Le chercheur Thierry Ribault voit dans la résilience une « technologie du consentement » : entraîner les populations à s’adapter aux désastres dispenserait de s’attaquer à leurs causes. Cette critique est sérieuse et documentée. Je soutiens qu’elle atteint la résilience individualisée, mais qu’une corésilience travaillant ensemble les trois écologies de Félix Guattari, mentale, sociale et environnementale, est au contraire une pratique politique, à condition d’en faire des actes concrets, jusque dans le détail des dispositifs où l’on se réunit, et d’y organiser le désaccord.
La technologie du consentement
Thierry Ribault, chercheur en sciences sociales au CNRS, a enquêté à Fukushima après l’accident nucléaire de 2011 (Contre la résilience. À Fukushima et ailleurs, L’Échappée, 2021). Il y a observé des programmes qui apprennent aux habitant·es à vivre en zone contaminée : mesurer soi-même la radioactivité de son jardin et de ses aliments, adapter son alimentation et ses déplacements, devenir acteur·rice de sa propre protection. Son analyse est que ces programmes rendent le désastre habitable, donc acceptable, et que la question politique des causes et des responsabilités s’y transforme en question individuelle de comportement. La résilience fonctionne alors comme une technologie du consentement, qui fabrique de l’adaptation là où il faudrait de la contestation. Cette critique rejoint, sur un autre terrain, mes analyses de l’unanimité produite par la peur dans l’article Ce que la peur nous a fait : dans les deux cas, un vocabulaire de la protection sert à obtenir des conduites sans débat sur ce qui les rend nécessaires. La France en a vécu une version ordinaire pendant la canicule de l’été 2026, quand les recommandations s’adressaient aux individus, s’hydrater, fermer les volets, pendant que les causes collectives, à commencer par les logements construits comme des bouilloires thermiques, restaient hors du champ ; j’ai développé cet exemple dans l’article Atterrir ensemble.
Serge Tisseron, de la méfiance de 2007 à la corésilience
Serge Tisseron est psychiatre, docteur en psychologie et membre de l’Académie des technologies ; il a fondé et préside l’IHMéC, l’Institut pour l’histoire et la mémoire des catastrophes, et c’est de lui que vient l’idée des ateliers sur l’imaginaire des catastrophes que j’ai présentés dans l’article Fabriquer la corésilience. Sa position sur la résilience s’est construite bien avant sa tribune d’août 2026. Dès La Résilience (PUF, 2007), il retrace l’histoire d’abord américaine de la notion, critique la conception popularisée en France, qui n’envisage la résilience que dans un cadre individuel, comme une capacité que certaines personnes auraient et d’autres non, dénonce son exploitation commerciale par ce qu’il appelle des « vendeurs de bonheur », et relève ce que cette conception laisse de côté, la prévention, la dimension collective, les stress chroniques. Vingt ans plus tard, il prolonge ce refus en écrivant qu’« il n’y a pas de résilience, seulement des corésiliences » : la capacité de chaque système à se relever dépend de celle de tous les autres, et une société résiliente suppose de réduire les inégalités. On retrouve dans cette cinquième vague de la résilience, comme il la nomme, une partie de la critique de Ribault, le refus d’essentialiser la capacité à rebondir, le refus de la limiter aux individus, la condition posée d’une vie meilleure hors des crises. Le déplacement est réel. Mais le risque pointé par Ribault ne disparaît pas avec le passage au collectif, car une « résilience territoriale » peut très bien devenir une gestion de crise perfectionnée qui laisse intactes les causes des crises. Et la question du désaccord, qui nomme les causes, qui décide, qui conteste, reste en dehors du propos de Serge Tisseron, dont le geste propre est de rassembler autour du soin ; c’est le point où je souhaite prolonger son travail plutôt que de m’y opposer. Il manque un critère pour distinguer la corésilience politique de sa version gestionnaire, et c’est ce critère que je cherche.
Félix Guattari, une écologie née dans une clinique
Félix Guattari n’a pas conçu Les Trois Écologies dans un bureau de philosophe. Psychanalyste, il a travaillé de 1955 à sa mort en 1992 à la clinique de La Borde, fondée par le psychiatre Jean Oury, haut lieu de la psychothérapie institutionnelle, dont le principe est qu’on ne peut pas soigner les personnes sans soigner l’institution elle-même, ses lieux, son ambiance, la circulation de la parole, et où soignant·es et soigné·es partagent la cuisine, le jardin, le théâtre ; j’ai décrit dans l’article Être sujet avec les technologies, ou en être l’objet ce que ma pratique de la médiation doit à cette école. Compagnon de pensée de Gilles Deleuze, avec qui il écrit L’Anti-Œdipe (1972) puis Mille Plateaux (1980), engagé dans les mouvements alternatifs et les radios libres, Guattari publie Les Trois Écologies en 1989 (Galilée) contre la réduction de l’écologie à la seule question de l’environnement. Son constat est que la dégradation des milieux naturels, la décomposition des solidarités et l’appauvrissement des psychismes, standardisés par les médias de masse, forment un seul processus, produit par ce qu’il nomme le capitalisme mondial intégré, et qu’aucun de ces trois registres ne peut être soigné séparément. Il appelle écosophie leur articulation, que j’ai présentée dans l’article Présence et adaptation. Chez lui, ces trois écologies viennent d’un travail pratiqué avant d’être écrit : à La Borde, réorganiser les tours de cuisine et la circulation de la parole, c’était agir en même temps sur les psychismes, sur les rapports sociaux et sur le milieu.
Les trois écologies comme critère
C’est dans ces trois écologies que je trouve le critère manquant, car chacune des dérives de la résilience correspond à une écologie travaillée seule :
- Quand on ne travaille que l’écologie mentale, on produit du développement personnel. On outille les psychismes pour supporter l’insupportable, on apprend aux habitant·es de Fukushima à mesurer leur contamination, et c’est la cible de Ribault.
