Dans la culture, le social et le soin, beaucoup de professionnel·les tiennent des positions justes qu’ils et elles ne savent pas fonder en mots. La recherche a établi que ce savoir silencieux est un savoir réel ; il ne pèse pourtant presque rien dans une réunion institutionnelle. Je voudrais comprendre cette asymétrie, puis proposer des moyens de s’armer, dont les droits culturels.
Le jour où une direction demande de s’expliquer
L’enjeu dont je veux parler se présente toujours de la même manière. Un·e professionnel·le refuse quelque chose que son institution lui demande, ou propose quelque chose que son institution ne prévoit pas. Refuser de faire concourir des enfants dans un dispositif de mise en compétition. Refuser de reprendre la main sur une production de participant·es pour qu’elle soit présentable. Refuser d’arriver devant un groupe avec le dossier des personnes déjà lu. Ces positions sont justes, elles sont tenues par des gens dont les gestes de terrain sont sûrs, et elles reposent sur un savoir que ces personnes ne savent pas nommer. Quand on leur demande ce qui fonde leur refus, elles répondent que c’est instinctif, que ça leur est venu comme ça.
Un jour, une direction leur demandera de s’expliquer. Et ce jour-là, l’intuition ne pèsera rien. Dans une réunion institutionnelle, la parole d’une professionnelle qui dit « je le sens comme ça » se trouve face à une décision de la hiérarchie, un budget engagé, une communication déjà lancée, c’est-à-dire face à des arguments qui ont une forme reconnue par l’institution. L’asymétrie ne porte pas sur qui a raison, mais sur les langues en présence, celle du senti et celle de l’argument, dont une seule a cours dans l’espace où se prennent les décisions. Une position qui ne peut pas s’énoncer dans cette langue finit par céder à l’usure, quelle que soit la solidité de celui ou celle qui la tient.
Ce moment a un nom, il me semble. C’est le moment où la pratique devient politique. Tant qu’on anime un atelier dans son coin, l’intuition suffit largement. Dès qu’on dit non à une institution, qu’on conteste un dispositif, qu’on propose autre chose, on entre dans un espace de rapports de force où l’on sera attaqué, sur son âge, sur son inexpérience, sur son idéalisme, sur sa méconnaissance des contraintes. J’ai rencontré, dans un jury de diplôme, une jeune professionnelle dont tous les refus étaient justes et qui n’en fondait aucun. Elle m’a donné envie d’écrire ce texte.
« Nous savons plus que nous ne pouvons dire »
Il faut d’abord poser une chose, parce que tout le reste en dépend. Le savoir de ces praticien·nes est un savoir réel, et cette affirmation n’est pas une politesse, c’est un résultat de la recherche.
Le philosophe des sciences Michael Polanyi a consacré un livre, The Tacit Dimension (1966), à ce qu’il appelle la connaissance tacite. Sa formule de départ est devenue célèbre, « nous savons plus que nous ne pouvons dire ». Nous reconnaissons un visage entre mille sans pouvoir énoncer les règles de cette reconnaissance ; nous tenons en équilibre sur un vélo sans pouvoir formuler la physique qui nous y maintient. Polanyi montre que cette connaissance silencieuse, personnelle, incorporée, n’est pas un reste ou un déchet de la connaissance explicite, mais son socle, y compris dans la science, où le flair du chercheur précède et guide la formalisation.
Donald Schön a prolongé cette idée sur le terrain qui nous occupe, celui des métiers. Dans The Reflective Practitioner (1983), traduit en français sous le titre Le praticien réflexif. À la recherche du savoir caché dans l’agir professionnel (1994), il observe des architectes, des psychothérapeutes, des urbanistes, des gestionnaires, et il constate que pour affronter les situations singulières de leur pratique, les bon·nes professionnel·les se fondent moins sur les formules apprises en formation que sur une capacité d’improvisation construite dans l’action. Il appelle cela le savoir caché dans l’agir. Ce savoir se manifeste dans les gestes, dans les décisions prises dans le feu de l’action, et il reste largement inarticulé, y compris pour celui ou celle qui le possède. Schön en tire une critique de la conception dominante des professions, celle d’une pratique qui serait l’application d’un savoir théorique constitué en amont, alors que ses observations montrent le mouvement inverse, un savoir qui se construit dans l’agir et que la formalisation vient ensuite tenter de rattraper.
