Un incroyable talent

Pourquoi la mise en concurrence des créations blesse les personnes que le travail social a pour mission de soutenir, et comment concevoir des fins de projet qui rassemblent au lieu de classer.

19 août 2026 Benoît Labourdette  14 min

Des concours de talents, des prix, des classements se répandent dans le champ social et médico-social, présentés comme une valorisation des personnes accompagnées. Je soutiens ici, en m’appuyant sur la psychologie sociale et sur les droits culturels, que toute mise en concurrence des créations produit l’inverse des buts du travail social, y compris pour celles et ceux qui gagnent. Je propose un autre repère pour penser la fin d’un projet, la place sans rang, et des pistes concrètes pour la mettre en œuvre, dont la plus radicale consiste à raconter le processus plutôt qu’à montrer un résultat, ainsi que des manières de détourner les dispositifs qu’on ne peut pas refuser.

Des concours partout où l’on accompagne

Des établissements médico-sociaux inscrivent des groupes d’enfants ou d’adultes en situation de handicap à des concours de talents départementaux, calqués sur des émissions de télévision, où un jury de professionnel·les les départage. Des ateliers vidéo pour enfants se concluent par des remises de prix. Des défis inter-établissements classent les productions de personnes âgées, de jeunes suivis par la protection de l’enfance, de patient·es en psychiatrie. Ces dispositifs se multiplient, ils attirent des financements et de la presse, et celles et ceux qui les organisent les présentent avec sincérité comme des moments de valorisation, de fierté, d’inclusion.

Je veux examiner ici ce que ces dispositifs font réellement aux personnes, derrière ce qu’ils affichent. Je défends la thèse suivante : la mise en concurrence des créations est en contradiction directe avec les buts que le travail social se donne, et elle produit méthodiquement leur inverse. Elle blesse celles et ceux qui perdent, elle fragilise celles et ceux qui gagnent, et elle importe dans les lieux du soin et de l’accompagnement la logique sociale dont ces lieux sont censés réparer les dégâts. La violence ne dépend ni du dosage ni de la manière d’organiser le concours, elle tient à la structure même du classement, et c’est pourquoi elle reste invisible aux yeux de personnes par ailleurs bienveillantes et compétentes.

L’inclusion inscrite dans la loi, le classement dans les faits

Le travail social dispose, fait rare, d’une définition légale de ses buts. Le décret du 6 mai 2017, qui a introduit cette définition dans le Code de l’action sociale et des familles, énonce que le travail social vise à permettre l’accès des personnes à l’ensemble des droits fondamentaux, à faciliter leur inclusion sociale et à exercer une pleine citoyenneté, et qu’il se fonde sur le respect de la dignité des personnes et sur le développement de leur pouvoir d’agir. La loi du 2 janvier 2002 rénovant l’action sociale plaçait déjà le respect de la dignité et la participation des personnes au centre du secteur. Le psychosociologue québécois Yann Le Bossé, dans Sortir de l’impuissance (2012), a donné à cette notion de pouvoir d’agir son contenu le plus précis : soutenir la capacité concrète des personnes à influer sur ce qui compte pour elles, à partir de leurs propres critères, et non des critères de ceux et celles qui les accompagnent.

Un concours prend exactement le contre-pied de chacun de ces termes. Il n’inclut pas, il départage, puisque sa fonction est de produire des gagnant·es et des perdant·es. Il ne développe pas le pouvoir d’agir, il soumet les personnes à un verdict rendu par d’autres, selon des critères qu’elles n’ont pas choisis. Et il touche à la dignité, puisqu’il installe une hiérarchie entre des personnes que la société a déjà classées, et qu’il les classe sur la seule chose qu’on leur reconnaisse encore, leur capacité à émouvoir un public. Un jury qui juge des personnes handicapées sur leur talent, la phrase suffit à énoncer le problème. Il reste à comprendre pourquoi ce problème échappe si souvent à celles et ceux qui organisent ces dispositifs de bonne foi, et c’est là que la recherche apporte des réponses.

