tourner des fictions, etc. Et chaque groupe, de quatre élèves environ, mêlait des premières, qui découvraient le projet, et des terminales, qui l’avaient vécu l’an dernier. Ils étaient trente-deux (« on n’a jamais eu autant d’élèves », remarquait Laurent Gauthier), d’où huit groupes et huit stations. Les deux classes travaillaient ensemble le vendredi, de 16 heures à 18 heures, depuis le 4 septembre, et je suis venu trois fois, le 18 septembre, le 2 octobre et le 9 octobre.
La première règle a une histoire. En 2021, pour la première de ces déambulations, les élèves avaient choisi des extraits de films sur les conflits à l’écran, et une élève avait réalisé un très court film d’animation (Festival War On Screen 2021). C’est là que nous nous sommes dit, avec Laurent Gauthier, que les élèves pouvaient fabriquer elles-mêmes et eux-mêmes ce qu’iels montreraient. Aux éditions suivantes, iels ont encore présenté des extraits de films de guerre, de manière théâtralisée. L’an dernier, iels ont monté des films à partir d’images surtout télévisées, puis ont accepté de dire « je » devant le public (Festival War on Screen 2025). Cette année, iels ont fait leurs propres images.
Un pico-projecteur passé de main en main
Le 18 septembre, j’ai retrouvé les premières dans la salle de conférence du lycée, pendant que Laurent Gauthier travaillait avec les terminales. Yann Barrière a éteint la lumière et j’ai allumé le pico-projecteur, un vidéoprojecteur portable sur batterie qui lit les films sur une clé USB. Je l’ai fait passer de main en main : « On peut projeter au plafond, on peut projeter au sol, enfin vraiment on fait comme on veut. » Il fait 300 lumens, quand le vidéoprojecteur de la salle en fait 3 000. Dans la rue, il suffit donc d’un lampadaire pour que l’image disparaisse, et c’est pourquoi les enseignants insistent tant sur les repérages de nuit.
J’ai dit ensuite aux élèves ce qui, à mon sens, est commun aux bons films : on y exprime quelque chose d’important pour soi, et on se sert du cinéma pour le partager. « Souvent, quand on fait un film, on n’ose pas trop se montrer soi […] plus on s’expose soi, plus on est sincère dans ce qu’on partage et plus ça touche les gens dans leur sincérité à eux. » Je leur ai parlé aussi des images du journal télévisé, qui sont un regard parmi d’autres. On peut filmer la mairie de Châlons sans le sans-abri assis devant, ou avec lui, et ce n’est pas le même film. Leur regard avait de la valeur, et « on est dans un festival de cinéma, pas dans un festival de journalisme » : la voix off, le clip, le film poétique y ont leur place.
Puisque le thème s’y prêtait, j’ai raconté que je suis devenu végétarien après avoir regardé les vidéos tournées par l’association L214 dans des abattoirs, en précisant que je ne juge pas celles et ceux qui mangent de la viande : « c’est des chemins personnels ». Yann Barrière a ajouté que les enseignants n’étaient pas là pour leur dire quoi faire, et il leur a rappelé « la responsabilité de celui qui crée et aussi de celui qui regarde. Qu’est-ce que j’accepte de regarder ? »
Je suis passé ensuite de groupe en groupe. Un élève avait photographié lui-même les zoos dont parlerait son film, et son groupe voulait évoquer aussi les zoos humains, dont il reste des traces au bois de Vincennes. Quatre élèves partaient tourner dans la cave du lycée la dystopie qui fermerait le parcours. Le groupe des cirques préparait un micro-trottoir, et je leur ai fait remarquer que leurs questions étaient orientées : on y entendait leur point de vue, ce qui est leur droit, mais c’était une affirmation plus qu’une question. Un autre groupe avait écrit un texte sur les animaux morts dans les incendies de Gironde, construit sur la répétition de « imaginez », et je leur ai proposé de se passer le micro à chaque « imaginez », en laissant chaque phrase résonner. Avec le groupe de la fiction, nous avons travaillé la diction en séparant les syllabes, car dire des dialogues est, je crois, la chose la plus difficile au cinéma. En fin de séance, j’ai dit aux enseignants que je les trouvais « solides, franchement, par rapport à d’autres années ».