Ces deux auteurs donnent aux praticien·nes intuitif·ves une chose précieuse, la certitude que leur savoir en est un. Mais ils permettent aussi de situer exactement le problème. L’institution fonctionne dans la langue explicite, celle des procédures, des indicateurs, des argumentations. Le savoir tacite, par définition, ne circule pas dans cette langue. Il ne manque donc pas à ces professionnel·les de savoir quoi faire, elles le savent, souvent mieux que les personnes armées de références. Il leur manque de pouvoir dire ce qu’elles savent dans une langue que l’institution reconnaît, et c’est autre chose. C’est ce déplacement qu’il faut opérer, du savoir vers le dicible.
« Je suis venue à la théorie parce que je souffrais »
bell hooks, dans Apprendre à transgresser (1994), ouvre par cette phrase le chapitre qu’elle consacre à la théorie. Elle raconte qu’elle y est venue enfant, désespérée, parce que la douleur était trop forte et qu’elle cherchait à comprendre ce qui lui arrivait. Ce qu’elle en tire éclaire précisément notre sujet. La théorie, écrit-elle, n’est pas en elle-même guérisseuse, ni libératrice, ni révolutionnaire ; elle ne remplit ces fonctions que lorsqu’on le lui demande, lorsqu’on oriente la théorisation vers cette fin. La théorie n’a pas de vertu propre. C’est un outil, et il vaut ce qu’on en fait.
hooks s’en prend, dans le même texte, au stéréotype selon lequel les personnes dominées seraient du côté du concret, du vécu, de l’expérience, et la théorie du côté de ceux qui dominent. Ce partage, dit-elle, désarme précisément celles et ceux qui auraient le plus besoin d’être armés. Il assigne les praticiennes à l’authenticité de l’expérience et réserve aux autres la langue dans laquelle se prennent les décisions. Je vois ce partage à l’œuvre en permanence dans le champ social et médico-social. Il y aurait d’un côté les gens de terrain, généreux, intuitifs, en prise avec le réel, de l’autre les théoricien·nes, coupé·es des choses. Cette opposition flatte les premiers et les affaiblit, et ce n’est peut-être pas un hasard.
Il faut donc renverser la manière dont on présente d’ordinaire la théorie aux praticien·nes. On la leur présente comme un fondement, quelque chose qu’il faudrait avoir lu avant d’agir et qui rendrait l’action légitime. Cette présentation les intimide et les décourage, parce qu’elle suppose que sans elle, elles ne sauraient rien. Polanyi et Schön, dont je viens de restituer les travaux sur le savoir tacite et le savoir caché dans l’agir, montrent que la vérité est inverse, elles savent. Ce qu’il faut leur proposer, c’est la théorie comme armure, quelque chose qu’on va chercher après avoir agi, pour pouvoir défendre ce qu’on a fait. Et l’on découvre alors, presque toujours, que d’autres l’ont pensé avant nous et qu’ils nous offrent les mots qui manquaient.
Les droits culturels, une langue pour défendre ce qu’on fait déjà
Quand des professionnel·les me demandent par où commencer, je réponds par les droits culturels, et je les présente toujours de la même manière. Les droits culturels sont d’abord, pour vous, une façon d’argumenter et de défendre ce que vous faites intuitivement.
Les droits culturels ont été formulés dans la Déclaration de Fribourg (2007), coordonnée par le philosophe Patrice Meyer-Bisch. Ils affirment le droit de chaque personne de vivre son identité culturelle, de participer à la vie culturelle, d’être reconnue dans sa dignité. Et ils sont entrés dans la loi française, avec la loi NOTRe en 2015 puis la loi relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine en 2016, qui font obligation aux politiques publiques de s’exercer dans leur respect. J’ai développé cette approche dans l’article Droits culturels et postures professionnelles, et je n’y reviens ici que sous l’angle qui nous occupe, celui de la défense.