La menace des notes

La psychologie sociale étudie depuis longtemps ce que la comparaison fait aux personnes. Léon Festinger, dans un article de 1954 sur les processus de comparaison sociale, a établi que nous évaluons nos capacités en nous comparant aux autres dès que des critères objectifs manquent. Cette comparaison est spontanée, mais les dispositifs peuvent l’organiser, l’intensifier, la rendre publique et définitive. Un concours est précisément cela, une machine à organiser la comparaison, et à la trancher devant témoins.

Les effets de cette organisation ont été mesurés. Fabrizio Butera, Céline Buchs et Céline Darnon ont dirigé un ouvrage collectif au titre explicite, L’évaluation, une menace ? (2011), qui rassemble les travaux de chercheurs et chercheuses francophones sur ce que produit l’évaluation normative, celle qui situe chaque personne par rapport aux autres. Leur constat traverse tous les chapitres : ce type d’évaluation détourne l’attention des personnes de la tâche elle-même vers la comparaison avec les autres, menace l’estime de soi, dégrade les apprentissages, et induit des comportements antisociaux. Claudia Toma y montre que la compétition pousse à retenir l’information plutôt qu’à la partager, Caroline Pulfrey que la promotion de soi favorise la triche, et Jean-Claude Croizet, dans un chapitre intitulé « Le racisme de l’intelligence », que l’évaluation sert historiquement à naturaliser les hiérarchies sociales, en faisant passer pour des différences de mérite ce qui est un classement social préalable. Ce dernier point concerne directement le champ médico-social : classer des personnes que la société a déjà reléguées, c’est redoubler la relégation en lui donnant l’apparence d’un verdict objectif sur leur valeur.

Une expérience ancienne éclaire un mécanisme plus fin. La psychologue israélienne Ruth Butler a comparé en 1988, auprès d’élèves, trois formes de retour sur un travail : un commentaire personnalisé sans note, une note sans commentaire, et une note accompagnée d’un commentaire. Seuls les élèves qui recevaient un commentaire sans note progressaient et gardaient de l’intérêt pour la tâche. La simple présence d’une note annulait le bénéfice du commentaire, parce que la note capte toute l’attention et la déplace de la tâche vers le rang. Transposé à nos pratiques, ce résultat dit quelque chose de précis : dans une restitution d’atelier, tout ce qui ressemble à un classement, même accompagné des paroles les plus attentives, efface ces paroles. Le palmarès mange le reste.

Edward Deci, Richard Koestner et Richard Ryan ont enfin établi, dans une méta-analyse de 1999 portant sur plus de cent études expérimentales, que les récompenses attendues et tangibles diminuent la motivation intrinsèque, c’est-à-dire le goût de l’activité pour elle-même. Le prix promis transforme l’activité en moyen d’obtenir le prix. Ce que la médiation cherche à faire naître, le plaisir de créer, la curiosité, l’appropriation, est précisément ce que la promesse d’un prix érode.

Le premier prix se perd l’année suivante

L’objection la plus courante consiste à dire que le concours fait du bien au moins à celles et ceux qui gagnent. Elle ne tient pas, et c’est peut-être le point le plus contre-intuitif de tout ce dossier.

J’ai développé dans l’article Construire, pas valoriser l’idée que valoriser une personne, c’est la placer à une certaine hauteur, donc la rendre susceptible d’en redescendre. Le premier prix est la forme la plus pure de cette position haute. Il n’appartient pas à la personne, il lui est prêté par un jury, et il peut lui être repris à la prochaine édition, par un autre jury, au profit d’un autre groupe. La confiance qu’il semble donner est une confiance conditionnelle, suspendue au prochain verdict. Alfie Kohn, dans No Contest : The Case Against Competition (1986), une somme sur les travaux consacrés à la compétition, formule cette conséquence avec précision : la victoire ne construit pas l’estime de soi, elle la rend dépendante de la victoire suivante, et elle apprend à mesurer sa valeur à la défaite des autres. Kohn montre aussi, contre l’évidence commune, que la compétition n’est pas une donnée de la nature humaine mais une structure, qu’on peut installer ou non, et que les situations coopératives produisent de meilleurs résultats, de meilleurs apprentissages et de meilleures relations dans l’immense majorité des études comparatives.

