Certaines pensées convainquent avec une force étonnante, et celles et ceux qui les partagent ont le sentiment de voir clair. Elles sont pourtant simplistes, parce qu’elles reposent sur le déni d’une partie du réel, et comme il s’agit d’un déni, ces personnes ne savent pas que leur conviction en dépend. Je propose d’appeler « pensée nuancée » la manière de penser d’une personne qui sait ce qu’elle laisse de côté pour conclure, et je propose quelques méthodes pour l’exercer.
Le sentiment de voir clair
J’ai connu ce sentiment. Quand j’ai découvert TikTok, vers 2017, quelques vidéos m’ont suffi : l’application abîmait l’image que les jeunes ont d’eux-mêmes, et mon rôle était de les alerter. J’avais le sentiment de voir clair. Il m’a fallu du temps, je l’ai raconté dans Et si on changeait de posture ?, pour voir que mon explication ne retenait qu’une partie des faits, ce que les jeunes y faisaient réellement. Rien, dans ce que j’éprouvais alors, ne me signalait ce qui manquait. Au contraire : moins une explication contient d’éléments, plus elle est facile à suivre, et plus elle paraît évidente.
Le psychologue Daniel Kahneman a décrit ce mécanisme dans Système 1 / Système 2 (2011 en anglais, 2012 en français), sous une formule devenue célèbre : « What you see is all there is », ce que l’on voit est tout ce qui existe. Avec les éléments dont nous disposons, nous construisons une histoire cohérente, et nous lui faisons d’autant plus confiance qu’elle est cohérente, quelle que soit la quantité d’informations sur laquelle nous l’avons bâtie. On est donc souvent plus sûr de soi avec une information partielle qu’avec une information complète, puisqu’elle contient moins d’éléments qui se contredisent. Rolf Reber et Norbert Schwarz ont montré, dans une étude publiée en 1999, un phénomène voisin : les mêmes affirmations, imprimées dans des couleurs qui se détachaient plus ou moins bien du fond, étaient plus souvent jugées vraies quand elles étaient faciles à lire. Nous prenons la facilité pour un signe de vérité.
Les éléments que l’on retient dans une pensée simpliste peuvent d’ailleurs être tous exacts. Gilles Deleuze l’a noté dans Nietzsche et la philosophie (1962) : « On connaît des pensées imbéciles, des discours imbéciles qui sont faits tout entiers de vérités ». La vérification des faits, que l’on présente souvent comme le cœur de l’esprit critique, ne suffit donc pas. On peut vérifier un à un les faits d’une pensée simpliste et les trouver tous vrais. Elle est simpliste par ce qui lui manque.
Un déni, et non une erreur
Pourquoi parler de déni, plutôt que d’erreur ou de mensonge ? Une personne qui ment connaît la vérité, puisqu’elle la cache. Une personne qui se trompe, une information nouvelle suffit à la détromper. Le déni n’est ni l’un ni l’autre. Sigmund Freud l’a décrit dans un court texte sur le fétichisme, publié en 1927, sous le nom de Verleugnung : une perception est à la fois reconnue et refusée, et deux attitudes contradictoires coexistent chez la même personne sans se rencontrer. Le psychanalyste Octave Mannoni en a donné la formule dans un texte repris dans Clefs pour l’imaginaire ou l’Autre Scène (1969) : « Je sais bien, mais quand même… ».
Serge Tisseron, dans Le Déni ou la fabrique de l’aveuglement (Albin Michel, 2022), montre que le déni porte sur « une réalité à laquelle il nous semble impossible, au moins provisoirement, de faire face ». On ne dénie pas n’importe quoi : on dénie ce qui menacerait l’image qu’on a de soi, sa place, ses appuis. J’ai appelé « piliers de déni », dans La fausse nuance simplificatrice, ces zones qu’une personne s’interdit de penser pour pouvoir tenir debout, y compris chez des intellectuel·les dont la pensée est très fine par ailleurs. Le sociologue Stanley Cohen, né en Afrique du Sud, a vécu en Israël de 1980 à 1996 ; il y a enquêté sur la torture dans les interrogatoires, et il a lu pendant des années les rapports des organisations de défense des droits humains en se demandant comment des gens informés vivent avec ce qu’ils savent. Dans States of Denial (2001), il a donné un nom au déni qui m’intéresse ici, parce que personne n’y nie rien : le déni implicatoire, où l’on admet les faits et leur gravité, mais où l’on refuse d’en tirer les conséquences, parce que ce n’est pas notre affaire, ou qu’on n’y peut rien. Cohen le distingue du déni littéral (cela n’a pas eu lieu) et du déni interprétatif, dont il donne pour exemple la commission israélienne qui, en 1987, a autorisé sur les personnes interrogées ce qu’elle a appelé une « pression physique modérée ». Le déni implicatoire est à mon sens le plus répandu dans le débat public, et le plus difficile à voir.
