Dans un petit livre paru au printemps 2026 dans la collection « Tracts » de Gallimard, le philosophe Baptiste Morizot et le juriste Laurent Neyret proposent de faire de l’habitabilité la valeur cardinale du droit de ce siècle. Je partage leur volonté, mais je résiste à leur proposition dans sa forme. En effet, la liberté et la dignité sont des attributs des personnes, alors que l’habitabilité est une relation entre un milieu et celles et ceux qui l’habitent, et une relation ne s’inscrit pas dans le droit comme un attribut. Je propose de mettre l’habitabilité au bout du chemin plutôt qu’au fondement, parce qu’on ne peut qu’habiter, prendre soin d’un lieu, y organiser le désaccord de façon renouvelée, et que l’habitabilité en résulte.
Le « Tract » d’un philosophe et d’un juriste
Baptiste Morizot enseigne la philosophie à l’université d’Aix-Marseille et travaille sur les relations entre les humains et le monde vivant ; j’ai lu avec admiration son Manières d’être vivant (Actes Sud, 2020). Laurent Neyret est professeur de droit à Sciences Po, après avoir dirigé le cabinet de Laurent Fabius au Conseil constitutionnel entre 2018 et 2025. Leur livre, Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque (Gallimard, collection « Tracts », avril 2026), tient en soixante-quatre pages, et ses auteurs ont reçu pour lui le prix Olivier-Debouzy, décerné à des travaux juridiques originaux. Leur thèse est que le droit protège ce qu’il nomme, et qu’il n’a jamais nommé la condition première de tout ce qu’il protège. Ils déroulent pour cela la visite d’une série de siècles, où furent nommés, à chaque époque, un mal pour lui opposer une valeur : l’arbitraire et la liberté au XVIIIe, les privilèges et l’égalité au XIXe, l’inhumain et la dignité au XXe, et pour le nôtre la destruction du tissu vivant qui rend la Terre habitable, à laquelle il faudrait opposer l’habitabilité. Cité dans Le Monde en septembre 2026, Laurent Neyret dit de l’habitabilité qu’elle est « la condition de tous nos droits et libertés » ; sans elle, on ne peut plus aller et venir pendant les canicules, ni entreprendre sans voir ses récoltes brûler. Les deux auteurs comparent leur proposition à ce qui s’est passé à Nuremberg, où les puissances alliées ont créé un droit à la hauteur des crimes qu’elles avaient à juger, et ils demandent qu’on franchisse aujourd’hui le même pas devant la destruction du monde vivant, qui se poursuit avec des permis d’exploitation en règle.
J’ai lu ce livre à sa parution, et il m’a laissé une gêne, que je ne savais pas très bien expliquer. Je suis d’accord avec leur objectif, puisque des forêts sont rasées et des rivières asséchées en toute légalité, et que le droit devrait pouvoir juger ces destructions comme des crimes. Mais je ne les suis pas dans la manière dont ils le formulent, parce qu’ils présentent leur proposition comme la seule évidence, la solution, à laquelle on laquelle il faudrait absolument adhérer. Le fait qu’on puisse avoir un chemin différent du leur n’a pas de place dans le livre. Il m’a fallu du temps, et des discussions avec Christelle Blouët et Anne Aubry, de Réseau Culture 21, qui défendent ce texte avec conviction, pour comprendre que ma gêne portait sur deux choses distinctes : le type de valeur qu’est l’habitabilité, et l’ordre dans lequel on la place. Un article de Claire Legros dans Le Monde du 22 septembre 2026, où sont rassemblées les controverses nées en France pendant l’été 2026, après des canicules d’une violence inédite, entre des géographes, Nathalie Blanc, Daniel Béhar, Aurélien Delpirou et Guillaume Faburel, et la philosophe Cynthia Fleury, m’a permis de les démêler.
Un droit sans titulaire
La liberté, l’égalité et la dignité sont des attributs des personnes. Chaque personne est libre, chaque personne est l’égale des autres, chaque personne est digne, et chacune peut donc s’en réclamer devant un tribunal, contre l’État ou contre quelqu’un d’autre. L’habitabilité est d’une autre nature, elle porte sur un milieu, ou plus exactement sur la relation entre un milieu et celles et ceux qui y vivent. Nathalie Blanc, directrice de recherche au CNRS et directrice du Centre des politiques de la Terre, dit dans l’article du Monde que l’habitabilité va au-delà des seuils physiques de température et d’accès à l’eau et désigne la possibilité de mener une vie digne, qui varie selon l’âge, le genre, l’état de santé et d’abord selon le niveau social. Daniel Béhar et Aurélien Delpirou vont plus loin en refusant d’y voir une qualité naturelle des lieux ; pour eux, elle se construit collectivement, en situation, de manière fragile et conflictuelle. Une relation n’a pas de titulaire. Quand on l’élève au rang de valeur cardinale, il faut décider qui pourra s’en prévaloir, et il n’y a que deux réponses possibles : soit le milieu lui-même, comme la Nouvelle-Zélande l’a fait en 2017 en reconnaissant au fleuve Whanganui la personnalité juridique, soit les personnes, sous la forme d’un droit à vivre dans un milieu habitable.