Il y a une seconde blessure du côté des gagnant·es, plus discrète. Le psychologue social américain Morton Deutsch a décrit dès 1949 la différence de structure entre coopération et compétition : dans une situation coopérative, la réussite de chacun·e sert celle des autres, tandis que dans une situation compétitive, ma réussite exige l’échec des autres. Or les groupes avec lesquels nous travaillons en médiation sont des groupes de pair·es, souvent fragiles, dont la cohésion est elle-même un objectif de l’accompagnement. Faire gagner un enfant contre les enfants de son propre établissement, ou un établissement contre les établissements voisins, c’est installer entre des personnes qui partagent la même condition une structure où leurs intérêts divergent. Les gagnant·es y perdent quelque chose qui ne se voit pas sur la photo de la remise des prix, la solidarité du groupe dont ils et elles faisaient partie.

Le refus qui désigne

Une seconde objection est de bonne foi : les personnes ne sont pas obligées de participer, elles ont le choix. Il faut évidemment se battre pour que ce choix soit réel, pour que l’information soit donnée dès le début et non en cours d’année comme un fait accompli. Mais le choix individuel ne protège de rien tant que le dispositif tient.

Dans un système où le concours existe, où les établissements y vont, où les autres groupes s’y présentent, ne pas participer n’est pas une position neutre. Celui ou celle qui s’abstient se désigne comme celui qui n’a pas de talent, celui qui n’était pas prêt, celui qui n’a pas osé. Le refus s’inscrit dans la hiérarchie qu’il prétend refuser, et il y occupe la dernière place. C’est le mécanisme habituel des dispositifs de compétition : ils n’ont pas besoin de contraindre, il leur suffit d’exister, et une fois qu’ils sont là, l’abstention devient elle-même un résultat. C’est pourquoi la réponse au problème ne peut pas être individuelle. On ne sort pas d’un classement en refusant d’y figurer, on n’en sort qu’en défaisant le classement lui-même.

L’image touchante qui rassure l’institution

Si le concours ne profite pas aux personnes, il faut se demander à qui il profite, car il ne se répandrait pas sans bénéficiaires.

Il produit de la visibilité institutionnelle. Des photographies, des vidéos, des publications sur les réseaux sociaux, un événement départemental, des directions qui se rencontrent, une communication qui montre des établissements dynamiques, ouverts sur la culture, engagés dans l’inclusion. La matière première de cette communication est le corps des personnes accueillies, leur émotion et leur effort. Le psychiatre et psychanalyste Christophe Dejours, fondateur de la psychodynamique du travail, dans L’évaluation du travail à l’épreuve du réel (2003), a montré comment l’évaluation individualisée des performances, importée du management dans tous les secteurs, détruit les collectifs et la coopération tout en produisant des indicateurs qui rassurent les organisations. Le concours de talents est la version festive de cette évaluation généralisée : il fournit à l’institution la preuve chiffrable et photographiable de son dynamisme, au prix d’une mise en concurrence de celles et ceux qu’elle accueille.

Il y a une expression pour cela dans le champ du handicap, et elle revient d’elle-même dans les discussions entre professionnel·les : les personnes deviennent des objets. Objets d’une politique institutionnelle, objets d’une communication, objets d’un dispositif de mise en concurrence entre établissements qui se joue par-dessus leur tête et dans lequel elles servent de matériau. Et l’image produite est d’autant plus efficace qu’elle est touchante : elle met en scène la bienveillance de l’institution et étouffe toute question sur ce qui se passe le reste de l’année.

