L’autorité qui fige les concepts

Quand les médias confient une notion à un porte-parole unique, la notion cesse d’évoluer publiquement alors que la recherche continue, et c’est avec cette version arrêtée que chacun·e se pense.

16 août 2026 Benoît Labourdette  6 min

Les médias ont besoin de visages : pour chaque notion qui entre dans le débat public, ils installent un·e spécialiste attitré·e, appelé·e sur tous les plateaux. Ce fonctionnement a un effet peu vu, le concept se fige publiquement dans l’état où son porte-parole l’a popularisé, tandis que la recherche continue sans que le public en soit informé. J’analyse ce mécanisme sur le cas de la résilience, et j’en tire une conséquence qui dépasse les médias : les concepts que nous prenons pour objectifs sont des représentations datées, avec lesquelles nous faisons nos choix et nous nous jugeons nous-mêmes.

Le bon client

Pierre Bourdieu a décrit l’économie qui gouverne la parole médiatique dans Sur la télévision (Liber-Raisons d’agir, 1996), un petit livre tiré de deux cours du Collège de France. Son point de départ relie le temps et la pensée : on ne pense pas dans l’urgence, parce qu’il faut du temps pour défaire les idées reçues avant de construire, et l’urgence des plateaux rend ce travail impossible. Les rédactions sélectionnent donc des intervenant·e·s capables de produire une parole immédiatement recevable, que Bourdieu appelle des « fast-thinkers », « des penseurs qui pensent plus vite que leur ombre ». Leur aisance vient, écrit-il, de ce qu’iels pensent par idées reçues, des idées déjà reçues par tout le monde, dont la réception ne demande aucun travail à qui les entend. Le milieu journalistique appelle ces habitué·e·s des « bons clients » : leur disponibilité et leur efficacité comptent plus que leur représentativité scientifique. S’y ajoute ce que Bourdieu nomme la circulation circulaire de l’information, que j’ai détaillée dans l’article Le·la journaliste et son miroir : les rédactions se lisent entre elles, reprennent les mêmes invité·e·s, et le carnet d’adresses se recopie de média en média, jusqu’à former ce que Bourdieu décrit comme un monde clos d’interconnaissance, où les mêmes personnes se retrouvent, s’opposent de manière convenue et se confortent mutuellement dans leur position. Le résultat est un système de porte-parolat de fait : une notion, un visage, un numéro de téléphone. Ce système est commode pour tout le monde, la rédaction qui gagne du temps, le public qui gagne un repère, le ou la spécialiste qui gagne une tribune. Son coût est invisible : il se paie en années de retard conceptuel.

Parler pour, parler à la place

Douze ans avant Sur la télévision, Bourdieu avait analysé la mécanique même du porte-parole, dans une conférence de 1983 publiée sous le titre « La délégation et le fétichisme politique » (Actes de la recherche en sciences sociales, n° 52-53, juin 1984). Il y parle des partis et des syndicats, mais je crois que son analyse éclaire aussi le destin public des concepts. Un groupe, montre-t-il, n’accède à l’existence publique qu’en se donnant un porte-parole, et ce porte-parole finit par se substituer à ce qu’il représente, parler pour devient parler à la place de. Bourdieu nomme effet d’oracle le tour par lequel le porte-parole fait parler le groupe au nom duquel il parle, et il note que le représentant en vient à apparaître comme la source de ce qui, en réalité, le fait exister. Je transpose : les chercheur·euse·s d’un champ n’entrent dans le débat public qu’à travers un visage, et ce visage finit par tenir lieu du champ entier. Avec une différence qui aggrave le mécanisme, car un syndicat peut destituer son délégué, tandis que les chercheur·euse·s ne peuvent pas révoquer leur porte-parole médiatique : personne ne l’a élu, et les rédactions seules décident de qui parle au nom de quoi. Le public prend alors l’état du concept chez son porte-parole pour le concept lui-même, et cet état date du moment de la consécration médiatique.

Le cas de la résilience

La résilience offre un cas d’école français. La notion a été popularisée dans les années 1990 et 2000 sous une forme précise, centrée sur l’individu et sur un schéma en deux temps, le traumatisme puis la reconstruction, notamment par le succès considérable des livres de Boris Cyrulnik (Un merveilleux malheur, Odile Jacob, 1999). Ce travail de popularisation a été réel et utile : il a donné un mot et un espoir à des millions de personnes. Mais le système médiatique a fait de cette version la définition officielle et durable de la notion, alors que la recherche, en France et ailleurs, la déplaçait vers la prévention, les dimensions sociales, puis les approches collectives ; j’ai retracé cette histoire et ses disputes dans l’article Robustesse, antifragilité, résilience, et Serge Tisseron prolonge ce déplacement vers la corésilience dans la tribune que j’ai présentée dans l’article Fabriquer la corésilience. Le plus frappant est que la version figée ne correspond même pas à la pensée de son porte-parole, puisque Boris Cyrulnik a toujours décrit la résilience comme un processus qui se tricote avec l’entourage, et que c’est pourtant une force individuelle que le public a retenue. Pendant des années, l’écart s’est creusé entre l’état public du concept et son état savant, avec des conséquences pratiques : tant que la résilience restait publiquement une affaire individuelle de reconstruction après coup, la gestion des risques collectifs pouvait être renvoyée aux initiatives de chacun·e. Personne n’est coupable de cette immobilisation, pas même le porte-parole, dont la parole publique a été elle aussi figée par sa médiatisation : le mécanisme décrit par Bourdieu produit cet effet sans qu’aucun de ses acteurs ne le veuille. J’ai décrit dans l’article Les mensonges des experts la figure de l’expert·e médiatique qui assène de fausses certitudes ; le porte-parolat est un mécanisme différent, qui fige aussi la parole des chercheur·euse·s les plus sincères.

