On apprend aux élèves à se méfier des informations qui ne s’appuient sur aucune étude. On leur apprend moins à se méfier de l’argument inverse, « la grande majorité des études montrent que », qui est pourtant l’un des plus faciles à fabriquer pour qui en a les moyens. Je raconte ici ce que j’ai observé, il y a vingt ans, de la manière dont un industriel a traité une controverse scientifique qui menaçait son développement, et je mets ce témoignage en regard de ce que des chercheur·euses ont établi depuis : d’une part le lien entre le financement des études et leurs résultats, d’autre part les biais que comporte toute mesure scientifique, même entre les mains des chercheur·euses les plus rigoureux·ses et les plus honnêtes. J’en tire ce qu’il me semble utile de transmettre à des publics qu’on veut outiller face à l’information.
Un festival financé par un opérateur de téléphonie
Quand nous avons créé le festival Pocket Films avec le Forum des images, en 2005, l’opérateur SFR en a été le principal financeur, et c’était le premier partenariat privé de cette institution. J’ai raconté la naissance du festival dans La naissance du Festival Pocket Films (2005). Ce partenariat m’a fait côtoyer cette entreprise pendant quelques années, à un moment précis de son histoire : celui où le réseau 3G se déployait, c’est-à-dire où de nouvelles antennes et de nouvelles fréquences s’ajoutaient aux anciennes, et où des scientifiques commençaient à s’interroger sur les effets de ces ondes sur la santé.
J’ai vu de près comment l’entreprise traitait cette question. Les études qui concluaient à un risque étaient peu nombreuses et elles gênaient. Que faire de ces études ? Les contester une à une, mentir sur leur contenu ? Non : l’entreprise en a financé d’autres, beaucoup d’autres, sur le même sujet, menées par des équipes qu’elle choisissait, avec des protocoles qu’elle choisissait aussi. Assez vite, les quelques études qui concluaient à un risque se sont retrouvées noyées dans une masse d’études qui concluaient à l’absence de risque, ou à un risque « faible ». Et l’on pouvait alors dire, sans mentir, que « la grande majorité des études » ne confirmaient pas le danger ! Je n’ai pas eu accès aux contrats ni aux protocoles, évidemment. Je raconte ce que j’ai compris de l’intérieur, et que j’ai déjà évoqué plus brièvement dans Présence et « faits objectifs ». J’ai vu cette stratégie chez SFR, mais elle n’a rien de propre à cet opérateur : les autres ont fait de même. Je ne prête d’ailleurs à personne, dans ces entreprises, l’intention de mentir : chacun·e faisait son travail, qui était de protéger une activité économique en pleine expansion.
Cinquante-neuf études classées selon leur financeur
Je n’aurais pas écrit cet article à partir de mes seuls souvenirs. Si je l’écris aujourd’hui, c’est qu’une équipe de l’université de Berne a mesuré, deux ans plus tard, le lien entre le financement de ces études et leurs résultats. Anke Huss, Matthias Egger et leurs collègues ont passé en revue cinquante-neuf études expérimentales sur les effets sanitaires de l’usage du téléphone portable, et les ont classées selon leur source de financement (« Source of Funding and Results of Studies of Health Effects of Mobile Phone Use », Environmental Health Perspectives, 2007). Les résultats sont nets. On trouvait au moins un effet statistiquement significatif dans un tiers des études financées exclusivement par l’industrie, et dans plus de quatre sur cinq de celles financées par des organismes publics ou des fondations. Cet écart ne vient pas de la qualité des études, puisqu’il subsiste quand les auteur·rices en tiennent compte (ainsi que du nombre de résultats mesurés par chacune). Leur conclusion ? Pour interpréter une étude sur les radiofréquences, il faut savoir qui l’a payée.
Huss et ses collègues ne disent pas que les ondes sont dangereuses, mais que les résultats d’une étude sont statistiquement liés à celui qui la paie, ce qui rejoint ce que j’avais vu. Quatre ans plus tard, en 2011, le Centre international de recherche sur le cancer, l’agence de l’Organisation mondiale de la santé spécialisée dans le cancer, a classé les champs électromagnétiques de radiofréquences comme « peut-être cancérogènes pour l’homme », dans son groupe 2B, celui des agents pour lesquels les indices existent sans être concluants. En 2024, Ken Karipidis, de l’agence australienne de radioprotection, a publié avec ses collègues une revue commandée par l’OMS (Environment International, 2024). Ils ont repris soixante-trois études publiées entre 1994 et 2022, et n’ont trouvé aucune association entre l’usage du téléphone portable et les cancers de la tête. Leur travail a été contesté dans la même revue, par des chercheur·euses qui leur reprochaient de sous-estimer l’incertitude. Et la même année, un groupe consultatif du CIRC a recommandé de réexaminer le classement en priorité, d’ici 2029. Quinze ans après ce classement, nous sommes donc toujours dans l’incertitude, et je ne prétends pas trancher ici. Je pense, pour ma part, que ces ondes ne sont pas sans effet sur la santé. C’est une conviction, je le reconnais, et elle s’est formée en partie en voyant comment on a travaillé à rendre cette inquiétude inaudible.