La société qu’on prend pour modèle

Le plus troublant, dans la diffusion de ces dispositifs, est le lieu où ils s’installent. Le travail social existe, pour une large part, parce que la société organisée comme une compétition produit des perdant·es : des personnes disqualifiées par le marché du travail, par l’école, par les normes de performance physique et cognitive. Les établissements sociaux et médico-sociaux accueillent précisément les personnes que le classement social général a reléguées. Y importer un concours, c’est faire entrer le problème dans le lieu qui devait en réparer les effets, et demander aux personnes de rejouer, dans l’espace même de leur accompagnement, la scène de leur relégation, avec l’espoir, cette fois, d’en sortir gagnantes.

Ce choix de modèle n’a rien d’obligatoire. J’ai décrit dans l’article Robustesse, antifragilité, résilience, en m’appuyant sur les travaux du biologiste Olivier Hamant, l’opposition entre les logiques de performance, qui optimisent, mesurent et classent, et les logiques de robustesse, qui caractérisent les systèmes vivants qui durent, faites d’hétérogénéité, de redondance et de complémentarité. Un groupe humain peut être organisé selon l’une ou l’autre de ces logiques, et les travaux comparatifs rassemblés par Alfie Kohn, que je citais plus haut, montrent que la coopération n’est pas un supplément d’âme mais une structure plus efficace, y compris au regard des critères de la performance. Prendre la société de concurrence pour référence, dans un projet de médiation, est donc un choix, presque toujours implicite, presque jamais discuté, et c’est ce défaut de discussion qui permet à des dispositifs contraires aux buts du secteur de s’y répandre en toute bonne conscience.

La dignité échappe à la comparaison

Il existe un fondement philosophique et juridique à cette critique, et il donne des armes à celles et ceux qui veulent la porter dans leurs institutions.

Le fondement philosophique est ancien. Emmanuel Kant, dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), distingue ce qui a un prix, et qui peut donc être remplacé par un équivalent, de ce qui a une dignité, et qui n’admet aucun équivalent. Comparer suppose une mesure commune. Ce qui a une dignité est précisément ce qui échappe à toute mesure commune, donc à toute comparaison, donc à tout classement. Classer des personnes, sur quelque critère que ce soit, revient à leur attribuer un prix, c’est-à-dire à traiter comme une marchandise ce qui, par définition, n’en est pas une. Un jury qui délibère sur le talent respectif de deux groupes d’enfants sourds effectue exactement cette opération, quelle que soit la délicatesse avec laquelle il la conduit.

Le fondement juridique est récent et méconnu. La loi NOTRe de 2015, dans son article 103, énonce que la responsabilité en matière culturelle est exercée conjointement par les collectivités territoriales et l’État dans le respect des droits culturels, et la loi LCAP de 2016 reprend cette référence. Le texte qui formule ces droits le plus précisément est la Déclaration de Fribourg de 2007, élaborée par le groupe de travail que coordonnait le philosophe Patrice Meyer-Bisch, et j’ai proposé une méthode pour examiner un projet à l’aune des huit droits qu’elle identifie dans l’article Analyser son projet à l’aide de la Déclaration de Fribourg. Trois de ces droits sont directement mis en cause par un concours en établissement social ou médico-social. Le droit de choisir et de voir respecter son identité culturelle, puisque le dispositif assigne les personnes à l’identité de celui qui a du talent ou n’en a pas. Le droit de participer à la vie culturelle, qui suppose une participation choisie et non une mise en scène décidée par d’autres. Et le droit à une information adéquate, qui n’est pas respecté quand les personnes découvrent en cours d’année qu’elles vont concourir.

Ces textes ne permettent pas d’attaquer un concours devant un tribunal, et je ne veux pas laisser croire à une arme juridique qu’ils ne sont pas. Ils donnent autre chose, qui compte davantage dans la vie des institutions : un fondement politique reconnu. Une professionnelle qui s’oppose à ces dispositifs n’oppose pas sa sensibilité personnelle à la décision d’une direction, elle invoque un principe inscrit dans la loi française depuis dix ans. Le débat change alors de nature.