Des poules sur un mur, trois secondes
Le 2 octobre, les films étaient presque terminés, faits « en un temps record ». J’ai surtout parlé de l’entrée dans chaque film. Dans la rue, les gens arrivent sans être concentrés, et il leur faut une sorte de sas, quelques secondes pour entrer dans une ambiance. Voir des poules sur un mur, c’est très étonnant ; si cela ne dure que trois secondes, c’est presque trop court.
Le dernier film, la dystopie, montrait des archives des camps de concentration, « les images les plus extrêmes qui existent ». L’un des enseignants trouvait qu’elles arrivaient trop tôt et sans contexte, et nous en avons discuté longuement avec le groupe. Les élèves ont réduit ces images, en ont remplacé une partie par des images où l’on ne voit pas de morts, et ont construit leur film en trois temps : le travail forcé dans les ateliers de vêtements d’aujourd’hui, puis l’esclavage, les camps et les guerres, et enfin, très court, des poussins. Ce jour-là, l’élève qui joue l’héroïne du film a proposé d’être présente pendant toute la déambulation, cachée sous une grosse capuche, à l’écart du public, et de ne se dévoiler qu’à la fin. Elle décrivait ainsi son personnage : « Quelqu’un qui a vécu quelque chose de très marquant […] une personne assez discrète, mais au final qui quand même se dévoile parce que c’est important d’en parler. » Je lui ai dit que c’était une excellente idée, qui donnait un fil à toute la soirée.
Dans le groupe des refuges, un élève a eu une autre idée : raconter le reportage du point de vue de quelqu’un qui se demande s’il est prêt à adopter un animal, parce que le public, « c’est pas des journalistes ». Le groupe qui enquêtait sur un projet de poulailler industriel concluait son film comme un journaliste qui ne prend pas parti, et je leur ai dit qu’ils avaient le droit de donner leur point de vue. Une élève m’a répondu que, même contre le projet, ils ne voulaient pas être agressifs envers l’éleveur, « parce que le pauvre mec, il peut pas faire autrement ». J’étais d’accord avec elle. La militante qu’ils avaient interviewée disait la même chose dans leur film : « c’est pas l’éleveur qu’on vise en fait, c’est le système ».
Cinquante mètres plus loin, la cathédrale
Le soir même, nous avons parcouru le trajet de nuit pour tester chaque mur. Laurent Gauthier avait dessiné un parcours presque entièrement nouveau ; seule la rue des Juifs revenait de l’an dernier. À chaque station, un élève essayait le projecteur, et je montrais comment le tenir sans trembler : les coudes collés au corps, appuyé à un mur, bien perpendiculaire, pour que l’image ne se déforme pas en trapèze. Une élève a tenu l’image parfaitement immobile du premier coup ; elle avait fait quatre ans de tir à l’arc. Je photographiais chaque emplacement et je mettais les photos en ligne au fur et à mesure, dans le dossier partagé où les élèves déposaient leurs films.
Au port de plaisance du Jard, j’ai proposé de nous arrêter au premier mur, qui était plus près. Laurent Gauthier est parti devant et nous a appelés vers un mur plus sombre, cinquante mètres plus loin, qu’il avait repéré en passant à vélo, avec la cathédrale illuminée au-dessus. Il avait raison, et je le lui ai dit sur place. La dernière station, à la sortie du Jard, longe un bâtiment dont les fenêtres ont de vrais barreaux, ce qui allait bien avec un film sur l’enfermement.
Plus tard dans la soirée, l’un des deux enseignants racontait à une réalisatrice de documentaires ce qu’il avait vu chez les élèves ce soir-là : « ils ont vu le parcours. Ils ont imaginé les gens. Ils ont imaginé eux en train de parler devant avec la ville, le bruit, les voitures. » Celles et ceux qui avaient écrit des phrases de cinq lignes ont compris qu’elles ne passeraient jamais dans la rue. « De temps en temps, il faut revenir sur l’oralité. »
Des chiens de berger
Le 9 octobre, la veille de la soirée, j’avais retravaillé tous les films : un peu plus de son sur les voix, un peu plus de lumière et de contraste dans l’image, trois secondes de noir au début, et une minute de noir à la fin pour que le projecteur n’enchaîne pas sur le film suivant. En classe, nous avons répété les textes, puis les passages de matériel, station par station : qui prend le micro, qui porte l’enceinte, qui court installer la station suivante. Je leur ai demandé de toujours penser un tour à l’avance. Ce sont celles et ceux qui vont parler qui viennent chercher les micros, parce que la personne qui vient de projeter a encore la tête dans son film.
