Le CNC a lancé en mai 2026 un fonds de 700 000 euros par an pour l’innovation en éducation au cinéma et aux images, et il le compare lui-même à une cellule de recherche et développement. Or, pour répondre à un appel à projets, il faut décrire à l’avance ce qu’une recherche ne découvre qu’en essayant, et ce sont les structures qui paient les essais. Je propose quelques pistes pour que l’argent public finance aussi ce temps-là. J’ai été membre de cette commission.
Le nouveau fonds du CNC et la « recherche et développement »
Le CNC a annoncé le 11 mai 2026 la création d’une aide aux dispositifs innovants dans le champ de l’éducation au cinéma et aux images, dotée de 700 000 euros par an. Elle met en œuvre la mesure 14 du plan de refondation de l’éducation au cinéma et à l’image, que les ministères de la Culture et de l’Éducation nationale ont présenté en novembre 2025, et qui prévoit d’encourager des projets innovants pour « accompagner les évolutions rapides des pratiques culturelles des jeunes ». Les dossiers se déposaient du 1er au 30 juin, et le CNC prévoit un appel à projets chaque année, sous réserve de ses disponibilités budgétaires.
Je me retrouve dans une bonne partie de ce que le CNC a écrit pour présenter ce fonds. Le CNC a placé en tête des objectifs éducatifs du cahier des charges la prise en considération des pratiques des jeunes, « afin d’inclure ces derniers dans la construction de projets dont ils sont la cible, dans une démarche participative et collective ». Dans la foire aux questions, il précise que les formats d’œuvres ne seront pas considérés comme innovants en eux-mêmes, et que l’innovation viendra plutôt de la capacité d’un projet à partir des pratiques des jeunes. J’ai assez souvent regretté qu’on confonde l’innovation avec l’achat de matériel neuf pour apprécier que ce soit dit aussi clairement. Dans le même document, le CNC décrit son fonds par une comparaison que je voudrais prendre au mot : « Il pourrait s’apparenter à une cellule « Recherche et développement » dans le champ de l’éducation au cinéma et aux images. »
Écrire le projet avant de l’avoir essayé
Le dossier à déposer comprend, d’après le cahier des charges, une description de la méthodologie avec des « indicateurs précis d’évaluation de l’impact du projet », le cas échéant le compte rendu des expérimentations déjà menées, un calendrier qui va jusqu’au déploiement du projet « à plus haut niveau », et deux budgets prévisionnels, l’un pour l’échelle initiale, l’autre pour le déploiement. La structure porteuse doit associer au moins une autre structure et obtenir l’engagement de cinq structures partenaires qui accueillent du public. Le CNC précise enfin qu’une attention particulière sera portée aux projets dont une partie des financements est déjà assurée.
Je comprends chacune de ces exigences, puisqu’il s’agit d’argent public. Un projet qui y répond bien est pourtant un projet dont on connaît déjà le déroulement, qui a souvent été essayé, qui a trouvé d’autres financeurs et qui est prêt à grandir, c’est-à-dire un projet sorti de la phase de recherche. Le CNC accepte aussi les projets nouveaux, qui ont besoin d’un soutien pour être expérimentés, mais il leur demande les mêmes indicateurs, le même calendrier de déploiement et le même budget de déploiement. Pour remplir ces rubriques, il faut donc avoir déjà fait des essais, ou écrire comme s’ils avaient déjà donné leurs résultats. Dans le premier cas, les essais ont été payés, bien souvent, par la structure elle-même, sur ses fonds propres ou sur le temps non rémunéré de son équipe. Écrire un tel dossier en quelques semaines, avec les engagements de cinq partenaires, représente déjà un travail que seules certaines structures peuvent assumer.
