La résilience est arrivée dans le débat public par la psychologie à la fin des années 1990, l’antifragilité par un statisticien en 2012, la robustesse par un biologiste en 2023, et l’usage courant les mélange désormais. Je retrace l’histoire de ces trois notions et les controverses qu’elles suscitent, car choisir un mot, c’est répartir les responsabilités entre la personne, le collectif et l’institution, et orienter la manière de se préparer aux crises.
Une controverse entre un écologue, des psychiatres, un statisticien et un biologiste
Les personnes qui ont mis ces trois mots en circulation ne regardent pas les crises du même endroit :
- la résilience vient de la physique des matériaux, où elle désigne la capacité d’un corps à absorber un choc et à reprendre sa forme ; l’écologue canadien Crawford S. Holling l’a transposée aux écosystèmes en 1973, la psychologue du développement Emmy Werner l’a observée chez des enfants d’Hawaï, le neuropsychiatre et éthologue Boris Cyrulnik l’a fait entrer dans le langage courant en France en 1999, et le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron la critique et la retravaille depuis 2003 ;
- l’antifragilité est une invention de Nassim Nicholas Taleb, statisticien et ancien trader, qui a appris à penser sur les marchés financiers, au contact de leurs krachs ;
- la robustesse est un vieux mot d’ingénieur, mais c’est le biologiste Olivier Hamant, directeur de recherche à l’INRAE au sein de l’École normale supérieure de Lyon, qui en a fait un projet de société à partir de son observation des plantes ;
- deux auteurs, enfin, récusent ou contournent ce vocabulaire : Thierry Ribault, chercheur en sciences sociales au CNRS, qui a enquêté à Fukushima et voit dans la résilience une technologie du consentement, et Bruno Latour, sociologue des sciences, qui parle très peu de résilience et préfère demander comment rendre nos territoires habitables.
Ces personnes ne s’accordent pas entre elles. Serge Tisseron a publié en août 2003, dans Le Monde diplomatique et sous le titre « « Résilience » ou la lutte pour la vie », une critique de l’engouement français pour un mot qu’il rattache à l’idéologie américaine du Moi autonome et du self-made man ; Boris Cyrulnik, de son côté, n’a jamais présenté la résilience comme une force individuelle, il la décrit comme un processus qui se tricote avec l’entourage, et le désaccord porte donc moins sur la psychologie que sur l’usage social du mot. Nassim Nicholas Taleb juge la robustesse insuffisante, simple résistance qui n’apprend rien du désordre, et c’est tout autre chose qu’une résistance inerte qu’Olivier Hamant décrira dix ans plus tard sous le même mot. Thierry Ribault, lui, ne demande pas un meilleur mot, il demande pourquoi on entraîne les populations à s’adapter aux désastres au lieu de s’attaquer à leurs causes. Je ne tranche pas ces désaccords ici, je les pose, parce que selon le mot qu’on choisit, on ne regarde pas la même chose : on verra des psychismes à consolider, des systèmes à doter de marges, des organismes à endurcir, ou un consentement à interroger.
La Providence, la Sécurité sociale, puis la résilience
Une question me travaille, à laquelle je n’apporte pas de réponse complète : pourquoi nous voyons-nous désormais comme des gens qui doivent résister et se reconstruire, alors que les générations précédentes ne se voyaient pas ainsi ? Les épreuves n’ont pas attendu notre époque, mais on ne demandait pas aux gens d’être résilient·es. Dans le vocabulaire religieux, l’épreuve était envoyée par la Providence et ouvrait un chemin de salut ; dans le vocabulaire moral, elle était une affaire de courage et d’endurance ; et la France du XXe siècle avait construit un vocabulaire politique, celui de la solidarité et de l’assurance, avec les sociétés de secours mutuels, la loi de 1898 sur les accidents du travail, puis la Sécurité sociale de 1945. Le sociologue Robert Castel a décrit cette construction (L’Insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, Seuil, 2003) : l’État social a pris en charge collectivement les chocs, la maladie, l’accident, le chômage, la vieillesse, en les transformant en risques couverts, si bien que les personnes n’avaient pas à être héroïques, puisque des institutions amortissaient les chocs à leur place.
Mon hypothèse est que le vocabulaire de la résilience prospère à la jonction de trois évolutions :
- la société du risque, que le sociologue Ulrich Beck a décrite (La Société du risque, 1986, traduction française Aubier, 2001) : les dangers ne sont plus des coups du sort extérieurs, ce sont des produits de nos propres activités industrielles et techniques, et une société qui fabrique ses dangers se met à parler la langue de la gestion des risques ;
- le reflux des protections collectives que Robert Castel documente : à mesure que les institutions amortissent moins les chocs, la charge revient aux personnes, et il leur faut un mot pour nommer la vertu qu’on attend d’elles ;
- le passage, avec le dérèglement climatique, du choc exceptionnel au stress chronique, que Serge Tisseron souligne et que Bruno Latour appelait le nouveau régime climatique : quand la perturbation devient l’état ordinaire du monde, se préparer, tenir et se relever deviennent des activités permanentes, pour lesquelles il faut des mots.
