Offrir n’est pas un geste neutre : le don crée une dette chez celle ou celui qui reçoit, et la dette installe une hiérarchie. Quand les institutions culturelles disent donner accès, ouvrir, apporter, elles placent leurs destinataires en position d’obligé·es. Les élèves amené·es au théâtre sans l’avoir choisi portent ainsi une dette qu’elles et ils n’ont pas contractée, que rien ne peut solder, et dont la seule issue, souvent, est de ne plus jamais revenir.
« Donner, c’est manifester sa supériorité »
Marcel Mauss, dans son Essai sur le don (1925), a montré que, dans la plupart des sociétés humaines connues, un don ne va jamais sans obligation. Donner, recevoir et rendre forment une triple obligation qui structure le lien social, et j’ai souvent mobilisé cette analyse pour son versant lumineux, le don comme alliance et communion. Mais l’Essai comporte un autre versant, moins souvent repris, qui décrit le don comme un combat. Dans le potlatch des sociétés du Nord-Ouest américain, qui sert de paradigme à tout le livre, les chefs rivalisent de générosité, jusqu’à détruire leurs propres richesses, parce que le don y est l’arme d’une lutte de prestige. Mauss l’écrit sans détour : « Donner, c’est manifester sa supériorité, être plus, plus haut, magister ; accepter sans rendre ou sans rendre plus, c’est se subordonner, devenir client et serviteur, devenir petit, choir plus bas (minister). » Et il précise que c’est par ces dons, entre chefs et vassaux, que la hiérarchie s’établit. Le don peut donc être une forme de la domination, peut-être sa forme la plus élégante, puisqu’elle se présente comme son contraire.
David Graeber, anthropologue et théoricien anarchiste, a repris cette question à l’échelle de l’histoire entière. Dette : 5 000 ans d’histoire (2011, traduction française 2013) reconstitue l’histoire de la dette depuis les premières sociétés agraires jusqu’au capitalisme financier contemporain, et en tire une définition d’une grande simplicité : une dette n’est qu’un échange qui n’a pas encore été mené à son terme. Cette définition a une conséquence que Graeber ne cesse d’explorer. L’échange suppose que les partenaires soient égaux, au moins en principe, puisque rendre l’équivalent de ce qu’on a reçu clôt la relation et rétablit chacun·e dans son indépendance. Entre personnes inégales, ce qui circule ne crée pas des dettes mais des statuts. Le cadeau fait au vassal n’appelle pas un remboursement, il installe une relation permanente, et Graeber note qu’un présent accordé deux années de suite devient, la troisième année, un dû. Graeber ajoute une observation qui me semble éclairer directement le secteur culturel : les relations de domination les plus durables ne reposent pas sur la violence directe, qui crée de la résistance, mais sur des obligations de ce type, impossibles à refuser sans paraître ingrat·e, sans sembler nier la générosité de celui ou celle qui a donné.
Toucher, sensibiliser, ouvrir : le vocabulaire du donateur
Quand une institution culturelle dit qu’elle donne accès à ses propositions, qu’elle ouvre ses portes aux publics qui n’y viendraient pas spontanément, qu’elle apporte l’art aux habitant·es des quartiers populaires ou aux jeunes des établissements scolaires, elle se positionne dans la structure du donateur. Et cette position, aussi généreuse qu’elle soit dans son intention, a des effets structurels précis. Elle place les destinataires dans la position des débiteur·rices. Elles et ils ont reçu quelque chose, et doivent donc se montrer reconnaissant·es. Leur indifférence ou leur résistance devient une forme d’ingratitude, voire d’inculture, jamais une réponse légitime à une proposition qui ne les concernait peut-être pas.
Le vocabulaire du secteur porte cette logique. On dit que des jeunes ont été touché·es par un spectacle, sensibilisé·es à la pratique artistique, ouvert·es à une nouvelle forme de culture. Chacun de ces mots dit que quelque chose leur a été fait. Le mot de bénéficiaires, omniprésent dans les dossiers de subvention, va plus loin encore, puisqu’il désigne des personnes par ce qu’elles sont censées avoir reçu, avant même qu’elles aient reçu quoi que ce soit.