Des rats « brillants » et des souris stressées
Faut-il en conclure que les chercheur·euses financé·es par l’industrie trichent ? Non, bien sûr. La plupart ne trichent pas, et c’est bien ce qui rend le phénomène difficile à voir. Nous allons voir que ce qu’on espère trouver, le laboratoire où l’on travaille, et même l’odeur de la personne qui manipule les animaux, peuvent changer un résultat, sans que personne le veuille ni le sache ! Mesurer est une science en soi, et l’histoire des sciences, y compris des plus exactes, est pleine d’exemples de ces effets.
Au début des années 1960, le psychologue américain Robert Rosenthal confie des rats de laboratoire à des étudiant·es chargé·es de leur apprendre à parcourir un labyrinthe. Il dit à la moitié du groupe que leurs rats ont été sélectionnés pour leur intelligence, à l’autre moitié qu’ils ont été sélectionnés pour leur lenteur. Les rats sont en réalité tous semblables. Les rats réputés brillants apprennent pourtant mieux, de façon statistiquement significative, que les rats réputés lents. Personne n’a falsifié les mesures, mais, interrogé·es ensuite, celles et ceux qui croyaient leurs rats brillants disaient les avoir manipulés plus souvent et plus doucement que les autres, sans l’avoir voulu. Rosenthal a publié la synthèse de ces travaux en 1963 dans American Scientist, et l’on parle depuis d’effet d’attente de l’expérimentateur, ou d’effet Rosenthal.
La physique n’y échappe pas. En 1974, devant les diplômé·es du California Institute of Technology, Richard Feynman prononce un discours resté célèbre, « Cargo Cult Science » (« la science du culte du cargo »), où il raconte l’histoire de la mesure de la charge de l’électron. Robert Millikan l’avait mesurée au début des années 1910, avec une petite erreur due à une valeur inexacte de la viscosité de l’air. Au lieu de corriger cette erreur d’un coup, les physiciens qui ont refait la mesure ont obtenu des valeurs qui s’en éloignaient lentement, chacune un peu au-dessus de la précédente, jusqu’à la bonne. Feynman en donne l’explication : quand un chercheur obtenait un résultat trop éloigné de celui de Millikan, il cherchait une erreur dans son expérience, et il en trouvait une ; quand il obtenait un résultat proche, il cherchait moins. Pendant des années, à propos d’une constante fondamentale, des physiciens rigoureux ont ainsi écarté les mesures qui contrariaient leur attente, sans en avoir conscience.
Les conditions de l’expérience pèsent autant que les attentes. En 1998, trois équipes de biologistes, à Portland dans l’Oregon, à Albany dans l’État de New York et à Edmonton au Canada, ont mené exactement la même série de tests comportementaux sur les mêmes lignées de souris, du même âge, élevées dans les mêmes conditions, avec les mêmes appareils, dans le même ordre, en commençant le même jour à la même heure locale (John Crabbe, Douglas Wahlsten et Bruce Dudek, « Genetics of Mouse Behavior : Interactions with Laboratory Environment », Science, 1999). Les résultats ont pourtant différé d’un laboratoire à l’autre, parfois considérablement : les souris d’Edmonton étaient dans l’ensemble plus actives, une lignée réagissait fortement à la cocaïne à Portland et pas ailleurs, des souris génétiquement modifiées se montraient nettement plus actives que les autres à Portland, et pas différentes à Edmonton. Quelque chose, dans chaque laboratoire, échappait à la standardisation la plus scrupuleuse. Quinze ans après la publication, l’équipe de Jeffrey Mogil, à l’université McGill de Montréal, a identifié l’une de ces choses (Robert Sorge et al., Nature Methods, 2014) : la présence d’un expérimentateur masculin, ou même d’un tee-shirt porté la nuit précédente par un homme, suffit à stresser les souris autant que quinze minutes de contention, et rend souris et rats moins sensibles à la douleur. La présence d’une femme ne produit pas cet effet. Combien d’études sur la douleur ont donné des résultats différents selon que la personne qui les menait était un homme ou une femme ? Il est difficile de le savoir, puisque presque personne ne le précisait dans les articles.