Or ce second droit existe déjà. Il est énoncé dans les deux premiers articles de la Charte de l’environnement de 2004, adossée à la Constitution française par la loi constitutionnelle du 1er mars 2005 :
- Article 1er : « Chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé. »
- Article 2 : « Toute personne a le devoir de prendre part à la préservation et à l’amélioration de l’environnement. »
Le rapport du Sénat souligne que le constituant n’a pas entendu faire de la nature un sujet de droit : l’article 1er de la Charte reconnaît à chacun le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé, tandis que l’article 2 impose à toute personne le devoir de contribuer à sa protection et à son amélioration. Le droit se lit ainsi avec son corollaire, le devoir. Dès 1972, les États réunis à Stockholm par les Nations unies déclaraient que chacun a droit à un environnement dont la qualité permette une vie digne, et le 28 juillet 2022, l’Assemblée générale des Nations unies a reconnu, par cent soixante et une voix et aucune contre, le droit à un environnement propre, sain et durable. Laurent Neyret connaît ces textes mieux que moi ; son argument est que le droit de l’environnement, immense, plafonne parce qu’on n’a jamais nommé la valeur sur laquelle il repose. La nouveauté du livre est donc un nom, une série de siècles et un rang, c’est-à-dire un choix de mots et une pédagogie, et c’est ce qui le rend si lisible et si convaincant. Nommer les choses est essentiel, j’en suis convaincu ; Bruno Latour et Nikolaj Schultz soutiennent qu’une classe politique se constitue autour des conditions d’habitabilité qu’elle défend, et j’en ai tiré une voie pratique dans l’article Atterrir ensemble. Mais nommer n’est pas suffisant pour fonder, et la question du titulaire reste entière une fois le nom posé. Une valeur sans titulaire se décline en devoirs, et le devoir écrit dans la Charte est celui de prendre part.
La sobriété d’Olivier Hamant vient en dernier
Le biologiste Olivier Hamant fait, à propos de la sobriété, un déplacement qui m’a permis de comprendre ma gêne. Dans Antidote au culte de la performance (Gallimard, 2023), il observe que la sobriété posée en préalable, comme une injonction, est peu mobilisatrice et que des effets rebonds s’ensuivent, le SUV électrique, l’huile de palme, alors qu’en donnant le primat à la robustesse, construite contre la performance, on fait de la sobriété un résultat, ou dans ses mots, on la fait passer « d’une contrainte d’entrée peu mobilisatrice à un produit de sortie fiable ». Il en fait autant de la santé commune, dont le modèle économique devient une conséquence et non un préalable. J’ai retracé dans Robustesse, antifragilité, résilience l’histoire de la robustesse et des deux mots qui lui font concurrence, et je relevais alors que Bruno Latour parle très peu de résilience et préfère demander comment rendre nos territoires habitables. Sa question contient un verbe, rendre.
Georges Canguilhem m’a conduit au même endroit par la médecine. Dans Le soin du milieu, j’ai repris sa thèse selon laquelle la santé n’est pas un état qu’on posséderait mais une capacité, celle de tolérer des écarts à la norme et d’instituer des normes nouvelles dans des situations nouvelles. Personne ne peut fabriquer la santé ; on peut manger, dormir, bouger, soigner ses liens, prendre soin de l’air et de l’eau, et la santé en résulte, jamais acquise. L’habitabilité me semble de même nature, on ne peut pas la faire, on peut habiter, au sens d’un verbe, et elle en résulte, provisoire. Le sociologue Eric Klinenberg en donne la preuve par l’exemple dans Canicule. Chicago, été 1995. Autopsie sociale d’une catastrophe (2002, traduction française aux Éditions 205, avec l’École urbaine de Lyon, 2022). Dans deux quartiers de Chicago aux caractéristiques sociales comparables, les habitant·es sont mort·es en proportions très différentes pendant la canicule de 1995, et l’écart tenait aux bibliothèques, aux parcs, aux associations, aux voisins qui se connaissaient et prenaient des nouvelles les uns des autres. Personne n’y avait déclaré une valeur ; des gens y habitaient, et leur quartier est resté habitable par les liens qu’ils y entretenaient.