Je précise que personne ne ment dans cette affaire, et j’ai consacré un article, La bonne conscience comme système, à cette sincérité qui accompagne la domination. Pierre Bourdieu a consacré au don un texte tardif, « La double vérité du don », repris dans les Méditations pascaliennes (1997), où il montre que le donateur peut vivre sincèrement son geste comme généreux pendant que ce geste fonctionne comme une violence douce, et que c’est la méconnaissance collective de cette double vérité qui rend le mécanisme opérant. La générosité vécue est réelle, et le mécanisme opère à travers elle.
Engueulé·es dans le hall
Une classe arrive dans le hall d’un théâtre. Les élèves n’ont pas choisi d’être là, la sortie était obligatoire, et elles et ils sont un peu bruyant·es, comme le sont des adolescent·es qui arrivent en groupe dans un lieu qu’elles et ils ne connaissent pas. Elles et ils se font engueuler. Pas rappeler à l’ordre, engueuler, avec cette véhémence particulière qu’on réserve à celles et ceux qui devraient déjà être reconnaissant·es d’être là. La scène est monnaie courante, et elle condense à mes yeux toute la logique que je viens de décrire. Avant même que le spectacle ait commencé, avant qu’elles et ils aient reçu quoi que ce soit, ces élèves sont traité·es en débiteur·rices. La dette leur est assignée à l’entrée, avec le statut.
Ce que ces élèves subissent là est une forme de violence, vécue dans le corps et dans les émotions. Certain·es ont envie d’être là, reçoivent beaucoup de ce qu’elles et ils voient, et c’est très bien, je ne l’oublie pas. Mais d’autres s’ennuient profondément, face à des adultes qu’elles et ils perçoivent comme prétentieux·ses, sans avoir le droit de moufter, cadenassé·es dans leur expression. Ou alors, si le spectacle comporte des moments participatifs, elles et ils sont sommé·es de participer à des moments précis, décidés par d’autres, et surtout pas aux autres moments, où la même vitalité redevient une faute. Elles et ils n’ont rien demandé, rien décidé, souvent rien reçu, puisqu’on ne peut pas dire qu’une personne a reçu ce qui lui a été imposé et qui l’a ennuyée. Et on considère pourtant qu’elles et ils ont une dette. On les culpabilise de ne pas s’intéresser, on ne les accompagne pas, on ne respecte pas le fait qu’elles et ils n’en aient peut-être pas envie. La honte qui se noue dans ces situations, je l’ai décrite dans l’article La honte, émotion invisible du spectateur adolescent ; la dette en est, à mon sens, la face institutionnelle.
Ce passage de la dette à la faute a une histoire philosophique, que Graeber examine longuement dans un chapitre de Dette consacré à Nietzsche. Dans la deuxième dissertation de La Généalogie de la morale (1887), Nietzsche part d’un fait de langue : en allemand, Schuld désigne à la fois la faute et la dette. Il soutient que le sentiment de culpabilité tire son origine du rapport entre créancier et débiteur, qu’il tient pour le rapport le plus ancien entre les individus. On peut discuter cette généalogie, et Graeber lui-même la lit comme la logique marchande poussée jusqu’à son terme plutôt que comme une vérité sur les origines. Mais l’articulation qu’elle nomme éclaire la scène du hall : culpabiliser des élèves de ne pas s’intéresser, c’est transformer une dette qu’elles et ils n’ont pas contractée en une faute qui leur appartient. La dette venait de l’extérieur ; en devenant faute, elle s’installe à l’intérieur des personnes.
La dette de naissance
Le secteur culturel travaille de surcroît avec une dette d’un type particulier, celle qu’on ne peut pas rembourser. L’art qui vous a transformé la vie, le spectacle qui vous a ouvert à quelque chose d’essentiel, la rencontre avec l’œuvre qui a changé votre regard, comment rembourser cela ? On ne le peut pas. Quand on dit que l’art transforme la vie, on installe une reconnaissance qui ne pourra jamais être liquidée, et c’est ce qui en fait un instrument de subordination durable, car une dette soldée clôt la relation, tandis qu’une dette impayable la rend permanente.