Serge Tisseron ajoute une observation presque ethnologique : la résilience s’est développée aux États-Unis, dans une culture du self-made man où chacun·e est censé·e réussir par ses propres forces, malgré l’adversité, et elle est arrivée en France dans les années 1980, dans les milieux de la psychologie, accompagnée de l’individualisme qui l’avait vue naître. Se demander d’où viennent nos mots, c’est déjà se donner la possibilité de ne pas hériter, avec eux, d’une vision du monde qu’on n’a pas choisie.
La résilience, de l’éprouvette de métal aux enfants de Kauai
En physique des matériaux, la résilience est la quantité d’énergie qu’un corps absorbe sous un choc avant de rompre, sa capacité à encaisser et à reprendre sa forme, et on la mesure en frappant une éprouvette de métal. L’écologue Crawford S. Holling a transposé le mot aux systèmes vivants dans un article devenu fondateur (« Resilience and Stability of Ecological Systems », Annual Review of Ecology and Systematics, 1973), en montrant qu’un écosystème résilient n’est pas celui qui revient vite à son état antérieur, mais celui qui absorbe des perturbations importantes en conservant ses fonctions et son identité, quitte à changer de forme. Holling a plus tard nommé cette différence : la résilience d’ingénieur se mesure à la vitesse du retour à l’équilibre, la résilience écologique à la quantité de perturbation qu’un système encaisse sans basculer.
Des psychologues se sont ensuite emparé·es du mot, à partir d’enquêtes de terrain. Emmy Werner a suivi pendant des décennies les six cent quatre-vingt-dix-huit enfants né·es en 1955 sur l’île de Kauai, à Hawaï (Vulnerable but Invincible, avec Ruth Smith, 1982) ; parmi les enfants qui cumulaient pauvreté, violences et pathologies familiales, certain·es devenaient pourtant des adultes équilibré·es, et le facteur de protection le plus constant n’était pas une force intérieure, c’était la présence d’au moins un adulte qui comptait pour l’enfant et pour qui l’enfant comptait. Boris Cyrulnik, dont les parents ont été déportés et qui s’est lui-même évadé, enfant, d’une rafle à Bordeaux, a fait connaître ces travaux au public français (Un merveilleux malheur, Odile Jacob, 1999). La résilience telle qu’il la décrit n’est pas une qualité qu’on posséderait, c’est un processus qui se tricote avec des tuteurs de résilience, ces personnes, ces lieux ou ces œuvres qui permettent de reprendre un développement après le fracas. Le succès du mot a pourtant produit ce que Boris Cyrulnik ne demandait pas : une résilience devenue vertu individuelle, qu’on exige de chacun·e, et au nom de laquelle on sépare les bon·nes survivant·es des autres. C’est cette dérive que Serge Tisseron attaque dès 2003, puis dans La Résilience (PUF, « Que sais-je ? », 2007), où il plaide pour une conception collective, préventive, attentive aux stress chroniques, celle-là même qu’il prolonge aujourd’hui dans la corésilience : la capacité de chaque système à se relever dépend de celle de tous les autres. J’ai présenté cette proposition, et la manière dont, dans ma pratique, je peux lui donner des lieux d’entraînement, dans l’article Fabriquer la corésilience. Thierry Ribault, enfin, documente à partir de son enquête à Fukushima (Contre la résilience. À Fukushima et ailleurs, L’Échappée, 2021) le moment où la résilience devient un instrument : les autorités y apprennent aux habitant·es, par des programmes dédiés, à vivre en zone contaminée, et la question politique des causes s’y transforme en question individuelle de comportement. J’ai discuté cette critique, et la réponse que j’essaie de lui apporter, dans l’article Les trois écologies de la corésilience. Un seul mot recouvre donc au moins quatre idées, le retour à l’état antérieur, le maintien des fonctions malgré le changement, la reconstruction psychique et l’adaptation qu’on exige des populations, et ces idées n’appellent pas les mêmes actions.
L’antifragilité, gains et coûts du désordre
Nassim Nicholas Taleb a forgé le deuxième mot à partir de son expérience des marchés financiers (Antifragile, 2012, traduction française Antifragile. Les bienfaits du désordre, Les Belles Lettres, 2013). Entre ce qui casse sous le choc et ce qui résiste au choc, il identifie une catégorie que les langues n’avaient pas nommée : ce qui sort renforcé du choc. Le muscle, le système immunitaire, l’évolution biologique tirent profit du désordre, à dose modérée. Dans son triptyque, la robustesse occupe la place du milieu, et Taleb la range du côté des qualités médiocres, une simple indifférence aux chocs qui ne tire rien d’eux. J’ai proposé d’appliquer l’antifragilité au secteur culturel dans l’article Pour une antifragilité des projets culturels, avant de lui préférer une approche par la robustesse dans l’article Pour une robustesse coopérative des projets culturels. J’ai changé d’approche à cause d’une limite que Taleb assume lui-même : l’antifragilité d’un ensemble repose souvent sur la fragilité de ses unités. La restauration progresse parce que des restaurants font faillite. Transposée aux sociétés, cette logique consiste à sacrifier des parties pour renforcer le tout, et les parties sont des personnes.
