Depuis une dizaine d’années, j’interviens chaque automne auprès des étudiant·es du master Expographie Muséographie d’Arras, à l’invitation de Serge Chaumier et d’Isabelle Roussel-Gillet, qui le dirigent. Les étudiant·es de première année viennent d’arriver, ils et elles ne se connaissent pas encore, et nous passons deux jours dans un musée de la région à faire des films. Cette année, c’était au MUba Eugène Leroy de Tourcoing, avec onze étudiant·es. Je voudrais raconter ici ces deux journées, mais surtout expliquer pourquoi je leur donne cette forme, et quelle place elles tiennent dans un master dont la pédagogie est, de longue date, une pédagogie du réel.
Un master où l’on ne fait aucun projet fictif
Le master Expographie Muséographie de l’Université d’Artois a accueilli sa première promotion en septembre 2011. Il forme aux métiers de l’exposition et de la muséographie, compris au sens large, dans les musées comme en dehors : concevoir et administrer un projet d’exposition, écrire un programme muséographique, connaître les impératifs de la conservation, travailler avec les prestataires et les partenaires, et développer des outils de médiation, notamment avec les publics éloignés des offres culturelles. Ces dernières années, il a fait une place à l’écoresponsabilité, au point de l’inscrire dans son nom : c’est aujourd’hui le master Expographie Muséographie Écoresponsable. Ce qui le distingue tient en une phrase que ses responsables répètent depuis le début : « Aucun projet fictif n’est réalisé dans le master. » Les étudiant·es travaillent sur des commandes réelles d’institutions culturelles, en projets tuteurés, en apprentissage, dans des workshops, et ce qu’ils et elles produisent (expositions, dispositifs, actions culturelles) est présenté à un vrai public. Le master a reçu un label d’innovation pédagogique, il a créé en 2019 un festival des expositions, qui a investi différents lieux d’Arras, et il s’appuie sur le MuséoLab, un fablab de l’université installé à Louvre-Lens Vallée, dont Serge Chaumier est le responsable scientifique.
Cette pédagogie porte la marque de celles et ceux qui l’ont construite. Serge Chaumier, professeur de muséologie, est l’auteur de nombreux ouvrages sur les musées et la médiation, dont La Médiation culturelle, avec François Mairesse (2013), et Altermuséologie. Manifeste expologique sur les tendances et le devenir de l’exposition (2018) ; on retrouve dans ses livres comme dans sa manière d’enseigner la conviction que l’exposition est une forme vivante, à inventer avec les publics plutôt qu’à concevoir pour eux. Isabelle Roussel-Gillet, professeure des universités, docteure en littérature, commissaire d’expositions, avait consacré dès 2002 un livre à la pédagogie de projet, cosigné avec Sylvie Scoyez-Van Poppel, Vivre, accompagner un projet. Du questionnement à l’expérience et de l’expérience à la compétence, dont le titre résume déjà la démarche du master. Ensemble, ils ont dirigé Pratiques de commissariat d’exposition. Récits d’expériences pour une réflexion incarnée (2017) et réuni l’anthologie Le Goût des musées (2020). J’avais réalisé en 2020 un film de présentation du master, et j’écrivais déjà en le présentant ce que je crois toujours, que ce master repose sur la pédagogie active et la créativité, pour que chacun·e gagne en autonomie, dans son métier comme dans sa vie.
Faire des films et faire faire des films
Serge Chaumier et Isabelle Roussel-Gillet ont intégré dès l’origine la création vidéo dans la formation, et pas comme une compétence technique parmi d’autres. Ils avaient repéré le festival Musées (em)portables, qui invite les visiteur·euses de musées à réaliser avec leur téléphone un film de trois minutes sur leur expérience de visite, et ils en avaient fait un temps fort de l’année. Les étudiant·es y présentaient leurs films, et jusqu’à il y a deux ans ils et elles menaient aussi des ateliers dans des établissements scolaires et des maisons de retraite, pour aider d’autres personnes à en tourner. Dans ce master, on a donc toujours tenu les deux bouts de la chaîne, la création et la médiation de la création. C’est ainsi que je suis arrivé, il y a une dizaine d’années, pour enseigner la vidéo, et dans ce que je propose, je tiens toujours les deux ensemble, faire des films et faire faire des films.