La place sans rang

Reste à se représenter ce qu’on cherche à la place. Car la critique du concours bute toujours sur la même question pratique : comment finir un projet, alors ? Les personnes ont créé, elles veulent montrer, les familles veulent voir, l’institution veut un événement, et ce désir de moment fort est légitime. Le concours prospère parce qu’il offre une forme toute faite à ce désir. Il faut donc une autre forme, et pour la concevoir, je propose un repère que j’appellerai la place sans rang.

L’idée part d’un constat que je fais depuis des années dans mes ateliers : tout moment de restitution distribue des places. Quand les images sont projetées, quand les prénoms sont dits, quand le groupe regarde ensemble ce que chacun·e a fait, chaque personne occupe une place dans un espace symbolique partagé. C’est cette distribution de places qui rend une restitution précieuse, et elle n’a aucun besoin d’être une distribution de rangs. Une place dit : tu es là, tu as fait quelque chose qui porte ton nom, et les autres l’ont vu. Un rang dit : tu vaux plus que celui-ci et moins que celle-là. La place fonde, le rang compare, et toute la conception d’une fin de projet peut se résumer à cette question de méthode : donner à chaque personne une place, et ne donner à personne un rang.

Le philosophe Axel Honneth, dans La lutte pour la reconnaissance (1992), donne à cette distinction son assise théorique. Parmi les formes de reconnaissance qu’il identifie, l’estime sociale est celle qui se joue dans le partage des contributions singulières à un commun. Or une contribution singulière, précisément parce qu’elle est singulière, n’est pas comparable aux autres : elle apporte au commun quelque chose que nulle autre n’apporte, et c’est cet apport-là que la reconnaissance salue. Le concours détruit cette structure en remplaçant la question « qu’apportes-tu que personne d’autre n’apporte ? » par la question « vaux-tu plus ou moins que les autres ? ». La première question rend les personnes complémentaires, la seconde les rend concurrentes. La place sans rang est le nom que je donne à un dispositif qui pose obstinément la première question et refuse de poser la seconde.

Ce repère a une vertu pratique : il fournit un test applicable à n’importe quel dispositif de fin de projet, existant ou en cours de conception. Est-ce que chaque personne y a une place nommée, visible, reliée à ce qu’elle a réellement fait ? Est-ce que quelqu’un y reçoit un rang, même implicite, même déguisé en mention, en coup de cœur, en applaudimètre ? La deuxième question est plus retorse que la première, car le rang sait se cacher. Un « prix du public » est un rang. Un ordre de passage présenté comme un crescendo est un rang. Un montage qui donne plus de temps aux « meilleures » images est un rang. Le test de la place sans rang oblige à débusquer ces classements honteux, qui font la violence du classement sans en assumer le nom.

Des fins de projet qui rassemblent

Concrètement, concevoir une fin de projet selon ce repère de la place sans rang, c’est-à-dire en donnant à chaque personne une place et à personne un rang, mobilise des gestes simples, que je pratique et que je transmets.

La projection commune, d’abord. Tout ce qui a été fait est montré, sans sélection, dans un ordre qui n’est pas un palmarès, par exemple l’ordre chronologique de fabrication, ou un ordre tiré au sort, ou un ordre construit collectivement pour le plaisir de la composition. Le prénom de chaque auteur·rice est dit ou affiché, parce que l’anonymat dissout la place autant que le classement la hiérarchise. La parole des participant·es accompagne les œuvres, chacun·e pouvant dire ce qu’il ou elle a cherché, sans que cette parole soit une soutenance devant un jury. Le public est invité à dire ce que les images lui font, jamais à dire lesquelles sont les meilleures, et cette consigne est donnée explicitement, car sans elle le réflexe du classement revient. La fête, enfin, célèbre le passage et le travail accompli, pour tout le monde et sans verdict, comme les fêtes qui marquent les saisons et non comme les cérémonies qui décernent des prix. Et la trace, photographies, publication, projection ultérieure, inscrit l’événement dans une mémoire commune où figurent tous les noms.

