Jouer l’élève pour transmettre un atelier

Le 5 octobre 2026, journée de formation de l’équipe de médiation de la compagnie Ex Voto à la Lune, dirigée par Émilie-Anna Maillet, à l’atelier de réalisation du parcours immersif du Voyage de Kristoffer, que j’ai conçu avec elle, un mois avant les premières classes de la tournée.

5 octobre 2026 Benoît Labourdette  9 min

Pour que l’équipe de médiation puisse conduire seule l’atelier de réalisation du Voyage de Kristoffer, j’ai construit la journée du 5 octobre en trois temps : la prise en main du matériel définitif par l’équipe elle-même, des séances jouées où je tenais le rôle d’un élève, puis un guide méthodologique de quarante-huit pages écrit à partir de l’enregistrement de la journée. Je relis ensuite la journée avec un texte du chercheur Pierre Pastré, « Apprendre à faire », publié en 2006 dans un ouvrage collectif des PUF.

Un atelier conçu à deux, animé par d’autres

Depuis juin 2025, je conçois avec Émilie-Anna Maillet l’atelier de réalisation du parcours immersif qui accompagne son spectacle Le Voyage de Kristoffer, d’après Kant de Jon Fosse. Dans ce parcours, des classes d’enfants de 7 à 12 ans traversent une chambre en réalité virtuelle, un labyrinthe cosmogonique en réalité augmentée et cet atelier, où des groupes de six à huit enfants réalisent en vingt minutes un film d’animation en plan-séquence, en manipulant des objets sous une caméra placée au-dessus d’une table. J’avais annoncé cette étape dans « Le Voyage de Kristoffer » : l’équipe de médiation se forme à l’atelier de création. La compagnie Ex Voto à la Lune part en tournée début novembre au Théâtre Nouvelle Génération de Lyon, puis aux Gémeaux à Sceaux et à la MC2 : Grenoble, et dans chaque lieu, les médiateur·rices de la compagnie animeront l’atelier sans moi.

Les objectifs que j’avais fixés pour la journée venaient de cette situation. D’abord, l’équipe devait savoir dépanner seule une caméra qui ne répond plus ou un micro débranché. Ensuite, conduire un groupe d’enfants du piochage des objets jusqu’à la projection, en vingt minutes. Il restait aussi des choix à trancher avec Émilie-Anna (la musique, le moment du titre, le changement de fond, etc.). Enfin, tout ce que nous déciderions devait être écrit, pour servir pendant la tournée. Nous étions quatre autour du matériel définitif, Émilie-Anna, Flore et Mélik, qui animeront l’atelier, et moi : l’ordinateur, la caméra documentaire, le micro, le vidéoprojecteur, l’écran, et les deux cents objets imprimés sur bois et découpés qu’Émilie-Anna a conçus avec un graphiste.

Les réglages faits par l’équipe, de ses propres mains

Nous avons consacré la matinée à la technique, et j’ai tenu à ce que chaque réglage soit fait par l’équipe elle-même, sur son ordinateur, pendant que je guidais. On retrouve plus facilement un réglage qu’on a fait de ses mains que celui qu’on a regardé faire, et c’est l’équipe qui sera seule devant l’ordinateur, un matin, dans un théâtre qu’elle ne connaît pas.

Premier exemple, l’affichage. L’image de la caméra apparaissait toute petite dans OBS Studio, le logiciel libre avec lequel nous enregistrons les films, car Windows agrandissait tout à 150 %. Nous avons ramené l’échelle à 100 % (clic droit sur le Bureau, puis « Paramètres d’affichage »). Nous avons ensuite désactivé la mise en veille. Mélik avait allumé l’ordinateur pour la première fois la veille, et une mise à jour de Windows était déjà en attente : nous avons donc convenu de lancer les mises à jour la veille de chaque atelier. Dans OBS, nous avons réglé le format des fichiers (MP4, 1920 × 1080 pixels, 25 images par seconde) et rangé les panneaux sur les côtés de la fenêtre. Les enfants verront cette fenêtre en grand sur l’écran, avec le bouton « Démarrer l’enregistrement ». Mélik y voit deux moments de la séance : le « studio » pendant le tournage, avec ses boutons, puis la projection finale en plein écran, où l’on devient spectateur.

