L’intelligence collective ne surgit pas d’elle-même quand on réunit des personnes de bonne volonté : elle dépend du cadre, des règles et de l’animation. À partir des travaux d’Elinor Ostrom sur l’auto-organisation, de ceux de Marion Carrel sur la participation, et de ma pratique des ateliers, je propose quatre principes : des règles élaborées par le groupe, une facilitation artisanale, un objet commun à fabriquer, une place préparée pour l’imprévu.
Des règles élaborées par les personnes qu’elles concernent
L’économiste Elinor Ostrom a étudié pendant des décennies des communautés qui gèrent durablement des ressources communes, pâturages, systèmes d’irrigation, zones de pêche (Governing the Commons, 1990, traduit sous le titre Gouvernance des biens communs, De Boeck, 2010). Contre le fatalisme de la « tragédie des communs », qui prédit que tout bien partagé finit pillé, elle a établi que l’auto-organisation réussit, et réussit selon des principes identifiables : des limites claires, des règles ajustées aux conditions locales, une surveillance exercée par les membres elleux-mêmes, des mécanismes peu coûteux de résolution des conflits, et surtout la participation des personnes concernées à l’élaboration et à la modification des règles. Ce dernier principe est le plus directement transposable aux dispositifs collectifs : un groupe tient les règles qu’il a fabriquées, et subit celles qu’on lui livre toutes faites. Même un atelier d’une journée peut commencer par l’élaboration commune de quelques règles de fonctionnement, et ce temps apparemment perdu change la nature de tout ce qui suit.
Une facilitation artisanale
La sociologue Marion Carrel a observé ce que devient l’injonction à la participation dans les quartiers populaires (Faire participer les habitants ?, ENS Éditions, 2013). Son constat est que la participation proclamée produit souvent une participation de façade, où les habitant·e·s valident des décisions déjà prises, et que la participation réelle exige des conditions précises : du temps, des tiers qui facilitent, des méthodes exigeantes. Elle parle d’un artisanat de la participation, et le mot me paraît juste. Animer n’est pas rester neutre, car la neutralité laisse faire les asymétries ordinaires, celles qui donnent la parole aux plus diplômé·e·s, aux plus à l’aise, aux habitué·e·s des réunions. L’artisanat consiste à travailler ces asymétries par le dispositif même : petits groupes, tours de parole, passage par l’écrit ou par la fabrication plutôt que par la joute verbale, attention aux silences.
Un objet commun à fabriquer
Le cœur de ma méthode tient dans un déplacement : remplacer la confrontation des opinions par la coopération des gestes. Quand un groupe débat, chacun·e défend une position et les asymétries de langage règnent. Quand un groupe fabrique, un film d’animation, une carte du territoire, un récit collectif, les positions deviennent des contributions, et la matérialité égalise : devant du papier et des ciseaux, personne n’est expert·e. J’ai décrit ce fonctionnement dans les ateliers sur l’imaginaire des catastrophes (Crée ton film sur l’imaginaire des catastrophes) et son effet sur les compétences psychosociales dans l’article Quand trente-cinq professionnel·le·s découvrent leurs compétences psychosociales par l’expérience créative. L’objet fabriqué a une dernière vertu : il se montre. La restitution publique, projection, exposition, mise en ligne, transforme la parole du groupe en acte adressé au territoire, et cette adresse est le moment proprement politique du dispositif. La qualité d’écoute qui a régné pendant la fabrication se lit dans les œuvres produites, et le public la perçoit.
Une place préparée pour l’imprévu
Un dispositif conçu pour préparer aux crises serait incohérent s’il s’effondrait à la première perturbation. J’ai proposé dans l’article Présence dans l’imprévu la notion de greffe de l’inattendu : préparer le terrain pour que l’accident, l’absence, la panne puissent être accueillis comme des matériaux plutôt que subis comme des échecs. Concrètement, cela demande des règles simples et peu nombreuses, qui survivent aux bouleversements de programme, des rôles redondants, pour que le départ d’une personne ne bloque rien, et des marges de temps, qui sont des marges de liberté. Le dispositif enseigne alors par sa forme même la relation à l’incertitude qu’il cherche à transmettre : les participant·e·s font l’expérience d’un cadre qui tient à travers les fluctuations, et cette expérience vécue vaut tous les discours.
Ces principes tiennent en une page, et c’est voulu. Je les documente publiquement pour que toute personne qui anime des groupes, dans le champ culturel, social, éducatif ou du soin, puisse s’en emparer, les adapter et les transmettre à son tour.