Gustave Flaubert l’a écrit en 1850, dans une lettre à son ami Louis Bouilhet envoyée de Damas, pendant son voyage en Orient : « Oui, la bêtise consiste à vouloir conclure. Nous sommes un fil et nous voulons savoir la trame. » Dietrich Bonhoeffer a écrit sur la même bêtise, et je retrouve dans ses lignes ce que je vois dans ma pratique. Pasteur engagé dans la résistance à Hitler, il a écrit à Noël 1942, pour quelques proches du complot, un texte intitulé « Nach zehn Jahren » (« Après dix ans »), aujourd’hui en ouverture de Résistance et soumission, où il affirme que « la bêtise est un ennemi du bien plus dangereux que la méchanceté » (je traduis) : contre la méchanceté on peut protester, contre la bêtise on est sans défense, et les arguments n’y font rien. On ne la surmonte pas, ajoute-t-il, par un acte d’instruction, mais seulement par un acte de libération. Opposer des arguments à une personne dans le déni, c’est en effet menacer ce que son déni protège, et elle s’y accroche alors davantage. Et comme elle ne sait pas que sa conviction dépend d’un déni, elle est sincère, souvent plus lucide que les autres sur tout le reste, et c’est bien pour cela qu’on la croit.
Des mots qui ne suffisent pas
Si nous avons besoin d’un concept, c’est que les mots dont nous disposons pour parler de ces questions recouvrent des choses différentes. Le mot « nuance », d’abord, s’entend le plus souvent comme de la modération : être nuancé·e, ce serait ne pas trop s’engager, chercher le juste milieu, couper la poire en deux. On l’oppose alors à la radicalité, et l’on finit par croire qu’il faut choisir entre penser finement et prendre position. Le mot « complexité », ensuite, renvoie à l’œuvre d’Edgar Morin, mort le 29 mai 2026 à cent quatre ans, qui l’a définie avec beaucoup de précision, et pour d’autres objets. Quant à l’« esprit critique », on le réduit de plus en plus à la vérification des faits, et vérifier les faits ne fait pas apparaître ce qui manque.
Morin a consacré une grande partie de son œuvre à ce qu’il appelait le paradigme de simplification. Dans Introduction à la pensée complexe (1990), il montre que nous organisons ordinairement nos connaissances selon un principe de simplicité, qui « soit sépare ce qui est lié (disjonction), soit unifie ce qui est divers (réduction) », et il tient ce mode de connaissance pour « mutilant », incapable de saisir la complexité du réel. Le mot complexité vient pour lui du latin complexus, ce qui est tissé ensemble. La pensée complexe porte d’abord sur le réel, qui est un tissu, et sur la manière dont nous organisons le savoir que nous en avons. Flaubert employait d’ailleurs déjà la même image, près d’un siècle et demi plus tôt : chacun·e de nous n’est qu’un fil, et voudrait connaître la trame entière.
Or on peut savoir que le réel est tissé, et juger sans aucune nuance. Robert Musil l’a dit en 1937, dans la conférence qu’il a donnée à Vienne sous le titre « De la bêtise ». Il y distingue une bêtise simple, lente et pauvre en concepts, et une bêtise qu’il dit supérieure, qui n’est pas un manque d’intelligence mais une défaillance de l’intelligence, et qu’il tient pour « la véritable maladie de la culture » (je traduis), la plus dangereuse des deux. C’est celle que je décrivais dans La fausse nuance simplificatrice, avec l’exemple de personnes qui connaissent toute la psychanalyse, expliquent à d’autres le bien qu’une thérapie leur ferait, et refusent absolument d’en faire une elles-mêmes ; j’y écrivais que je pouvais en témoigner, pour l’avoir observé sur moi-même.