Le moment le plus réussi de la matinée a été celui de l’incrustation. Les enfants filment leurs objets sur un tapis noir ; dans OBS, le noir est rendu transparent par un filtre, et un fond de cosmos, de matière ou de lumière apparaît derrière les objets, qui semblent flotter dans l’espace. Flore a trouvé le réglage du filtre que nous avons conservé. En manipulant la caméra, Mélik a découvert qu’une fois ce filtre réglé, on n’avait plus à toucher à l’ordinateur : d’une salle à l’autre, il suffit d’ajuster la luminosité sur la caméra jusqu’à ce que le noir soit vraiment noir. Nous en avons fait la règle de l’atelier. En formation, je cherche à provoquer ce genre de trouvaille, car on retient bien une règle qu’on a trouvée soi-même.

Nous avons aussi eu deux vrais incidents. Pendant un essai, le micro s’est déconnecté, et la séquence a été enregistrée sans son. En cherchant le micro, j’ai débranché la caméra par erreur, et elle a disparu d’OBS. Pour la retrouver, on ouvre la source de la caméra, on choisit un autre périphérique (la webcam de l’ordinateur), on valide, puis on revient à la caméra IPEVO. Pour le micro, on le sélectionne à nouveau dans la liste, à la place de « Par défaut ». Nous avons réglé ces pannes ensemble, un jour sans élèves, et chacune a maintenant sa ligne dans le tableau de dépannage du guide.

En fin de matinée, Flore et Mélik savaient enregistrer une séquence, la ranger et projeter à la suite les séquences d’une classe. Pour ranger, j’ai proposé de nommer chaque dossier par la date à l’envers, l’année d’abord (26-10-05 Tests, par exemple). Flore et Mélik ont trouvé cet ordre déroutant. Je leur ai expliqué que l’ordinateur classe les noms par ordre alphabétique : avec l’année en tête, cet ordre devient aussi l’ordre chronologique, et la tournée s’étend sur 2026 et 2027. « Comme les Américains », a résumé Mélik. Pour projeter, on glisse les quatre fichiers dans une liste de lecture de VLC, et on les regarde à la suite, sans aucun montage.

Pendant la matinée, Mélik a remarqué que je prenais le temps de tout expliquer « step by step, sans se moquer », et Émilie-Anna a ajouté qu’il n’y avait « pas de condescendance ». Je le fais exprès, pour une raison pratique. Flore nous a dit dans l’après-midi qu’elle ne trouvait « rien évident », et qu’elle prenait des notes pour cette raison. Une personne qui craint de paraître ignorante cesse vite de poser des questions. Or en tournée, l’équipe sera seule, et personne ne sera là pour y répondre. Je remercie donc pour chaque question (« merci pour ta question, c’est important », ai-je répondu à propos de l’ouverture des fichiers vidéo). Je donne la raison de chaque règle, et je refais une manipulation autant de fois qu’il le faut. Pour l’ordre des dates, Émilie-Anna l’a dit à sa façon : « Maintenant que tu comprends la raison, je pense que c’est beaucoup plus facile. » Cette attention se prépare et se travaille, comme le reste du métier. J’en ai décrit les ressorts dans La confiance comme acte technique.

Silence, ça tourne, et un signe de la main

Lors de notre premier tournage d’essai, nous avons dit « Attention, ça tourne. Action ! » avant d’avoir lancé l’enregistrement. J’ai alors expliqué le protocole que j’emploie dans mes ateliers, et je vous le donne tel quel. On dit « Silence ». On dit « Ça tourne » en cliquant sur « Démarrer l’enregistrement ». On attend deux ou trois secondes. On donne le départ par un signe de la main, sans parler, car le mot « Action » s’entendrait dans le film. À la fin, on attend encore quelques secondes avant d’arrêter. Grâce à ces secondes de marge, on garde le premier geste des enfants, et on peut faire un fondu au moment d’assembler le film.