Je trouve de quoi penser cette difficulté dans un texte que les sociologues Madeleine Akrich, Michel Callon et Bruno Latour ont publié en deux parties en 1988, « À quoi tient le succès des innovations ? » (Gérer et comprendre, n° 11 et 12). Ils y opposent deux manières d’expliquer pourquoi une innovation réussit. Dans le modèle de la diffusion, une innovation se répand grâce à ses qualités propres, qu’on pourrait donc évaluer avant de la lancer. Dans le modèle qu’ils défendent, celui de l’intéressement, une innovation réussit parce qu’elle se transforme au contact de celles et ceux qui s’en saisissent, et chaque adoption est en même temps une adaptation, au fil de prototypes successifs et de compromis entre la technique et les personnes. Un dispositif d’éducation aux images marchera, ou non, selon les adaptations qu’on fera avec les jeunes, les enseignant·es et les médiateur·rices, et ces adaptations ne peuvent pas figurer dans un dossier puisqu’elles n’ont pas encore eu lieu.
Avec le premier objectif du cahier des charges, la difficulté devient plus nette. Si l’on prend au sérieux le fait d’inclure les jeunes dans la construction du projet, ce qui est pour moi la mise en œuvre des droits culturels, on ne sait pas, au moment du dépôt, ce qu’on construira avec eux. Un dossier honnête devrait l’écrire, et je ne vois pas comment on pourrait, avec des critères de sélection, préférer cette phrase à un dossier qui décrit séance par séance ce qui va se passer. J’ai essayé de montrer dans Le pas de côté comme métier que ce qui est nouveau arrive sans les critères qui permettraient de le juger, puisque nos critères se sont formés au contact de ce que nous connaissions déjà. Cela vaut pour toute instance de sélection, quelle que soit l’attention des personnes qui la composent.
Qui fait la recherche aujourd’hui
Le sociologue Norbert Alter a montré dans L’innovation ordinaire (PUF, 2000) que l’innovation se distingue de l’invention par son processus. Elle est le fait d’acteur·rices ordinaires, dans leur travail quotidien, souvent en décalage avec les règles établies, et l’organisation ne la reconnaît et ne lui donne une forme institutionnelle qu’après coup. Il me semble que l’éducation aux images s’est souvent renouvelée de cette manière. Des médiateur·rices, des enseignant·es, des animateur·rices et des artistes inventent sur le terrain des manières de faire, sans avoir été financé·es pour cela, et certaines de ces inventions deviennent, des années plus tard, des dispositifs reconnus.
Je l’ai vécu avec les téléphones mobiles. En 2005, quand nous avons fondé le festival Pocket Films avec le Forum des images, à l’apparition des caméras dans les téléphones, il n’existait aucun critère pour juger ces films, et nous avons appris ce qu’ils pouvaient être en les montrant, d’une édition à l’autre, jusqu’en 2010. Plus tard, à partir de 2018, j’ai animé en Île-de-France la recherche-action « Éducation aux images 2.1 », coproduite notamment par Arcadi et le Forum des images, dont l’objet déclaré était de produire des ressources méthodologiques à partir d’expérimentations de terrain sur les adolescent·es et les salles de cinéma. Arcadi a été fermée par la Région la même année, et j’ai raconté dans Pourquoi les acteur·rice·s culturel·le·s sont-ils/elles si fragiles ? combien les traces de son travail ont été vite effacées.
Quand on finance par appel à projets, quelle que soit la qualité de la rédaction, on avantage les structures qui ont les moyens d’écrire des dossiers. Dans ma lecture du Livre Blanc de la décentralisation culturelle, publié en mars 2026 par l’Observatoire des politiques culturelles à partir des contributions d’une quarantaine de réseaux nationaux, j’avais retenu que presque toutes les organisations demandaient une sortie progressive des appels à projets, parce qu’ils imposent aux structures un coût administratif disproportionné et qu’ils avantagent les territoires les mieux dotés en ingénierie. Des personnes qui inventent beaucoup ne se sentiront jamais légitimes pour candidater, ou n’ont personne pour monter un budget de déploiement.
J’ai vu une autre manière de faire cette année, au laboratoire d’innovation Erasme. Le Grand Lyon, devenu la Métropole de Lyon, l’a créé en 2002, et y emploie des agent·es publics dont le travail consiste à prototyper, à essayer et parfois à échouer. Dans une classe culturelle numérique de 2025-2026, trois classes de collégien·nes y ont réalisé six courts métrages en réalité virtuelle, ce qu’aucun·e collégien·ne de la métropole n’avait fait avant elles, et je l’ai raconté dans Faire de la réalité virtuelle un terrain d’autonomie pour les collégien·nes. En octobre 2025, au début du projet, nous ne savions pas ce qui en sortirait. La Métropole ne misait pas sur ce projet-là en particulier ; elle finance un lieu et un programme, les classes culturelles numériques, qui existent depuis une vingtaine d’années et où ce genre de projet peut être tenté.