Graeber consacre un chapitre entier, « Dettes primordiales », à la version la plus vaste de cette idée. Des théoriciens de la monnaie, notamment Michel Aglietta et André Orléan dans La monnaie souveraine (1998), ont soutenu, en s’appuyant sur les travaux de l’indianiste Charles Malamoud sur les textes védiques (« La théologie de la dette dans le brahmanisme », 1980), que l’être humain naît endetté. Dans les Brahmanas, l’être humain vient au monde débiteur des dieux, des ancêtres et des sages, et passe sa vie à s’acquitter par les rites d’une dette qu’il n’a jamais contractée. Ces auteurs transposent ce schéma : la dette envers les dieux aurait toujours été, en réalité, une dette envers la société qui a fait de nous ce que nous sommes, et l’impôt en serait le règlement perpétuel. Graeber conteste cette théorie avec vigueur, et sa critique est ce qui m’intéresse ici : une dette qu’on n’a jamais contractée, dont on n’a pas négocié les termes et qu’on ne pourra jamais rembourser n’est pas une dette, dit-il en substance, c’est une déclaration de subordination présentée dans le langage de la comptabilité.
La dette culturelle assignée aux élèves du hall me paraît être de ce type, une dette de naissance à petite échelle. Elles et ils ne doivent pas quelque chose à quelqu’un, à la suite d’une transaction qu’on pourrait examiner. Elles et ils sont constitué·es débiteur·rices, par position, envers l’endroit légitime de la société, celui que la culture légitime et qui se légitime par elle. Cette dette ne correspond à rien qu’elles et ils auraient reçu ; elle correspond à la place qui leur est faite. Et comme elle n’a pas de montant, aucun geste, aucun intérêt manifesté, aucune bonne volonté ne pourra jamais la solder.
Ne plus jamais y retourner
Reste la question de ce que deviennent ces personnes constituées débitrices malgré elles. Comment sort-on d’une dette qu’on ne peut pas payer, contractée dans un lieu où l’on n’a pas choisi d’entrer ? La seule issue disponible est de quitter le territoire du créancier. Ne plus jamais entrer dans ces lieux où l’on est considéré·e comme redevable, c’est la seule façon qui leur reste de refuser la position qu’on leur a assignée. Ce que le secteur enregistre ensuite comme un éloignement des publics est aussi, pour une part que rien ne permet de mesurer, un refus de la dette.
Car ce refus n’est jamais lu comme tel. Les personnes qui ne reviennent pas deviennent des publics empêchés, éloignés, à reconquérir, et l’on reconduit ainsi la logique du don au moment même où l’on en constate l’échec, puisqu’on continue de décrire des personnes par ce qui leur manque. L’exclusion se referme alors deux fois. Ces jeunes portent la dette, et portent en plus le stigmate de l’ingratitude, l’assignation à l’inculture. Le mécanisme est d’autant plus difficile à voir qu’il a l’apparence d’une offre déclinée plutôt que d’une exclusion.
Je précise, comme chaque fois que je décris ces mécanismes, que les nommer n’est pas un argument contre le financement public de l’art et de la culture. C’est un argument pour que ce financement produise autre chose que des débiteur·rices.
La logique de la proposition
Ivan Illich distinguait les outils qui augmentent l’autonomie des personnes et ceux qui créent une dépendance, et cette distinction s’applique aux postures autant qu’aux outils. Un·e artiste ou un·e médiateur·rice peut se positionner de deux façons radicalement différentes :
- Dans la logique du don : j’ai quelque chose que tu n’as pas, je te le donne. La direction est unilatérale, la hiérarchie est maintenue, jusque dans la générosité.
- Dans la logique de la proposition : voici quelque chose que je voudrais explorer avec toi, et ce qui va se passer dépend de ce que nous deux allons y mettre. La direction est ouverte, la hiérarchie est suspendue, au moins provisoirement.
La proposition peut être déclinée sans que le refus coûte rien à personne, et c’est ce qui la distingue le plus sûrement du don, dont le refus est toujours une offense.
Cette différence se manifeste dans les dispositifs concrets :
- Est-ce que ce que les participant·es produisent leur appartient, ou est-ce que l’institution le récupère ?
- Est-ce que la proposition part de ce que les personnes veulent faire, ou de ce dont l’artiste a décidé qu’elles avaient besoin ?
- Est-ce que les retours sont recueillis pour améliorer les pratiques, ou pour construire les témoignages de reconnaissance qui légitiment le prochain financement ?
- Est-ce qu’un groupe d’élèves peut être bruyant dans un hall sans que quiconque estime qu’une dette vient d’être bafouée ?