Le workshop de rentrée est la première étape d’un parcours en trois temps. Deux jours dans un musée, au début de l’année, pour créer. Puis les étudiant·es tournent sans moi leurs films pour le festival. Puis je reviens une journée, pour travailler avec le groupe sur ces films, et pour aborder ce dont ils et elles auront besoin ensuite : les capsules de médiation vidéo que les musées produisent de plus en plus, des notions techniques sur le matériel, la collecte ethnographique filmée, que nous avions menée l’an dernier au LAAC de Dunkerque sur le carnaval, et le vidéomapping, qu’ils et elles découvriront alors. Les deux premiers jours, eux, ne sont pas un cours de vidéo.
Des gens qui ne se connaissent pas encore
Quand les étudiant·es de première année arrivent au workshop, ils et elles se connaissent depuis quelques jours, ils et elles ne me connaissent pas, et la plupart n’ont jamais fait de film. Au tour de table du premier matin, j’ai été frappé de voir qu’une bonne partie du groupe se demandait comment accueillir au musée des gens qui n’ont pas l’habitude d’y venir, comment ouvrir le lieu à des personnes qui ne s’y sentent pas attendues. C’est devenu le thème de nos deux jours. Et l’enjeu, pour moi, était double : que onze personnes deviennent un groupe capable de créer ensemble, et que chacune d’elles découvre qu’elle est capable de créer, en deux jours, sans que personne ait à le lui dire.
Tout ce que je mets en place ne sert qu’à cela. Il ne s’agit pas de transmettre des techniques, qui viendront le troisième jour, mais de construire un cadre qui autorise. J’arrive avec du matériel : une petite caméra compacte qu’on se passe de main en main sans jamais l’arrêter, un visualiseur qui filme une table, des micros, des instruments de musique, des caisses de revues et de catalogues à découper, des ciseaux, des feutres. J’arrive avant les étudiant·es, et je passe du temps à disposer les tables du salon de réception du musée, entre les boiseries, sous les lustres, pour que l’on entre dans un espace préparé. Et je donne des consignes qui portent toujours sur le cadre, jamais sur le contenu : un temps court, une contrainte formelle, un plan-séquence, et, à l’intérieur, toute liberté.
Premier jour : une photographie, puis onze objets qui parlent
La première proposition, le premier matin, est la plus simple. Par équipes de trois, visiter le musée pendant un quart d’heure, et faire une seule photographie sur le thème de l’ouverture, avec une contrainte : qu’une main apparaisse dans l’image. Visiter d’abord, décider ensuite : je demande qu’on ne cherche pas dans le musée ce qu’on a dans la tête, et qu’on s’arrête là où un endroit nous retient. Les quatre photographies rapportées partaient chacune d’un détail du MUba que personne ne connaissait vingt minutes plus tôt, comme une porte entrebâillée ou un empâtement de peinture. Nous les avons regardées ensemble, toutes lumières éteintes, avec une règle : les auteur·rices se taisent, et les autres disent ce qu’ils et elles y voient. Ce renversement, où l’on découvre que son image dit des choses qu’on n’y a pas mises, est le premier moment où le groupe se constitue, parce que chacun·e y est regardé·e avec attention par les autres.
L’après-midi, nous avons tourné un film collectif. Chacun·e a choisi, dans une salle du musée, un objet, une œuvre, un élément d’architecture, et lui a prêté sa voix ; la caméra passait de main en main, sans montage, et le film était fini quand elle s’arrêtait. Une chaise s’est plainte qu’on lui marche dessus, Ghislaine, la bouche d’aération, a dit qu’elle avait peur qu’on l’oublie, un cadre vide a conclu. Le film s’appelle Accès, titre trouvé en une minute par une étudiante ; nous l’avons tourné deux fois et regardé dix minutes plus tard. Nous l’avons aussi montré, sans rien lui en dire, à une personne qui n’avait rien vu de la journée, pour savoir s’il tenait tout seul. Puis, par petites équipes, les étudiant·es ont tourné des fictions courtes en plan-séquence, dont les personnages ne parlent pas mais dont on entend les pensées en voix off, sur le thème de la journée. Ces films étaient en ligne le soir même, dans un espace de partage ouvert dès la première photographie, où chacun·e pouvait les télécharger et les montrer. La directrice du musée est venue en fin de journée parler de son établissement, un musée à taille humaine, de ce qu’on peut y inventer, et de la place qu’y tient le travail invisible des équipes ; cette rencontre a nourri les films du lendemain.