Quelques pistes pour financer l’essai
Le CNC a écrit dans la foire aux questions que le cahier des charges pourrait être réajusté pour les années suivantes, en fonction de cette première édition. Je propose donc quelques pistes, comme des hypothèses à discuter.
La première serait de financer des phases de recherche courtes, avec de petites sommes, pour beaucoup de structures. On accepterait d’avance qu’une partie n’aboutisse pas, puisque c’est la condition pour que quelque chose de nouveau apparaisse. Le Fonds d’expérimentation pour la jeunesse, créé par l’État en 2008, a soutenu en dix ans 959 expérimentations, par appels à projets lui aussi, mais chacune assortie d’un protocole d’évaluation ; il me semble que dans cette logique, apprendre qu’une action ne produit pas l’effet attendu compte comme un résultat.
Il faudrait aussi que le premier livrable soit un récit public, qui raconte également ce qui n’a pas marché. J’ai travaillé avec l’équipe d’une maison des adolescents qui avait connu, avant ma venue, l’échec d’un atelier autour des pratiques vidéo des jeunes. Le projet avait été décidé d’en haut, confié à un intervenant dont la compétence était la consultation individuelle, et les antennes du territoire devaient envoyer des groupes de jeunes vers le site central. Il ne s’était à peu près rien passé. J’en ai tiré une leçon de méthode, que j’ai décrite dans Faire des images en maison des adolescents : un atelier de médiation ne se plaque pas sur une institution, il se construit avec elle.
Pour l’évaluation, je crois davantage aux échanges entre pairs qu’à l’auto-évaluation devant le financeur, où l’on est tenté d’écrire que tout s’est bien passé. De septembre 2025 à mars 2026, j’ai accompagné pour l’ALCA, l’agence régionale du livre, du cinéma et de l’audiovisuel, un état des lieux concerté de l’éducation aux images en Nouvelle-Aquitaine. Une vingtaine de professionnel·les y ont participé, en quatre séances de deux heures en visioconférence, et beaucoup ne se connaissaient pas, ou seulement de nom. Chaque séance commençait par un quart d’heure de discussion, que je notais en carte mentale projetée à l’écran, puis chacun·e écrivait seul·e pendant une vingtaine de minutes sur une plateforme commune, si bien que la contribution d’une petite association rurale y pesait autant que celle d’un grand festival. Des équipes soutenues la même année par le fonds pourraient travailler de cette manière, ou se rendre visite deux par deux pour analyser ensemble ce qui s’est passé chez chacune.
Ce même travail m’a montré que, sur une région de douze départements, des personnes qui font un travail voisin ne se connaissent pas. Une partie de l’argent pourrait payer ce type d’accompagnement sur les territoires, pour repérer celles et ceux qui inventent sans se penser comme innovant·es, et les aider à formuler ce qu’ils font, avant même qu’ils déposent un dossier.
Le soutien au déploiement de projets qui ont fait leurs preuves reste nécessaire, et le fonds le permet déjà. Il faudrait y ajouter de quoi payer des équipes pendant quelques mois de recherche, avec une somme modeste et l’engagement d’en publier le récit.
Une première année
Le CNC a ouvert ce fonds à titre expérimental, et je trouve juste qu’une institution nationale se donne pour mission de soutenir l’innovation en éducation aux images en la définissant à partir des pratiques des jeunes. À Erasme, la Métropole de Lyon finance depuis 2002 une équipe et un lieu. Dans l’éducation aux images, le travail de recherche est fait aujourd’hui par les structures, sur leur temps et sur leurs fonds propres, et il me semble qu’il reste souvent sans trace écrite. Pour ma part, je continue de publier sur ce site les récits de mes projets, y compris des échecs comme celui de la maison des adolescents, et je dialogue avec les équipes du CNC qui préparent la prochaine édition.