Un mécanisme général

Le cas de la résilience n’est pas isolé. Sur le climat, un petit nombre de figures ont longtemps porté seules la parole scientifique dans les médias français, avec les mêmes effets de simplification durable. Sur l’intelligence artificielle, on voit aujourd’hui le système se remettre en place en temps réel : les mêmes trois ou quatre visages sur tous les plateaux, le même répertoire d’inquiétudes et de promesses, que j’ai analysé dans l’article Six peurs face à l’IA, six déplacements de pensée, et un débat public qui se fige à mesure qu’il s’installe. À chaque fois, la structure est identique : le concept médiatique devient une doxa, une évidence que plus personne n’interroge, pendant que le concept savant continue de vivre dans des espaces que le public ne fréquente pas. La distance entre les deux n’est pas un simple retard d’information, elle est un enjeu politique, car les décisions publiques s’appuient sur l’état médiatique des concepts, pas sur leur état savant.

La psychanalyse devenue rumeur

Le mécanisme médiatique n’explique pas tout, car un concept se transforme déjà en passant dans le public, même sans porte-parole attitré. Le psychosociologue Serge Moscovici l’a établi dans sa thèse, La psychanalyse, son image et son public (PUF, 1961), en étudiant comment la psychanalyse, théorie savante encore marginale, était devenue dans la France des années 1950 un savoir de conversation courante. Il a analysé des centaines d’articles de presse et interrogé plus de deux mille personnes, et il a décrit deux opérations, l’objectivation, par laquelle la théorie abstraite se condense en images concrètes (le complexe, le refoulement, l’inconscient conçu comme un lieu dans la tête), et l’ancrage, par lequel les gens raccrochent ces images aux cadres de pensée qu’ils possèdent déjà, la confession pour les un·e·s, la médecine pour les autres. Moscovici montre que cette transformation passe par des informations partielles et sélectionnées, par ce qu’il appelle les voies de la rumeur, et que la libido, centrale chez Freud, disparaît presque entièrement de la version publique. La psychanalyse qui circule dans la société est donc une représentation sociale, fabriquée collectivement à partir de la théorie et sensiblement différente d’elle. Il en va de même pour tous les concepts qui passent dans le langage courant : la résilience publique, le climat public, l’intelligence artificielle publique sont des représentations, remodelées par leur circulation. Le porte-parolat médiatique ajoute une chose à ce processus déjà connu : en confiant la représentation à un visage, les rédactions la datent, elles l’arrêtent à l’état où le porte-parole l’a portée.

Se juger avec un concept figé

Cette analyse concerne directement la manière dont chacun·e traverse les épreuves. Quand une crise me touche, je ne me mesure pas à la résilience telle que la recherche la pense aujourd’hui, je me mesure à la représentation que j’en porte, celle que j’ai absorbée sans le décider, par des années d’émissions, d’articles et de conversations. Si, dans cette représentation, la résilience est une force individuelle de rebond après le choc, alors je m’impose de tenir seul·e, je remets la préparation à plus tard puisque tout se jouerait après coup, et je peux me juger défaillant·e si je ne « rebondis » pas. Si je sais au contraire que cette version date d’un état de la recherche vieux d’un quart de siècle, et que d’autres existent, préventives, sociales, collectives, alors d’autres manières de faire s’ouvrent : préparer avec d’autres, demander de l’aide sans y voir un échec, considérer que ma solidité dépend aussi de celle des personnes qui m’entourent, ce que Serge Tisseron nomme la corésilience. Savoir qu’un concept est une représentation datée, et non une vérité objective, est donc en soi une ressource : on retrouve le choix de la représentation avec laquelle on se pense. L’éducation aux médias touche ici au soin : nos façons de penser, y compris de nous penser nous-mêmes, ont été modelées par ce système sans que nous en ayons décidé, et quand on voit le mécanisme, on reprend une part de ce choix.

Défiger

Les issues me semblent tenir en trois pratiques :

  • Du côté des rédactions, pluraliser systématiquement : pour toute notion installée, chercher qui d’autre travaille dessus, quelles écoles s’opposent, ce qui a changé depuis dix ans, et considérer qu’un concept sans controverse visible est un concept mal couvert.
  • Du côté des chercheur·euse·s, résister à la position de porte-parole unique quand elle se présente, nommer ses sources, ses dettes et ses désaccords à l’antenne, ce qui demande un courage réel car le système récompense l’inverse.
  • Du côté du public, un réflexe d’éducation aux médias : devant tout·e spécialiste attitré·e, se demander qui d’autre travaille sur cette question, de quand date la version du concept qu’on nous présente, et ce que nous finirons par croire de nous-mêmes si nous l’adoptons sans le savoir.

Un concept vivant est un concept que plusieurs voix ont le droit de modifier publiquement ; c’est à ce critère, plus qu’au prestige de son porte-parole, qu’on mesure la santé d’un débat.

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Citer ce texte Benoît Labourdette, « L’autorité qui fige les concepts », Benoît Labourdette production, 16 août 2026.
https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/cultures-de-la-resilience/l-autorite-qui-fige-les-concepts?lang=fr

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