La robustesse, ou l’éloge des marges et des lenteurs
Olivier Hamant est biologiste, spécialiste du développement des plantes, et il dirige l’Institut Michel-Serres à Lyon. En observant le fonctionnement des organismes, il constate que le vivant n’est pas performant : il est hétérogène, redondant, lent, plein d’erreurs et de gaspillages apparents, et cette sous-optimalité est sa force (La troisième voie du vivant, Odile Jacob, 2022). Un système optimisé pour un environnement stable s’effondre dès que l’environnement fluctue, tandis qu’un système robuste maintient ses fonctions malgré les fluctuations, et va jusqu’à les utiliser comme ressources. Dans Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant (Gallimard, « Tracts », 2023), Hamant en tire une critique de nos organisations : la performance, qu’il définit comme l’addition de l’efficacité (atteindre ses objectifs) et de l’efficience (les atteindre avec le moins de moyens possible), ne s’obtient qu’en rognant les marges qui permettraient de tenir dans un monde devenu structurellement fluctuant. Optimiser est alors une stratégie perdante, et la robustesse, avec ses marges, ses redondances et ses lenteurs, devient la voie d’avenir. Cette robustesse n’a plus rien de la résistance inerte que Taleb écartait, puisqu’elle tire parti des fluctuations au lieu de les ignorer. Et elle ne promet pas de revenir à l’état d’avant : elle consiste à maintenir les fonctions vitales dans un monde qui ne reviendra pas à l’état d’avant, ce qui la distingue aussi de la résilience entendue comme retour.
Des mots qui font porter l’effort sur des personnes différentes
Quand une organisation demande à ses membres d’être résilient·es tout en restant elle-même pilotée par la performance, elle renverse les rôles : elle fait supporter à chaque personne, dans sa vie et dans sa santé, le coût des fluctuations que sa propre optimisation aggrave. Je le vois régulièrement dans le champ culturel, où l’on appelle les équipes à la résilience au moment même où l’on baisse les moyens qui les font tenir. C’est aux institutions qu’Olivier Hamant s’adresse : c’est à elles d’être robustes, de se doter de marges, de redondances et de lenteurs, pour que les personnes n’aient pas à être héroïques. La résilience garde alors tout son sens pour ce qui est irréversible, le deuil, la catastrophe qui a eu lieu, là où il faut réellement se reconstruire, et Serge Tisseron rappelle, avec la corésilience, que même cette reconstruction dépend des autres, comme les enfants de Kauai se reconstruisaient grâce à un adulte qui comptait. Quant à l’antifragilité, elle me paraît légitime pour les activités qui tirent réellement profit du désordre, l’apprentissage, la création, l’expérimentation, et illégitime dès qu’on l’applique à des vies. La mise en garde de Thierry Ribault, enfin, vaut pour les trois mots à la fois : une robustesse ou une corésilience peuvent devenir, elles aussi, une gestion de crise perfectionnée qui laisse intactes les causes des crises, si personne ne ménage une place à celles et ceux qui refusent de s’adapter.
Se servir des trois mots, avant les crises
Ces distinctions servent quand on les applique à une situation concrète : une équipe, une structure culturelle, une famille, un territoire. Je propose de nous poser trois questions :
- dans ce système, qu’est-ce qui doit pouvoir revenir à son état antérieur, qu’est-ce qui doit tenir malgré les fluctuations, et qu’est-ce qui peut tirer profit du désordre ? La réponse n’est presque jamais la même pour toutes les parties du système, et c’est le premier bénéfice de l’exercice : on cesse de demander une vertu unique à tout le monde ;
- qui porte aujourd’hui l’effort, et qui devrait le porter ? Chaque fois qu’on exige d’une personne la résilience que l’institution s’épargne, on s’en aperçoit en répondant à cette question ;
- que préparons-nous avant la crise, et avec qui ? Aucune des trois qualités ne s’improvise pendant l’événement.
Ces questions se traduisent en actes :
- on construit la robustesse dans les budgets, les équipes et les calendriers, par des marges, des rôles redondants et des lenteurs assumées ; j’ai détaillé ces pistes pour le champ culturel dans l’article Pour une robustesse coopérative des projets culturels ;
- l’antifragilité trouve sa place légitime dans les espaces d’apprentissage et de création, où l’imprévu est un matériau plutôt qu’une menace, un principe d’animation que j’ai développé dans l’article Animer l’intelligence collective face aux crises ;
- on prépare la corésilience dans les temps calmes, en décrivant ensemble nos dépendances, comme je le propose dans l’article Atterrir ensemble, et en fabriquant ensemble nos représentations des crises, comme je l’ai développé dans l’article L’imaginaire, équipement de survie.
Distinguer ces trois mots est à la portée de n’importe quelle réunion d’équipe, et chaque fois qu’on les confond, une institution y trouve l’alibi pour demander aux personnes ce qu’elle s’épargne.