L’anthropologue Tim Ingold nomme cette manière de voir la perspective de l’habiter, dwelling perspective, dans The Perception of the Environment (Routledge, 2000). Il l’oppose à la perspective du bâtir, où le monde serait d’abord conçu, puis construit, puis occupé, et il reprend une phrase de Martin Heidegger dans sa conférence de 1951 « Bâtir habiter penser » : nous ne bâtissons pas d’abord pour habiter ensuite, nous bâtissons parce que nous sommes déjà des habitants. Les formes du monde habitable naissent des activités de celles et ceux qui l’habitent. Baptiste Morizot et Laurent Neyret inversent cet ordre. Ils posent l’habitabilité comme condition première, en amont de tout, et demandent qu’on l’inscrive avant d’agir. Christelle Blouët et Anne Aubry y voient un pouvoir d’agir considérable, puisque l’écologie cesserait d’être une opinion parmi d’autres, et c’est l’argument le plus fort en faveur du livre. Et pourtant je ressens l’inverse, parce qu’une condition placée au fondement est ce sur quoi on n’a plus de prise. Je propose donc le concept d’habiter avant l’habitabilité : tout ce qu’on peut faire est un verbe (habiter), le nom (habitabilité) vient après, c’est un résultat. Le faire doit être remis en jeu chaque été, si on reprend l’exemple des canicules.
Les États réunis à l’Assemblée générale des Nations unies en 2022 l’ont d’ailleurs écrit à leur manière, en reconnaissant que l’exercice des droits humains, dont le droit de s’informer et de participer effectivement aux affaires publiques, est vital pour la protection d’un environnement sain. L’ordre y est bien celui-ci : la participation d’abord, l’environnement ensuite. Je l’ai vu de près dans les ateliers de films d’animation sur l’imaginaire des catastrophes que j’ai conçus avec Serge Tisseron et que je décris dans Fabriquer la corésilience. Personne n’y part d’une valeur. Les participant·es partent de la forêt voisine, de la rivière qui déborde, de l’usine d’à côté, et une participante avait intégré à son film sur les feux de forêt des gestes d’entraide qui ne figurent dans aucun texte officiel de prévention. L’habitabilité de son quartier, elle l’a racontée par ses propres gestes et élaborations, qui lui sont singuliers.
Le chaînon manquant : les droits culturels
Il n’est pas question de droits culturels dans le livre ; Anne Aubry et Christelle Blouët m’ont fait remarquer ce silence les premières, et c’est par lui que j’ai trouvé la clé. En 2001, dans le premier article de la Déclaration universelle de l’Unesco sur la diversité culturelle, on lit une comparaison qui me paraît décisive ici :
« Source d’échanges, d’innovation et de créativité, la diversité culturelle est, pour le genre humain, aussi nécessaire qu’est la biodiversité dans l’ordre du vivant. »
Unesco, « Déclaration universelle sur la diversité culturelle », 2001.
Les rédacteur·rices de la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels, en 2007, au premier rang desquels le philosophe Patrice Meyer-Bisch, avec la participation de la juriste Mylène Bidault, au sein de l’Observatoire de la diversité et des droits culturels de l’université de Fribourg, en ont tiré des droits : choisir son identité culturelle et la voir respectée, accéder aux ressources qui la nourrissent, participer à la vie culturelle et prendre part aux décisions qui la concernent. Je suis très investi sur le sujet des droits culturels, et je collabore avec Réseau Culture 21, qui accompagne des collectivités et des professionnel·les pour traduire ces droits dans leurs politiques publiques.
Patrice Meyer-Bisch situe le trou dans les fondements, pour parler comme Baptiste Morizot et Laurent Neyret, à un autre endroit qu’eux, dans le mépris de la diversité des savoirs par lesquels chacun·e, seul·e et avec d’autres, peut connaître son milieu, le protéger et en prendre soin. Je fais mienne cette lecture, et il me semble qu’on doit en tirer une conséquence que les auteurs du livre ne tirent pas. Les communautés inuit de l’Arctique que le géographe James Ford a étudiées ajustent leur calendrier de chasse à la lecture fine d’une banquise fragilisée ; les habitant·es du quartier de Chicago veillaient les un·es sur les autres par des liens de voisinage tissés bien avant la canicule ; la participante de Bordeaux connaissait des gestes d’entraide absents des textes de prévention. Ces savoirs sont des manières d’habiter, et ce sont elles que les droits culturels protègent, quand ils reconnaissent à chaque personne la capacité de cultiver ce qui donne sens à son existence et de prendre part aux décisions sur son milieu. Si les droits culturels sont le chaînon manquant, alors l’habitabilité ne peut pas être le fondement. L’exercice de ces droits la produit, et la valeur cardinale n’est que le nom donné à ce résultat.