Tout le monde fait, moi le premier
Dans les ateliers que j’anime, il y a une règle que je m’applique à moi-même avant de la transmettre aux équipes que je forme, comme lors des journées racontées dans l’article Former une compagnie à la médiation participative : tout le monde fait. Si l’atelier est un atelier ouvert de découpage et de collage, où les gens viennent comme elles et ils veulent, je découpe, je colle, je m’en amuse. Les personnes qui arrivent voient quelqu’un en train de faire. Elles voient que la porte est ouverte, qu’il y a de la place, que les outils sont à disposition, que les résultats sont exposés, qu’il n’y a pas de protocole caché. S’y essayer ne semble pas compliqué, et l’envie vient d’elle-même.
Dans ce dispositif, personne ne donne rien à personne. Nous recevons toutes et tous. Chacun·e est en lien avec l’objet tiers, le papier découpé, le film en train de se faire, cet objet qui n’appartient à personne et qui relie tout le monde, dont j’ai décrit le fonctionnement dans l’article Le tiers symbolique, un outil pour relier. Personne n’est constitué·e débiteur·rice de personne. Et cela compte d’autant plus que les personnes à qui l’on veut absolument donner quelque chose s’en méfient. Cela ne leur donne pas envie, cela leur fait peur, parce qu’au fond d’elles-mêmes elles savent que cette générosité-là est une forme de manipulation. Cette méfiance, je l’ai ressentie intuitivement depuis longtemps, et c’est pour cela que je construis depuis des années des dispositifs où nous sommes toutes et tous participant·es, avec, pour ma part, une place particulière, celle de pouvoir aider les autres, mais de la même manière que chacun·e peut aider chacun·e.
L’ordinateur n’est pas plus important que la paire de ciseaux
Je me rappelle, à Villejuif, il y a quelques années, un atelier de réalisation de films en papier découpé. Le dispositif comporte un ordinateur relié à une caméra et à un micro, qui enregistre en plan-séquence les films que les gens fabriquent sous la caméra. Un enfant particulièrement difficile s’est intéressé à l’ordinateur et a eu envie d’en être l’opérateur. C’est la place que je tiens généralement. Je la lui ai laissée. D’autres se seraient positionné·es en spécialistes, auraient eu peur qu’il abîme quelque chose, surtout si l’ordinateur avait été leur machine personnelle. Mais les outils que je sors en atelier ne sont pas mes objets personnels. Ce sont des outils de médiation, éprouvés sur le terrain, robustes, qui n’existent que pour cela. Leur statut est celui d’objets tiers, qui appartiennent à tout le monde et que tout le monde peut s’approprier.
Cette appropriation se prépare. Les protocoles techniques que je conçois, et que j’améliore au fil du temps, sont très simples : un clic pour démarrer, un clic pour arrêter, un clic pour regarder. Les ordinateurs, avant de sortir pour un atelier, sont mis à jour, vérifiés, en parfait état de marche. Cette préparation invisible est la condition pour que l’outil puisse passer de main en main sans inquiétude. Et finalement, les feuilles de papier, les paires de ciseaux, les instruments de musique, la caméra, l’ordinateur ont le même statut. L’ordinateur n’est pas plus important que la paire de ciseaux, et il n’appartient pas moins que la paire de ciseaux à tout le monde. Si je mets les choses en place de cette manière, c’est pour qu’il n’y ait pas de don, et donc pas de redevabilité.
Ce qui vaut pour les outils vaut pour la parole. Il y a des personnes qui tiennent absolument à la position du donateur. Elles se pensent généreuses, elles donnent les bons conseils, et elles sont dominatrices sans le voir. Je l’ai observé très souvent dans les ateliers de théâtre, où il y a la personne qui sait, celle qui donne le bon conseil. Pour ma part, je demande le plus souvent aux personnes de se conseiller mutuellement. Je peux donner des conseils, bien sûr, mais je ne le fais que si on me le demande. Chaque personne a des compétences, et se tenir dans la position du donateur vient invisibiliser les compétences des autres, installer un déséquilibre durable entre la personne qui donne et celle qui reçoit.
Graeber avance, à la fin de son livre, que la vraie liberté est la capacité de faire des promesses entre égaux, c’est-à-dire de contracter des obligations qu’on a choisies et qu’on peut renégocier. C’est une assez bonne définition de ce que pourrait être la relation d’une institution culturelle avec les personnes auxquelles elle s’adresse. La transformation la plus difficile n’est pas une transformation de valeurs. C’est une transformation de la relation à la position. Cesser d’être celui ou celle qui donne pour devenir celui ou celle qui propose. Ce déplacement est petit dans les mots et immense dans ce qu’il demande de renoncer.