Mélik pensait tourner les quatre groupes d’une classe « en one shot », dans un seul fichier, en mettant l’enregistrement en pause entre deux groupes. J’ai proposé un fichier par groupe. Pourquoi ? Avec un seul fichier, un groupe qui rate sa prise, ou une fausse manipulation sur le bouton de pause, oblige à tout refaire, et le premier groupe ne reviendra pas tourner. Avec un fichier par groupe, seule la séquence ratée est à refaire. L’équipe a adopté cette règle.

Trois séances jouées, avec un élève de plus

L’après-midi, nous avons joué trois séances de tournage. Mélik a animé la première et la troisième, Flore la deuxième, et l’autre faisait l’élève avec moi. Nous suivions le déroulé prévu pour les classes : la lecture des règles, le piochage à l’aveugle, quelques minutes pour imaginer, la répétition, le tournage. Après chaque prise, nous regardions le film sur le grand écran, puis nous en parlions. Pendant l’accueil de la première séance, j’ai demandé à Mélik d’aller « quatre fois plus vite » : dans une vraie séance, d’autres groupes attendent pendant qu’on explique.

La première séance portait sur le premier chapitre de l’histoire, l’origine du monde. Une musique accompagnait la prise, et Mélik réglait son volume pendant que nous jouions. Notre séquence a duré une minute trente, et la séance dix minutes. Émilie-Anna a relevé un « ventre mou » au milieu de la séquence. Elle a proposé de construire chaque séquence en trois étapes (un état de départ, ce qui se passe, un état d’arrivée) et de les faire redire au groupe avant de tourner. J’avais été réservé sur la musique plus tôt dans la journée, car je me méfie de tout ce qu’on ajoute au dispositif. Après la prise, je l’ai trouvée « stabilisante », et je l’ai dit au groupe.

À la deuxième séance, Flore animait, et Mélik et moi jouions le deuxième chapitre, l’arrivée d’un agent transformateur. Notre point de départ était la dernière image du groupe précédent, un escalier. Dans notre histoire, Chewbacca montait l’escalier, puis une échelle, et se transformait en fusée. Avant de tourner, Flore nous a fait résumer notre plan. Pendant la prise, elle nous indiquait les étapes avec ses doigts, sans un mot. Mélik a dit ensuite ne les avoir jamais regardés, et Émilie-Anna a remarqué qu’on sent le signe sans le voir. La séquence a duré une minute. J’ai dit ensuite que je m’étais senti « assez bien pris en charge », et Flore a résumé la leçon : « il faut cadrer, cadrer, cadrer ».

La troisième séance, animée par Mélik, réunissait la transformation et la résolution. Mélik nous a prévenus que le fond allait changer pendant la prise. Nous avions réglé dans OBS un fondu de deux à trois secondes entre deux images de fond, et Mélik a fait apparaître la seconde au milieu de la séquence. Nous avons fini sur un lit, où tous les personnages allaient « dormir pour l’éternité ». Le groupe a trouvé son titre : Le sommeil.

J’ai joué l’élève dans les trois séances, et je suis parfois sorti du rôle pour parler en formateur. Pendant l’accueil de la première séance, Mélik voulait garder la surprise et ne pas dire aux élèves à quoi serviraient les objets. J’ai interrompu la séance un instant. Les élèves piochent leurs objets pendant que Mélik installe les casques de réalité virtuelle d’un autre groupe, soit cinq minutes. Or, comme je l’ai dit ce jour-là, « choisir 15 objets, ça prend pas 5 minutes, ça prend 1 minute 30 », et un groupe qui ne sait pas quoi faire de ses objets passe le reste du temps à s’agiter. Il faut donc donner le but dès le début : « vous allez prendre des objets et vous allez commencer à réfléchir à un film sur l’origine du monde ». En fin de journée, j’ai parlé des rôles. Dans un groupe de six enfants, chacun·e doit avoir une mission, même modeste : faire le bruit du vent avec la bouche, préparer les objets et les tendre aux autres, etc. Je l’ai souvent vu avec des classes de SEGPA : un enfant à qui l’on confie une tâche utile, à sa mesure, est content de la faire. Et comme je l’ai dit à l’équipe ce soir-là, « le diable, c’est l’ennui ».