C’est aussi pourquoi le débat qui s’est ouvert en France, pendant les canicules de l’été 2026, sur les lieux où il faudrait aller vivre, m’a semblé mal posé des deux côtés. Guillaume Faburel propose, dans Où habiter ? (Tana, 2026), sept territoires refuges dans des régions rurales peu peuplées, choisis selon l’accès aux ressources, à la terre et aux métiers du soin ; Nathalie Blanc lui répond que les services dont les campagnes dépendent sont concentrés dans les villes, et Daniel Béhar et Aurélien Delpirou parlent de géo-solutionnisme, la tentation de croire qu’avec une bonne carte on réglerait des problèmes qui sont autrement plus complexe et interdépendants. On ne règle rien de ce débat avec une valeur au sommet du droit, parce qu’on ne peut pas en déduire une manière d’habiter. Ce sont des personnes qui décident, par leurs manières d’habiter, et ces manières sont diverses, situées et conflictuelles, ce que j’ai décrit comme le travail même de la corésilience dans Les trois écologies de la corésilience.
La dignité n’a pas été décrétée
Il reste l’objection la plus forte qu’on puisse me faire, et je ne l’écarte pas facilement : on ne discute plus la dignité, on peut discuter la manière de la mettre en œuvre mais pas son principe, et il en irait de même de l’habitabilité une fois inscrite au même rang. Baptiste Morizot et Laurent Neyret invoquent eux-mêmes Nuremberg, et c’est là que je trouve ma réponse. La dignité n’est pas devenue indiscutable parce que des philosophes l’auraient décrétée. Elle l’est devenue après les camps, par des procès, par la Déclaration universelle de 1948, par la Loi fondamentale allemande de 1949 qui la déclare intangible dans son premier article, puis par des décennies de luttes de celles et ceux à qui on la refusait encore. Hannah Arendt écrivait en 1951, dans Les Origines du totalitarisme, que les apatrides des années trente avaient perdu, avant tout autre droit, le droit d’avoir des droits, parce qu’aucune communauté politique ne les garantissait plus ; les droits ne tiennent que par des personnes organisées pour les faire tenir. La dignité est venue au bout d’une histoire, et on l’a violée encore après l’avoir inscrite au sommet du droit. À Nuremberg, que les deux auteurs prennent pour modèle, l’ordre a été celui que je défends : la catastrophe d’abord, ensuite les procès, et la reconnaissance de la dignité seulement après.
Rendre une valeur indiscutable a aussi un effet, même quand elle est vraie dans ses finalités, celui de supprimer la place de celui ou celle qui n’y est pas encore arrivé·e. J’ai vécu cela en lisant le livre, et je le dirais ainsi à ses auteurs : je suis d’accord avec votre point d’arrivée, mais respectez mon chemin, tenez-moi la main. Tout le monde n’a pas fait le même chemin que vous vers la conviction que nous dépendons du vivant, et celles et ceux qui cheminent y vont par leur rue, leur rivière, leur métier ; quand on leur présente une valeur comme déjà acquise, on les laisse à l’extérieur, on les exclut, on les stigmatise, on les culpabilise ; ils peuvent même devenir des bouc-émissaires. Thierry Ribault a montré, à Fukushima, comment une résilience imposée d’en haut, à laquelle les populations doivent s’adapter, devient une technologie du consentement ; j’ai répondu à cette critique par une corésilience où l’on organise le désaccord au lieu de le suspendre, en m’appuyant sur Chantal Mouffe, dans Les trois écologies de la corésilience. Le même risque pèse sur une habitabilité déclarée. En la présentant comme indiscutable, ses auteurs rendent leur valeur inhabitable, si j’ose dire, pour qui n’est pas encore d’accord.