- Quand on ne travaille que l’écologie sociale, on produit de la gestion. Plans, protocoles, chaînes de commandement, exercices d’évacuation, sans subjectivité ni examen des causes, et les populations deviennent des variables à administrer.
- Quand on ne travaille que l’écologie environnementale, on produit du solutionnisme technique. On rehausse les digues sans toucher à rien de ce qui fait monter les eaux, on climatise les bâtiments sans toucher à rien de ce qui surchauffe les villes.
La corésilience mérite son nom quand on agit sur les trois registres à la fois et qu’on remonte aux causes, c’est-à-dire quand, en se préparant aux crises, on transforme aussi les rapports sociaux et les modes de production qui les engendrent. J’ai montré dans le même article Fabriquer la corésilience que cette architecture correspond aux trois niveaux d’organisation, micro, méso et macro, que Serge Tisseron distingue, et que, dans un atelier de création sur les catastrophes, on travaille les trois registres simultanément. Je m’attache ici à l’autre versant du même critère, le versant politique : les trois écologies permettent de juger un dispositif, et elles permettent surtout de le construire.
Conscientiser ensemble le dispositif
Je traite cette dimension politique moins en écrivant sur elle qu’en la logeant dans les dispositifs mêmes où j’interviens. Quand je donne une conférence, je ne prépare pas seulement un contenu, je réfléchis au dispositif de la conférence, la disposition de la salle, la place donnée aux autres, les moments où la parole circule, la possibilité de contester ce qui vient d’être dit. Et chaque fois que j’organise quelque chose, je propose aux personnes concernées d’en discuter en amont, pour conscientiser ensemble notre dispositif, ses règles, ce qu’il permet et ce qu’il empêche. Les trois écologies deviennent alors des actes très concrets : l’écologie mentale est dans la sécurité qui autorise chacun·e à exprimer ce qu’iel pense et ressent vraiment, l’écologie sociale est dans la manière dont la parole et les décisions circulent, qui parle, combien de temps, qui tranche, et l’écologie environnementale est dans le lieu de la rencontre, la disposition des chaises, la lumière, et dans l’ancrage du travail sur le territoire réel des personnes présentes. J’ai décrit ces manières de faire dans les articles Animer l’intelligence collective et les dynamiques de coopération et La contribution ne se commande pas.
L’anthropologue Tim Ingold éclaire pour moi ce choix méthodologique. Dans Faire (2013), il s’attaque au modèle hylémorphique, cette vieille idée selon laquelle créer consisterait à imposer une forme conçue par l’esprit à une matière passive, et décrit le faire comme une correspondance avec les matériaux, qu’on suit et dont on se laisse enseigner ; j’ai développé cette pensée dans l’article Le sujet adventice. Il en va des valeurs politiques comme des formes : on ne les applique pas à une réunion depuis l’extérieur, comme un règlement plaqué sur une matière humaine, on les découvre et on les ajuste en préparant et en menant la réunion avec les personnes qu’elle concerne. Concrètement, avant une journée de formation, je demande aux organisateur·rices ce qu’iels attendent, je leur soumets le déroulé, et il arrive que ce déroulé change parce qu’une personne a objecté. Cette objection accueillie avant la séance est déjà, pour toutes les personnes présentes, une expérience de la place du désaccord.
La place du désaccord
Un dernier trait distingue une corésilience politique d’une machine à consentement : le sort qu’elle réserve au désaccord. Les catastrophes suscitent des unions sacrées, et l’union sacrée est le moment où la critique devient trahison ; nous en avons fait l’expérience collective pendant la période du Covid. Chantal Mouffe, que j’ai mobilisée dans l’article Pouvoir, puissance, domination, soutient que la démocratie ne consiste pas à dissoudre les conflits mais à leur donner une forme où les adversaires se reconnaissent comme légitimes. J’ai traité dans l’article Atterrir ensemble le conflit que la classe écologique doit assumer avec les intérêts qui tirent profit de l’inhabitabilité ; il s’agit ici d’autre chose, du désaccord entre celles et ceux qui se préparent ensemble, sur les causes, sur les priorités, sur la répartition des efforts. Dans une corésilience démocratique, on organise ce désaccord au lieu de le suspendre au nom de l’urgence : on prévoit des temps où l’on peut contester le dispositif lui-même, on garantit qu’un refus ne coûte à personne son appartenance au groupe, et l’on prend les objections comme des informations sur les vulnérabilités, pas comme des obstacles à la mobilisation.
On peut alors soumettre tout dispositif qui se réclame de la résilience, un plan communal de sauvegarde, un programme de territoire résilient, un atelier comme les miens, à une série de questions :
- Qui nomme les causes du désastre, et les habitant·es participent-iels à cette nomination ?
- Qui décide des mesures de préparation et de protection, et devant qui ces personnes répondent-elles de leurs décisions ?
- Quelle place est faite à la contestation, avant la crise, pendant la crise et après elle ?
- Que devient une personne qui refuse le dispositif : est-elle entendue, ou désignée comme un danger ?
- Les inégalités en sortent-elles réduites, ou l’effort d’adaptation repose-t-il sur les plus fragiles ?
- Les trois écologies sont-elles travaillées ensemble, ou une seule, les psychismes, les protocoles ou les infrastructures ?
- Les savoirs des habitant·es pèsent-ils autant que ceux des expert·es dans l’évaluation des vulnérabilités ?
- Le dispositif lui-même peut-il être discuté et modifié par celles et ceux qu’il concerne ?
À ces réponses, on reconnaît si l’on a affaire à une politique ou à une anesthésie, bien plus sûrement qu’au vocabulaire employé.