Voilà pourquoi, dans une démarche scientifique sérieuse, on fait refaire les mêmes expériences par d’autres équipes, ailleurs, en aveugle quand c’est possible : un résultat n’est tenu pour établi que s’il résiste à ces changements. Et voilà pourquoi l’origine de l’argent a son importance, même quand tout le monde est honnête. Dans un laboratoire, fût-il universitaire, qui travaille sur les effets des ondes de la téléphonie mobile avec l’argent des opérateurs, personne n’a besoin de mentir pour que les résultats soient rassurants. Une étude, en effet, ce sont des centaines de petites décisions. Combien de temps expose-t-on les cellules ou les animaux, et à quelle puissance ? Quelle population observe-t-on ? Quelles variations attribue-t-on au hasard, et lesquelles retient-on comme un effet ? À quel moment arrête-t-on de chercher une erreur (la question de Feynman) ? Si chacune de ces décisions penche un peu du côté de ce que l’équipe attend, ou de ce qui l’aidera à décrocher le contrat suivant, le résultat final penchera du même côté. Chacun·e peut le comprendre à partir de sa propre vie professionnelle : consciemment ou non, il est très difficile d’aboutir à un résultat qui aille frontalement contre les intérêts de celui qui vous paie. Andreas Lundh et ses collègues l’ont d’ailleurs mesuré à grande échelle, pour les médicaments et les dispositifs médicaux. Dans une revue publiée en 2017 par Cochrane, l’organisation internationale qui fait référence dans l’évaluation de la recherche médicale (« Industry sponsorship and research outcome »), ils ont réuni soixante-quinze travaux. Leur résultat ? Quand cent études indépendantes concluent en faveur d’un produit, on en compte environ cent trente-quatre parmi le même nombre d’études financées par les fabricants. Et pourtant, selon les critères qu’on vérifie d’habitude, comme le tirage au sort, ces études-là ne sont pas plus mal faites. Pour l’essai en aveugle, elles étaient même plus souvent bien notées. Le biais est donc ailleurs, et les grilles d’évaluation ne permettent pas de le voir.
« Le doute est notre produit »
Si le biais peut être inconscient chez les chercheur·euses, l’intention des industriels, elle, est consciente, et le dire n’a rien d’une accusation. Quand une entreprise finance une étude sur ses propres produits, c’est pour développer son activité, qui est sa raison d’être. On peut objecter que l’étude permettra peut-être de découvrir un risque que personne ne soupçonnait, et que l’entreprise s’adaptera. Cela arrive, heureusement. Mais imaginons, pour un opérateur, qu’il faille déplacer des antennes relais, en baisser la puissance, indemniser des personnes malades… Le coût serait considérable, et l’entreprise a alors tout intérêt à ce que la question reste « ouverte » le plus longtemps possible. Et elle en a les moyens.
Les cigarettiers, eux, l’ont écrit noir sur blanc. En 1969, dans une note interne du cigarettier Brown & Williamson, rendue publique depuis avec des millions d’autres documents de l’industrie, on lit que « le doute est notre produit », parce que c’était le meilleur moyen de faire contrepoids aux faits qui, dans l’esprit du public, liaient le tabac à la maladie. Il ne s’agissait pas de prouver que le tabac était inoffensif, ce qui était impossible, mais d’entretenir l’idée que les scientifiques n’avaient pas tranché. Stéphane Foucart, journaliste scientifique au Monde, a retracé cette stratégie bien au-delà du tabac dans La Fabrique du mensonge. Comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger (Denoël, 2013), à propos de l’amiante, du tabagisme passif, du bisphénol A et des pesticides, avec chaque fois le même ressort : financer de la recherche et exploiter l’incertitude pour retarder la réglementation. Pour le bisphénol A (le composé qu’on trouvait notamment dans les biberons en plastique), Frederick vom Saal et Claude Hughes ont fait en 2005 le compte des études publiées sur ses effets à faible dose chez l’animal (Environmental Health Perspectives). Il y en avait cent quinze, et l’on observait des effets significatifs dans quatre-vingt-quatorze d’entre elles. Et dans les onze études financées par l’industrie ? Aucun !
Foucart a prolongé ce travail sur les pesticides dans Et le monde devint silencieux. Comment l’agrochimie a détruit les insectes (Seuil, 2019). Il y soutient que les insecticides néonicotinoïdes, introduits dans les années 1990, sont la principale cause de l’effondrement des populations d’insectes en Europe de l’Ouest. Je retiens surtout de son livre la manière dont les fabricants se sont défendus : ils ont accrédité l’idée que ce déclin était un mystère, aux causes multiples et équivalentes (la perte des habitats, les maladies, les espèces invasives, le climat, etc.), si bien que la responsabilité de leurs produits se diluait dans un ensemble où plus rien ne pouvait être imputé à personne. D’autres produits, d’autres fabricants, et pourtant j’y reconnais ce que j’avais vu chez SFR !