Car voici ce que cet appui change concrètement pour une professionnelle mise en demeure de s’expliquer. Quand la référence est extérieure, l’objection cesse d’être personnelle. Ce n’est plus « je ne suis pas d’accord », c’est « ce dispositif contrevient aux droits culturels, qui sont dans la loi depuis 2015 ». La conversation change de nature, parce que l’interlocuteur ne peut plus la réduire à une affaire de sensibilité. Une jeune professionnelle qui refuse un concours au nom de son instinct est une idéaliste qu’on recadre ; la même, qui refuse le même concours au nom du respect de la dignité des personnes inscrit dans la loi, est une professionnelle qui connaît le cadre de son métier. Elle n’a pas changé de position, elle a changé de langue.
Et il faut mesurer ce que cette langue a de particulier. Les droits culturels ne demandent pas aux praticien·nes de transformer leur pratique pour s’y conformer. Dans l’immense majorité des cas, ils nomment ce que les praticien·nes justes font déjà, accueillir chaque personne dans sa dignité, partir de ce qu’elle apporte, ne pas hiérarchiser les expressions. C’est en cela qu’ils sont une armure et non une doctrine. Ils donnent une forme légale et défendable à des intuitions qui étaient déjà là.
Il faut préciser de quelles intuitions il s’agit, parce que ce n’est pas un hasard si ce sont elles qui ont besoin d’une armure. Les intuitions que je vois tenir sur le terrain vont presque toujours dans le sens du respect de l’autre, de sa dignité, de son rythme, de sa liberté de faire ou de ne pas faire. Et ce qu’elles affrontent, ce sont des systèmes qui disposent de toute la légitimité institutionnelle, l’évaluation, la sélection, la mise en compétition, le rendement d’un projet, le dossier lu avant la rencontre, mais qui sont moins humains. Le rapport de forces ordinaire oppose donc une intuition sans titre à un système titré. Les droits culturels renversent ce rapport. Ils installent le respect des personnes du côté du droit, et le système qui hiérarchise ou instrumentalise se retrouve, lui, à devoir se justifier. La professionnelle n’oppose plus son humanité à la légitimité de l’institution ; elle oppose une légitimité à une autre, et la sienne est désormais la mieux fondée.
Cette langue ouvre aussi quelque chose de très pratique, qui déborde le moment de la défense. Ce qui peut se nommer peut s’écrire, et ce qui peut s’écrire peut entrer dans un dossier. Les droits culturels étant dans la loi, une demande de financement qui s’y adosse ne demande pas une faveur, elle propose à une collectivité de remplir une obligation qui est déjà la sienne. Des manières de faire qui n’existaient que dans le silence des ateliers deviennent finançables, et l’on peut alors construire des projets plus ambitieux autour de ce qui, dans la pratique elle-même, restera intuitif. L’armure ne sert pas qu’à se protéger, elle sert à bâtir.
Nommer un mécanisme, refaire un raisonnement, écrire après coup
Les droits culturels sont l’appui le plus immédiat, mais l’armement est plus large. Je propose quatre gestes, qui peuvent se pratiquer dans n’importe quel ordre :
- Nommer un mécanisme. Une professionnelle qui sait dire qu’un concours produit une hiérarchisation des personnes, et que le choix individuel d’y participer ou non ne protège de rien puisque l’abstention est elle-même un résultat dans le classement, ne se contente plus de refuser, elle décrit. Une description ne se balaie pas comme une réticence. J’ai analysé cette mécanique dans l’article Construire, pas valoriser ; ce qui compte ici est le geste, transformer un malaise en description d’un fonctionnement.
- Refaire un raisonnement dans ses propres mots. Ce qui arme n’est pas d’avoir lu, c’est de comprendre un raisonnement au point de pouvoir le reconstruire soi-même, devant quelqu’un qui n’est pas d’accord. Un mémoire qui aligne des noms d’auteurs pour ratifier ce qui a déjà été décidé n’arme personne ; ces citations-appuis, cueillies après coup, ne servent qu’à décorer. La différence entre décorer et s’armer se vérifie simplement, dans la capacité à soutenir l’argument quand on vous contredit.