Aucun de ces gestes n’est spectaculaire, et c’est leur force. Ils fabriquent exactement ce que le concours promet sans le tenir, un moment fort, une fierté, une visibilité, mais ils le fabriquent pour chaque personne, et sans fabriquer en même temps des perdant·es.

« Est-ce que mon film est meilleur que celui des autres ? »

Cette question, ce sont parfois les participant·es qui la posent. Elle ne vient pas seulement des institutions ni des jurys, elle vient d’enfants, d’adolescent·es, d’adultes qui ont grandi dans une société où la valeur d’une chose se mesure à son rang, et qui appliquent ce réflexe à ce qu’ils et elles viennent de créer. On ne répond pas à cette question en la refusant, et encore moins en y répondant. On y répond en changeant ce qui est montré.

J’ai développé dans l’article Le processus contre le résultat une pratique qui opère ce changement : restituer le cheminement plutôt que les productions seules. Raconter par quelles étapes on est passé, quelles ont été les surprises et les bifurcations, comment le projet prévu a été transformé par la rencontre, et montrer les productions à la fin de ce récit, comme un élément parmi d’autres d’un processus plus vaste. Ce déplacement fait davantage que retirer le rang d’une restitution, il retire au jugement son objet. On peut classer des films, on ne peut pas classer des cheminements. Un cheminement n’est ni meilleur ni moins bon qu’un autre, il appartient à quelqu’un, il raconte une transformation qui n’est comparable à aucune autre. Le récit du processus réalise donc la place sans rang par construction : chaque personne y a nécessairement une place, celle de son propre chemin, et l’idée même de gagner n’a plus de sens, puisqu’il n’y a plus deux objets de même nature à départager. La question « est-ce que mon film est meilleur ? » se transforme, dans ce cadre, en une autre question, que les participant·es finissent par se poser d’eux-mêmes et d’elles-mêmes : « qu’est-ce que j’ai traversé en le faisant ? ».

Ce paradigme a une condition matérielle, que je rappelle dans le même article : le processus qu’on ne documente pas, on ne s’en souvient pas, et on ne peut donc pas le raconter. Or cette contrainte est une chance méthodologique, car la documentation peut être confiée aux participant·es. J’ai mis en œuvre ce principe à grande échelle dans les ateliers numériques itinérants que j’ai conçus pour Cultures du cœur, dont le site ateliersnumeriques-culturesducœur.org rassemble les traces, et j’en ai tiré des enseignements présentés dans la conférence Podcast : le numérique, un outil de médiation et de démocratie culturelle. L’outil numérique y sert de lien et de trace : les personnes photographient, enregistrent, filment le projet pendant qu’il a lieu, en journalistes de leur propre aventure, et cette matière constitue ensuite le récit partagé. L’effet dépasse la restitution. Une personne qui a constitué elle-même la trace de son cheminement, et qui peut le raconter, se légitime à ses propres yeux. Elle n’a plus besoin qu’un jury la déclare digne, elle dispose de la preuve, fabriquée par elle, qu’elle a parcouru un chemin. Cette légitimation de soi par soi est exactement ce que le droit appelle le développement du pouvoir d’agir, ce but que le décret de 2017, cité au début de cet article, assigne au travail social, et que le concours confisque en le remettant entre les mains d’un jury.

Détourner le concours qu’on ne peut pas refuser

Il arrive qu’on n’ait pas le choix du dispositif. Une intervenante m’a raconté récemment une situation de ce type, qui est à l’origine de cet article. Éducatrice et danseuse, elle est sollicitée pour animer un atelier de danse auprès d’un groupe de six enfants de neuf à douze ans dans un établissement médico-social, des enfants ayant une déficience intellectuelle, plusieurs étant malentendants, l’une sourde profonde. Le projet est beau, construire une dynamique de groupe, ouvrir un espace d’expression par le corps. Et il s’accompagne d’une attente institutionnelle présentée comme non négociable : le groupe participera à un concours départemental de talents, dont le nom reprend celui d’une émission de télévision très connue, où des établissements médico-sociaux présentent chacun un numéro devant un jury qui délibère. Ce concours existe depuis plusieurs années, un nombre considérable d’établissements y participent, et ni elle ni moi n’en avions jamais entendu parler avant qu’elle y soit confrontée.