Pour mener le public, j’ai pris une image qui allait avec le thème : « vu la thématique, nous sommes des chiens de berger ». Un chien de berger est attentif en permanence, rien de ce qu’il fait n’est désordonné, et il n’a pas besoin d’aboyer. Le public d’une déambulation se laisse porter ; si celles et ceux qui ouvrent la marche vont lentement, les autres iront deux fois plus lentement. Il faut aussi lui dire précisément où aller. « Suivez mes camarades » ne suffit pas, puisque personne ne porte de brassard. Il vaut mieux dire « on revient sur nos pas sur 30 mètres et on prend la première rue à gauche », et montrer la direction du doigt. Laurent Gauthier a ajouté une règle simple : « Une annonce, c’est une personne. »
Je leur ai montré aussi comment parler dans la rue, le micro posé sur le menton, et deux fois plus lentement que d’habitude, parce que la rue résonne et que les gens n’y ont pas la concentration qu’ils auraient dans une salle. J’en ai fait la démonstration en marquant un très long silence au milieu d’une phrase banale, « bon bah maintenant… on va voir le film », et tout le monde s’est tu pour attendre la suite. Ce silence n’avait rien de naturel, et c’est pour cela qu’il marchait. Quand on est ému, on a tendance à dire son texte le plus vite possible pour en finir. Cela m’arrive tout le temps, à moi aussi, et on peut toujours s’arrêter et reprendre plus lentement. Ils avaient aussi le droit de faire une petite blague en emmenant les gens d’une station à l’autre, pour créer de la connivence : ce soir-là, nous serions tous et toutes animateur·rices.
L’élève qui annonçait le dernier film voulait prévenir que certaines images « pourraient choquer la sensibilité » des spectateurs. Je lui ai proposé de dire plus simplement que certaines images sont difficiles à voir, puisqu’elles heurtent forcément, et nous avons convenu de veiller à ce qu’aucun enfant ne soit devant l’écran. Les enseignants, eux, ne voulaient pas prendre la parole, sinon à la fin pour remercier. « C’est vous la lumière, nous on est dans l’ombre », avait dit Laurent Gauthier aux élèves la semaine précédente. J’ai insisté pour qu’il se présente au moins, puisque le public ne sait pas qui est la personne qui parle. J’ai raconté dans L’artiste garant·e comment, dans un tel projet, le mérite revient à l’intervenant dont le nom figure au programme, alors que le parcours, les huit lieux et le thème, ce sont les enseignants qui les ont imaginés.
Le soir, nous avons fait la répétition générale sur tout le parcours, sous la pluie et dans le vent. L’enceinte est tombée deux fois en panne de batterie, et nous avons noté de la laisser allumée toute la soirée suivante. L’élève à capuche s’est essayée à ses apparitions, assise dans un coin de lumière devant lequel le public passait, et comme on la retrouvait à plusieurs endroits sans l’avoir vue bouger, l’effet était un peu surnaturel. À la fin, je voyais pour la première fois tous les films à la suite, et j’ai trouvé qu’ils fonctionnaient très bien ensemble, avec une vraie progression de l’un à l’autre. Je l’ai dit aux élèves : cela donnait envie d’être végétarien, et si je ne l’étais pas déjà, cela m’en aurait donné envie.