- Écrire après l’action. Schön appelle réflexion sur l’action ce retour où le praticien revit mentalement une situation pour en dégager ce qui s’y est joué. C’est le moment où le savoir tacite commence à devenir dicible. Garder une trace écrite de ses refus et de leurs raisons, même maladroites, constitue peu à peu le matériau de sa propre défense, et c’est en cherchant à écrire qu’on découvre les auteurs et autrices qui mettent des mots sur ce qu’on a vécu.
- Repérer ce qui est négociable. Une professionnelle qui ne sait pas pourquoi elle refuse ne sait pas non plus distinguer ce qui est négociable de ce qui ne l’est pas, et elle risque de tout tenir avec la même raideur, ou de tout lâcher d’un coup. Savoir où l’on peut céder est un effet direct de l’armement, et pas le moindre, parce que c’est lui qui permet de durer dans une institution sans s’y briser.
Un dernier mot sur la durée, justement. Une position instinctive s’épuise sous la contradiction répétée. Une position argumentée peut se défendre plusieurs fois, se transmettre à des collègues, se reprendre dans une autre institution. L’armure ne sert pas seulement le jour de la réunion difficile, elle sert pendant toutes les années d’exercice qui suivent.
Une politique pour soi-même
Tout ce qui précède présente l’armement comme tourné vers l’extérieur, vers la direction qui demande des comptes, vers le financeur qui lit le dossier. Mais nommer ce qu’on fait a un autre effet, tourné vers l’intérieur, et il est peut-être aussi important. Une praticienne qui met des mots sur ses refus et sur ses gestes légitime sa pratique à ses propres yeux. Elle cesse de la vivre comme une suite de réactions heureuses dont elle ne saurait pas rendre compte, et commence à la voir comme un travail qui a sa cohérence, qu’on peut interroger, affiner, faire mûrir. Le geste qui n’était que senti devient un geste qu’on peut reprendre en le comprenant, donc un geste qui peut grandir. C’est une politique pour soi-même, au fond, la construction patiente d’un rapport de confiance avec son propre travail, qui ne dépend plus entièrement du regard des institutions.
Il y a cependant un piège dans ce mouvement, et je veux le nommer aussi. Une intuition qui a trouvé ses mots peut se figer en méthode, et une méthode figée cesse précisément d’être ce qui faisait sa justesse. Ce qui rendait ces professionnel·les précieuses, c’était leur capacité à sentir la situation présente, pas à appliquer une doctrine, fût-elle la leur. Il faut donc tenir les deux, s’armer de mots pour défendre et construire, et continuer de laisser travailler en soi ce qui n’est pas encore nommé. J’ai proposé dans l’article La marge fertile de penser la marge comme le lieu d’où l’on agit avec le plus de liberté et de pertinence ; c’est vrai aussi à l’intérieur d’une pratique. Le cadre, une fois construit et financé, a besoin que des intuitions continuent de naître dans ses marges, sans quoi il devient à son tour un de ces systèmes légitimes et moins humains contre lesquels il s’était bâti. C’est ainsi que le cadre reste vivant.
Aller chercher de quoi tenir
Je ne dis pas aux professionnel·les qu’elles devraient d’abord lire, puis agir. Elles agissent, elles agissent bien, et c’est de leur pratique que la théorie doit partir. Ce que je leur dis, et que je voudrais dire en particulier aux jeunes professionnel·les dont les intuitions sont justes, tient en peu de mots. Vos intuitions sont justes, et elles ne suffiront pas le jour où on vous demandera de vous en expliquer. Allez chercher de quoi les tenir, dans les droits culturels, chez celles et ceux qui ont pensé le savoir des praticien·nes, dans vos propres écrits d’après l’action. Non pas pour devenir des théoricien·nes, mais pour rester ce que vous êtes quand on vous demandera d’y renoncer.