Dans une situation de ce genre, le refus frontal est souvent impossible. On est seul·e, on est nouveau·elle, la décision vient de plus haut, le concours est déjà annoncé aux familles. Et le refus a un coût, il place la personne qui refuse en position de conflit permanent et la fragilise pour tout le reste. Ce que je pratique depuis longtemps dans des situations comparables, c’est le détournement. On ne s’oppose pas au dispositif, on y entre, et on en sape les fondements de l’intérieur, jusqu’à ce qu’il perde son sens. Je propose quelques manières de faire, comme des pistes et non comme des recettes, puisque tout dépend du contexte :

  • Présenter quelque chose qui ne se laisse pas juger. Un numéro qui n’a pas de forme évaluable, une proposition dont on ne peut pas dire si elle est réussie, une pièce qui ne cherche aucun effet. Le jury se retrouve devant un objet qu’il ne sait pas noter, et son embarras est en lui-même une démonstration.
  • Retourner le regard. Faire du concours lui-même le sujet du numéro présenté. Filmer le jury, jouer la délibération, mettre en scène l’attente des résultats. Les personnes accueillies deviennent alors celles qui regardent l’institution, et non l’inverse.
  • Faire monter tout le monde sur scène. Si les professionnel·les, les directions, les familles présentent le numéro avec les personnes accueillies, la catégorie même du concours se brouille, puisqu’on ne sait plus qui est jugé.
  • Ôter au verdict son importance. Décider collectivement, en amont, que le classement ne sera pas communiqué au groupe, ou qu’on n’ira pas à la remise des prix, ou qu’on fêtera le passage sans attendre les résultats. Un classement que personne n’attend cesse d’organiser quoi que ce soit.

Aucune de ces manœuvres n’est confortable, et aucune ne règle le problème de fond, qui est que ces concours ne devraient pas exister. Elles permettent de traverser sans se soumettre, de protéger le groupe pendant la traversée, et parfois, à force, de rendre le dispositif intenable.

Soigner l’établissement avant les personnes

Ce travail de discussion, de résistance et de détournement ne relève pas de la médiation elle-même, il relève d’une action sur l’institution qui l’accueille, et ce déplacement doit être assumé et nommé. Une professionnelle qui se bat pour que des enfants ne soient pas mis en concurrence ne fait pas un travail annexe qui l’éloignerait de sa mission. Elle soigne le milieu dans lequel sa médiation aura lieu, et sans ce soin, la médiation reproduira ce que le milieu contient. C’est le principe que François Tosquelles a posé en arrivant à Saint-Alban en 1940, en reprenant le psychiatre allemand Hermann Simon : il faut soigner l’hôpital avant de soigner les gens.

Concrètement, cela signifie que le temps passé en réunion à discuter d’un concours n’est pas du temps volé à l’atelier, il en fait partie, et il devrait être compté comme tel dans les conventions d’intervention. Un artiste ou une médiatrice à qui l’on commande dix heures d’atelier et zéro heure de réunion n’a pas les moyens de faire ce travail, et il ou elle acceptera le concours faute d’avoir eu le temps de le discuter. Cette question du temps de préparation avec les équipes, qui paraît administrative, est celle dont dépend tout le reste. Car le classement n’entre pas dans les établissements par conviction, il y entre faute d’en avoir discuté, et la discussion, elle aussi, demande une place.

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Citer ce texte Benoît Labourdette, « Un incroyable talent », Benoît Labourdette production, 19 août 2026.
https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/methodes-de-mediation-culturelle/un-incroyable-talent?lang=fr

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