Ce que Pierre Pastré appelle apprendre à faire

Pierre Pastré, l’un des fondateurs de la didactique professionnelle, a étudié comment les adultes apprennent dans et par leur travail. Dans « Apprendre à faire » (dans Étienne Bourgeois et Gaëtane Chapelle, dir., Apprendre et faire apprendre, PUF, 2006), il distingue l’activité productive, par laquelle on transforme le réel, de l’activité constructive, par laquelle on se transforme soi-même en agissant. Il explique que l’apprentissage par l’action gagne à être complété par une analyse, après coup, de sa propre activité (un débriefing). Il propose aussi de tirer du travail réel des situations-problèmes, et de les faire vivre en simulation.

Nos trois séances jouées étaient des simulations de ce type, et nos discussions devant l’écran, après chaque prise, des débriefings. Pastré remarque aussi que les professionnel·les expérimenté·es deviennent souvent laconiques. Leur savoir sert à guider l’action (il parle de forme opératoire), et ils et elles l’appliquent sans l’énoncer. Le savoir qu’on écrit et qu’on enseigne relève d’une autre forme, qu’il appelle forme prédicative. Le protocole « Silence, ça tourne » en donne un exemple. Je l’emploie depuis des années, et je l’ai expliqué le 5 octobre parce que nous avions dit « Action ! » avant de lancer l’enregistrement.

Un guide de quarante-huit pages pour la tournée

Émilie-Anna avait préparé dans le Drive de la compagnie deux rubriques à remplir ce jour-là, « Installation tech atelier » pour les technicien·nes des lieux et « Tips tournage atelier » pour l’équipe de médiation. En fin de journée, j’ai proposé à Flore de coller toutes les captures d’écran dans un document Word, avec des petits titres. J’en ai finalement fait un guide méthodologique de 48 pages, en 17 parties, qui reprend ces deux usages. Pour l’écrire, j’ai utilisé la transcription de la journée (plus de 85 000 mots), 31 captures d’écran, 11 photographies, les deux dossiers de la compagnie et un tableau de Guillaume Duprat sur les cosmologies traditionnelles.

On y trouve par exemple les quatre valeurs du filtre d’incrustation réglé par Flore (la dernière est 0,0502), le plan de la table de tournage, le protocole « Silence, ça tourne », le nommage des fichiers, trois manières d’assembler un film (avec Shutter Encoder, LosslessCut ou CapCut), le déroulé d’une séance et un tableau de dépannage de dix-sept lignes. Nous relirons ce guide ensemble après les premières classes, au Théâtre Nouvelle Génération de Lyon, en novembre.

Ce que l’agence propose : Former les professionnel·les.

Documents

Portfolio

Jouer l'élève pour transmettre un atelier - 1 © Benoît Labourdette 2026. Jouer l'élève pour transmettre un atelier - 2 © Benoît Labourdette 2026. Jouer l'élève pour transmettre un atelier - 3 © Benoît Labourdette 2026. Jouer l'élève pour transmettre un atelier - 4 © Benoît Labourdette 2026. Jouer l'élève pour transmettre un atelier - 5 © Benoît Labourdette 2026. Jouer l'élève pour transmettre un atelier - 6 © Benoît Labourdette 2026. Jouer l'élève pour transmettre un atelier - 7 © Benoît Labourdette 2026. Jouer l'élève pour transmettre un atelier - 8 © Benoît Labourdette 2026. Jouer l'élève pour transmettre un atelier - 9 © Benoît Labourdette 2026. Jouer l'élève pour transmettre un atelier - 10 © Benoît Labourdette 2026.

Voir aussi

Dans la rubrique Formations Éducation aux images 26 publications

Citer ce texte Benoît Labourdette, « Jouer l’élève pour transmettre un atelier », Benoît Labourdette production, 5 octobre 2026.
https://www.benoitlabourdette.com/les-recits/former-les-professionnels/formations-education-aux-images/jouer-l-eleve-pour-transmettre-un-atelier?lang=fr

Cet article est long : vous pouvez l'emporter.

Télécharger en PDF