Huit murs dans la nuit du 10 octobre
Le samedi 10 octobre, il faisait froid, mais il ne pleuvait pas. Juste avant le départ, j’ai dit aux élèves : « L’erreur fait partie du principe, tout va bien. Plantez-vous les amis, plantons-nous tous ensemble, ce sera merveilleux. » À 20 heures, devant La Comète, j’ai montré au public le pico-projecteur que je tenais à la main, avec les films dedans et une enceinte branchée dessus. J’ai rappelé que le cinéma, à ses débuts, était « un art forain, c’est un art de rue, c’est un art de rencontres simples », et qu’il était lui aussi une technologie nouvelle. Nous voulions mettre les téléphones qui servent à tourner et les pico-projecteurs qui servent à montrer « au service du lien, au service du sens ». Une élève a pris ensuite la parole au nom du groupe, en reprenant presque mot pour mot la formule de l’an dernier : « Nous allons vous présenter 8 projets qui traduisent notre regard sur une question qui nous mobilise tous : le droit animal. »
Pendant une heure, le public a suivi les élèves sur ce parcours :
- sur le parvis de la galerie de l’hôtel de ville, un chat projeté sur le mur, puis la question de savoir si l’on y voyait encore un être vivant sans défense ou de la nourriture, avant un dialogue sur la place des animaux en Inde, en France et en Azerbaïdjan ;
- derrière l’office de tourisme, quai des Arts, une fiction tournée par les élèves, la dispute de deux ami·es dont l’une est devenue végétarienne ; un des élèves n’avait pas pu venir, et une de ses camarades a prévenu le public que, dans les silences, il faudrait « imaginer par vous-même les paroles » ;
- rue des Juifs, une enquête sur un projet de poulailler industriel près de Châlons, avec l’entretien d’une habitante qui le conteste en justice, et un mètre carré déroulé au milieu du public pour faire sentir la densité d’un élevage intensif ;
- rue de la Trinité, les zoos racontés à travers les photographies d’« un ami » dont on apprenait à la fin qu’il n’existait pas, puisque cet ami, disaient les élèves, « c’est nous, c’est vous » ;
- près de l’entrée de la cathédrale, les animaux morts dans les incendies de Gironde, dits à plusieurs voix, chacun·e prenant le micro à son tour, puis des propositions pour sortir de la monoculture, comme replanter des haies ou alterner les cultures ;
- contre la cathédrale Saint-Étienne, l’enquête d’un élève qui se demande s’il est prêt à adopter un animal, et qui va interroger la gérante d’un bar à chats et la responsable d’un refuge de l’agglomération ;
- au port de plaisance du Jard, sous la cathédrale illuminée, les animaux dans les cirques, avec cette question : comment faire évoluer le cirque pour que l’animal y soit respecté ?
- à la sortie du Jard, sous les fenêtres à barreaux, la dystopie, annoncée par un avertissement : certaines images étaient difficiles à voir.
À plusieurs moments du parcours, une silhouette en capuche s’était tenue à l’écart, dans un coin de rue, sur une marche, sans un mot. Au dernier film, pendant qu’une élève cachée dans le public disait le texte de l’héroïne (« J’avais 16 ans quand tout a commencé »), la silhouette s’est avancée sous l’image et a relevé la tête : c’était la jeune femme du film. Le texte se terminait sur ces mots : « Nous sommes des humains, nous sommes des animaux. »
Féliciter les élèves pour leurs hésitations
À la fin du dernier film, Laurent Gauthier a pris le micro et invité tous les élèves à venir devant l’image. Il les a remerciés pour un projet « qui a réclamé beaucoup de travail et très peu de temps pour y parvenir », puis il a ajouté : « je voulais les féliciter pour leur fragilité, leurs hésitations, leurs petites erreurs. Je trouve que, ma foi, c’est rester humain que de ne pas être dans la perfection tout le temps. » Il s’est tourné vers le public : « les élèves étaient là, ils avaient quelque chose à exprimer et des adultes sont venus pour les écouter. Par les temps qui courent, c’est très appréciable. » Il a remercié le festival, La Comète et « notre vénérable établissement », le lycée.
Je me reconnais dans ces mots. Une élève a hésité au début de sa prise de parole, une autre s’est lancée dans son texte, et le public a suivi les unes et les autres avec la même attention. L’an dernier, un élève avait perdu le fil devant tout le monde ; le public l’avait applaudi, ses camarades l’avaient rejoint, et il avait terminé son texte. Depuis, les enseignants racontent cette scène à leurs nouveaux élèves, pour leur dire qu’on peut se tromper devant le public et reprendre.
Après la projection, Laurent Gauthier me faisait remarquer que les stations où les élèves avaient fait leurs images elles-mêmes et eux-mêmes, même imparfaites, étaient celles où leur parole portait le plus. Je l’avais dit la veille à une radio régionale, en annonçant la soirée : ce ne sont pas seulement des élèves qui présentent un projet pédagogique, ce sont de jeunes artistes qui présentent leurs créations au public. La pratique amateur n’est pas une version moins aboutie de la pratique professionnelle. On y trouve autre chose, qui a toute sa valeur pour celles et ceux qui la regardent, et j’ai défendu dans Ce que les artistes professionnels peuvent apprendre du modèle amateur l’idée que les professionnel·les ont beaucoup à en apprendre.