Deuxième jour : des papiers, une caméra, un micro
Le second jour, j’ai installé dans le salon le dispositif de cinéma d’animation en papier découpé que j’emploie depuis plus de dix ans dans des musées, des centres sociaux, des lieux d’accueil. Il y a une grande table couverte de revues, de catalogues et de ciseaux, dans un coin le visualiseur, dont l’image est projetée en direct sur l’écran, avec un micro, et dans un autre les instruments. On découpe sans savoir ce qu’on va faire, et ce sont les papiers qui donnent des idées. Trois films sont sortis de cette journée, un conte où une planète grise retrouve ses couleurs, une visite au musée qui transforme peu à peu une visiteuse, une suite de rencontres entre des personnages trouvés dans les pages des revues ; les voix, enregistrées tout près du micro, avaient une intimité que les étudiant·es ont remarquée au visionnage, sans que j’aie à le leur dire. Nous avons consacré la fin de l’après-midi à préparer leurs films pour le festival, avec les quelques notions de langage audiovisuel dont ils et elles auraient besoin : la différence entre surprise et suspense, le son avant l’image, et le titre et le générique comme contrat de lecture.
Rien de tout cela ne demandait de savoir filmer. Chaque proposition était assez simple pour que tout le monde s’y lance sans se demander s’il ou elle en était capable, et assez ouverte pour que celles et ceux qui voulaient aller plus loin le puissent. En deux jours, le groupe a fait quatre photographies, un film collectif en deux prises, quatre fictions et trois films d’animation, tous signés et mis en ligne. Mais surtout, onze personnes qui ne se connaissaient pas ont accepté d’être ridicules devant les autres en prêtant leur voix à une chaise ou à une bouche d’aération, ont joué, découpé, regardé ensemble ce qu’elles avaient fait, et sont reparties en sachant qu’elles pouvaient créer. C’est ce que j’entends par un cadre qui autorise.
Avant les premières commandes
Je crois que ce workshop a sa place au début de l’année parce que, dans une formation où l’on ne fait aucun projet fictif, les étudiant·es doivent très vite se comporter en professionnel·les face à de vraies institutions et à un vrai public. Cela suppose de l’autonomie, de la confiance en ses propres capacités, et une aptitude à inventer au contact d’un lieu et des gens, plutôt qu’à appliquer ce qu’on a appris. Les deux jours de création permettent d’en avoir un avant-goût, à petite échelle et sans obligation de résultat. On y apprend qu’on trouve des idées dans un lieu plutôt que dans sa tête, qu’un groupe peut penser sans délibérer, qu’une contrainte libère, que ce qu’on fabrique s’adresse à des gens qui ne sont pas là, et qu’on peut s’exposer devant les autres sans être jugé·e. Ce sont des apprentissages de médiation autant que de création, et c’est pourquoi la vidéo, dans ce master, n’a jamais été une matière à part.
J’ai tiré de ces deux journées une série d’articles méthodologiques, publiés dans la rubrique des outils d’animation culturelle audiovisuelle de ce site : Ne cherchez pas dans le lieu ce que vous avez dans la tête, Aller au bout, Par couches successives, Ce n’est pas une private joke, Ghislaine, la bouche d’aération, Un bon prétexte, La voix d’abord, Payer de sa personne, Écrire le mot fin, Mettre la table et Garder la trace. Aucun ne parle seulement de Tourcoing ; dans chacun, je pars de ce qui s’y est passé pour décrire une façon de faire que j’emploie depuis longtemps, avec toutes sortes de publics.