Noyer plutôt que nier
Que retenir de ces épisodes ? D’abord que la désinformation, quand des gens compétents et bien financés s’en chargent, n’a besoin ni de mensonge ni de censure. Il suffit d’ajouter des études vraies, menées selon les règles, souvent par des équipes sincères, jusqu’à ce que la proportion change. Ensuite, on invoque le nombre : « la majorité des études montrent que… », « le consensus scientifique », « quelques études isolées »… Chaque mot est exact. Et des travaux que personne n’a réfutés deviennent invisibles, simplement parce qu’ils sont noyés dans la masse.
Vous voyez la difficulté pour l’éducation aux médias. Cette forme de désinformation ressemble trait pour trait à la science telle qu’on l’apprend à l’école (des études, des publications, une majorité, un consensus). Que dit-on, en général, aux élèves ? De vérifier la source, de croiser les informations, de préférer les publications évaluées par les pairs. Ces conseils restent bons. Mais imaginez un élève qui croise, comme on le lui a appris, trois études financées par des industriels qui ont le même intérêt : il obtient trois fois la même conclusion, et il en sort plus convaincu qu’avant ! J’ai montré dans Une étude par-ci, une étude par-là comment l’invocation des études sert d’argument d’autorité, et dans Les mensonges des experts comment la parole d’autorité prend la place de la démarche scientifique. Les épisodes que je rapporte ici montrent comment les industriels s’y prennent, et les recherches sur les biais de mesure permettent de comprendre pourquoi cela marche même avec des scientifiques de bonne foi.
Les questions à poser devant « la majorité des études »
Dans Une étude par-ci, une étude par-là, je demandais déjà : qui finance ces études ? avec quel échantillon ? quelle méthodologie ? dans quel but ? Je vous propose de préciser ces questions à partir des épisodes que je viens de raconter, pour les faire poser aux participant·es de vos ateliers chaque fois qu’un argument s’appuie sur « la majorité des études » :
- Qui a financé ces études, et qui avait intérêt à leur résultat ? Pour les ondes, on l’a vu, un effet apparaissait dans un tiers des études payées par l’industrie, contre plus de quatre sur cinq des études financées sur fonds publics. Pour le bisphénol A, on n’en observait dans aucune des onze études financées par l’industrie.
- Qui a défini les protocoles ? Je me demandais déjà, dans Présence et « faits objectifs », comment on mesure la dangerosité des ondes : à quelle distance, auprès de quel public, sur combien d’années ? Chacun de ces paramètres est choisi par quelqu’un, et ce choix oriente ce qu’on trouvera.
- Les résultats ont-ils été obtenus en aveugle, et reproduits par des équipes indépendantes, ailleurs ? Souvenez-vous des souris de Portland, d’Albany et d’Edmonton, testées le même matin, le 20 avril 1998, avec les mêmes appareils : les trois laboratoires n’ont pas obtenu les mêmes résultats, et personne n’avait cherché à tromper.
- Les études minoritaires ont-elles été réfutées, ou seulement rendues minoritaires ? Ce n’est pas du tout la même chose ! En 2005, personne n’avait réfuté les études qui gênaient SFR, on en avait simplement financé beaucoup d’autres. Et une étude que personne n’a réfutée garde sa valeur, même quand elle est seule.
- Que disent les instances qui n’ont rien à gagner à la réponse ? Pour les ondes, le Centre international de recherche sur le cancer a répondu en 2011 « peut-être cancérogènes », puis son groupe consultatif a demandé en 2024 un nouvel examen. Ce n’est ni une alarme ni un blanc-seing, et il me semble important de le dire tel quel aux élèves.
Ces questions vous diront-elles si les ondes sont dangereuses ? Non, et ce n’est pas leur but. Elles servent à autre chose : savoir, devant « la majorité des études », qui a payé et qui a choisi les protocoles. Les étudiant·es de Rosenthal et les physiciens dont parle Feynman n’étaient pas malhonnêtes, et la plupart des scientifiques ne le sont pas davantage. Ils et elles ont simplement, comme nous, des budgets à boucler et des employeurs.
En 2005, grâce à l’argent de SFR, le festival Pocket Films prêtait cent téléphones équipés de caméras à des cinéastes comme Agnès Varda ou Chris Marker, et à des personnes qui n’avaient jamais filmé. Au même moment, je voyais comment on rendait inaudible une inquiétude sur les ondes de ces mêmes téléphones. J’ai attendu vingt ans pour le raconter en détail, faute de preuve, et je n’en ai toujours pas. Mais je sais maintenant que des chercheur·euses ont mesuré les effets de ce mécanisme. Voilà pourquoi il me semble important d’en parler à celles et ceux que nous prétendons éduquer aux médias.