C’est ainsi que je lis la phrase de Cynthia Fleury que Claire Legros a choisie pour conclure son article, qui dit : « Non seulement il faut trouver d’autres modèles énergétiques, mais aussi reconfigurer nos désirs ». Dans Ci-gît l’amer (Gallimard, 2020), elle décrit le ressentiment comme un auto-empoisonnement et écrit que « du ressentiment au délire conspirationniste, il n’y a qu’un pas », avant d’ajouter qu’il faudrait un livre entier pour traiter ce point et qu’elle s’en garde. Elle écrit aussi dans le même livre, que « le travail de déconstruction est toujours d’abord à mener chez soi ». Je suis bien d’accord, et je trouve qu’elle ne se l’applique pas ! Je prends cette phrase au sérieux et je la retourne vers celles et ceux qui, comme elle, se réclament du soin. Quand on range le désaccord du côté de la pathologie, on ne l’écoute plus, on le stigmatise comme un danger parce qu’il ne correspond pas à la pensée qu’on tient pour bonne, et l’on divise alors la société entre celles et ceux qui pensent « bien » et celles et ceux qui pensent « mal », avec la bonne conscience de celles et ceux qui ont le pouvoir. Cette hiérarchisation n’est pas du droit. Le droit a pour fonction de donner la place à la diversité des convictions, tandis qu’on postule ici des devoirs qui ne sont écrits nulle part, fondés sur une lecture psychologique et politique du monde, ce que Michel Foucault décrivait comme un biopouvoir dans La Volonté de savoir (1976), un pouvoir qui s’exerce, au nom de la santé, sur les manières de vivre et de penser. Cynthia Fleury parle depuis une place située dont elle semble ne pas avoir conscience, celle des personnes qui gouvernent au moment où elle écrit. J’ai décrit dans Ce que la peur nous a fait et dans Le soin du milieu où cela conduit quand une crise arrive : on somme chacun·e de croire à la doxa du pouvoir, on stigmatise celles et ceux qui doutent, et les liens et la confiance, malgré la diversité des opinions, qui sont les biens les plus précieux dont une population dispose d’abord dans un crise, comme Rebecca Solnit et Eric Klinenberg le montrent, sont défaits par les puissants, qui tirent alors profit de diviser pour mieux régner, en arguant du fait que c’est plus « efficace » pour gérer une crise. Alors qu’une personne qui a de l’amertume, si on l’écoute, si l’on donne à ce qu’elle vit la considération que les droits culturels lui reconnaissent, n’est pas une pathologie à traiter, et sa colère peut souvent devenir le début d’une puissance d’agir constructive si elle se confronte aux idées des autres dans un processus démocratique, ce qui est précisément la fonction du droit. Une valeur imposée, fût-elle celle du soin, ne protège pas, elle divise et fragilise, polarise et cherche à dominer. Alors que la place faite à celui ou celle qui n’est pas d’accord crée les conditions de l’habitabilité.
Prendre le droit par l’article 2
Le droit a toute sa place, à condition de le prendre par l’article 2 de la Charte de l’environnement, « Toute personne a le devoir de prendre part à la préservation et à l’amélioration de l’environnement », plutôt que par l’article 1er, par le devoir de prendre part plutôt que par le rang de la valeur. Je propose pour cela quatre méthodes, que chacun·e peut mettre en œuvre dans son territoire :
- Écrire qui prend part avant d’invoquer la valeur. Dans tout projet de territoire, avant de se réclamer de l’habitabilité, nommer les personnes qui participent, les savoirs qu’elles apportent et la manière dont leurs désaccords seront entendus. Quand on ne peut pas répondre à ces questions, on invoque la valeur pour se dispenser de la pratiquer.
- Faire l’inventaire des infrastructures de l’habiter. Au sens de Klinenberg, les bibliothèques, les parcs, les associations, les cafés et les voisinages sont ce qui a sauvé des vies à Chicago. Les recenser dans un quartier, les défendre comme on défend une digue, et les construire en temps calme, par des activités qui valent d’abord pour elles-mêmes, les activités à double foyer que je propose dans Atterrir ensemble.
- Organiser la place du désaccord. Prévoir, dans chaque assemblée où l’on parle d’un lieu, le moment et la forme où quelqu’un·e peut dire qu’iel n’est pas d’accord sur les causes, les priorités ou la répartition des efforts, et s’engager à en tenir compte dans la suite.
- Juger un projet à ce qu’il laisse. Ne pas demander s’il est conforme à la valeur, mais si les gens du lieu y vivent mieux une fois le projet achevé, et lesquels. La réponse est chez celles et ceux qui ne peuvent pas déménager quand il fait quarante degrés, et c’est à elles et eux qu’il faut aller la demander.