D’une action en marge à une soirée du festival
La première déambulation, en 2021, avait eu lieu le soir de la clôture du festival, comme une action culturelle de plus. Cette année, elle était au programme officiel. Le lundi 5 octobre, Laurent Gauthier est monté avec deux élèves sur la scène de la soirée de lancement pour la présenter, et le samedi, le directeur du festival était là. Je raconte dans Six ans pour entrer au programme comment ce projet a trouvé sa place, pas à pas, dans le programme, le budget et la communication du festival.
Je relie ce mouvement aux droits culturels. Depuis 2015, l’article 103 de la loi NOTRe dispose que la responsabilité en matière culturelle est exercée conjointement par les collectivités territoriales et l’État « dans le respect des droits culturels énoncés par la convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles du 20 octobre 2005 ». La Déclaration de Fribourg sur les droits culturels, rendue publique en 2007, précise ces droits, dans la suite de la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont l’article 27 reconnaît à toute personne le droit « de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté ».
Je reviens souvent sur la différence entre deux logiques. Dans la démocratisation culturelle, une institution amène vers des publics des œuvres qu’elle tient pour importantes. Dans la démocratie culturelle, chacun·e a sa culture, et l’on échange entre cultures sans mépriser celle de l’autre, ce qui ne veut pas dire que tout se vaut ; j’en ai proposé des définitions dans Démocratisation, démocratie culturelle : des définitions situées. À Châlons, on voit à quoi ressemble la seconde : des adolescent·es créent, et le public d’un festival de cinéma vient écouter ce qu’iels ont à dire du monde. Personne ne l’a décrété. Cette place s’est construite d’année en année, grâce au travail des élèves, à la constance des enseignants et aux choix de l’équipe du festival. Dans le même temps, les financeurs publics de l’éducation aux images commencent à inscrire dans leurs critères la participation des jeunes à la conception des projets. C’est de la rencontre de ces deux mouvements, l’un qui vient du terrain et l’autre des politiques publiques, que naît la légitimité que nous n’avions pas au départ. J’en parle plus longuement dans La participation légitime comme horizon des événements culturels, et mes textes sur ces questions sont réunis sous le mot-clé des droits culturels.
Huit films en un peu plus d’un mois
Les élèves ont fait tout cela en un peu plus d’un mois, sur des créneaux de deux heures le vendredi, en pensant à la fois aux images, au son, aux textes, au matériel, à l’ordre de passage et au trajet du public. Les enseignants le disent sans détour : c’est le rythme imposé aux élèves qu’ils trouvent dur. Beaucoup de textes, écrits pour être lus, n’ont été allégés qu’au dernier moment, quand les élèves les ont dits dans la rue et ont entendu ce qui ne passait pas.
Je crois que la prochaine évolution consiste à donner plus de temps : connaître le thème bien avant la rentrée, pour que les idées puissent mûrir, et qu’on renonce assez tôt à celles qui paraissent belles le premier jour et ne tiennent pas deux semaines. L’équipe du festival le souhaite aussi, pour garder le lien avec les lycéen·nes d’un mois d’octobre à l’autre. Reconnaître une pratique amateur dans une programmation, c’est aussi lui donner les conditions d’une création qui ne se fasse pas toujours dans l’urgence.
Laurent Gauthier part à la retraite à la fin de cette année scolaire. Il porte ce projet avec moi depuis la première édition, et cette année, pour la première fois, deux enseignants l’ont mené ensemble, pour pouvoir le transmettre. C’est lui qui a trouvé, en passant à vélo, le mur du Jard au-dessus duquel s’élève la cathédrale illuminée.



























































































