Blaise Pascal éclaire autrement cette différence. Dans le fragment des Pensées qui distingue l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse, il décrit des domaines où « les principes sont si déliés et en si grand nombre, qu’il est presque impossible qu’il n’en échappe ». La finesse, pour Pascal, est aussi exigeante que la géométrie, mais autrement : « il n’est question que d’avoir bonne vue », écrit-il, pour voir ces principes tous à la fois. Les géomètres qui veulent traiter ainsi « ces choses fines », ajoute-t-il, « se rendent ridicules », parce qu’ils veulent commencer par les définitions et par les principes, ce qui n’est pas la manière de raisonner sur ces choses-là.
Savoir ce qu’on laisse de côté
J’appelle donc pensée nuancée la manière de penser d’une personne qui sait ce qu’elle laisse de côté pour conclure. Morin, lui, parlait du réel et de la manière dont nous le connaissons ; ce dont je parle vient plus tard, au moment où une personne énonce un jugement devant d’autres personnes. On peut penser avec nuance et prendre parti très fermement. Simplement, on sait ce qu’on n’a pas regardé, et l’on peut le dire. Quand on pense sans nuance, au contraire, on s’appuie, sans le savoir, sur un déni : on a besoin de ne pas voir une partie du réel, et c’est de ce déni que la pensée tient sa netteté.
D’où la question que je propose de poser à toute pensée, et d’abord à la sienne : que faut-il ne pas voir pour que cette pensée tienne ? Vous pouvez la poser à n’importe quelle conviction, à commencer par les vôtres. Si l’on pense avec nuance, on peut y répondre, et l’on y gagne en précision. Sinon, c’est la pensée qui y perd sa netteté, puisqu’on retrouve alors sous les yeux ce qu’on avait besoin d’ignorer.
Chez Morin lui-même, je trouve de quoi relier la complexité à cette nuance. Il appelait dialogique le fait d’associer deux logiques contraires sans les fondre dans une synthèse, et il la résumait ainsi dans un entretien de 2008 : « La dialogique est la complémentarité des antagonismes. » C’est cela, pour un jugement, que j’appelle la nuance : on tranche, et l’on garde en vue ce qu’on a laissé de côté pour trancher.
Un adversaire plutôt qu’un ennemi
Ce concept me semble nécessaire pour deux raisons, l’une démocratique, l’autre humaniste.
La philosophe Chantal Mouffe distingue l’ennemi, avec qui l’on ne partage rien, et l’adversaire, dont on combat les idées en reconnaissant sa place légitime dans le débat ; pour elle, la démocratie consiste à transformer les ennemis en adversaires, sans chercher pour autant un consensus qui effacerait les conflits. Or quand, de part et d’autre, on pense sans nuance, chacun·e a le sentiment de voir clair, et les personnes d’en face voient souvent la part du réel que l’on dénie soi-même. Elles paraissent alors aveugles ou de mauvaise foi, puisqu’elles « refusent de voir l’évidence ». Elles deviennent des ennemies. Penser avec nuance permet au contraire de garder le désaccord entier, en lui donnant un objet précis, et en gardant en face de soi une personne avec qui l’on peut encore parler.
La seconde raison tient à ce que l’on dénie le plus souvent : des personnes. Pour penser de manière simpliste, on a presque toujours besoin d’effacer celles et ceux dont l’expérience nous contredirait, ou de les réduire à une seule de leurs conduites. Morin l’a écrit dans un texte de 2008 sur l’enseignement de la compréhension humaine : « L’erreur de l’esprit, c’est de réduire une personne à un comportement, en général mauvais, que l’on met en relief en oubliant tous les autres aspects. » Hannah Arendt, dans « Vérité et politique » (1967), appelait la pensée politique une pensée « représentative » : on se forme une opinion en considérant une question de différents points de vue, en rendant présentes à son esprit les positions de celles et ceux qui sont absent·es. La pensée nuancée en est la forme quotidienne. Je donne en annexe l’exemple d’un livre où des personnes sont ainsi effacées.
La racine des choses
On croit souvent que la nuance s’oppose à la radicalité. Je crois l’inverse, et un exemple de cet automne 2026 permet de le montrer. À partir du 21 septembre, des lycéen·nes ont bloqué leurs établissements dans toute la France, pour protester contre les postes d’enseignant·es non pourvus, les classes surchargées, des bâtiments dégradés, le manque d’infirmières et d’assistant·es sociales, Parcoursup, etc. Il y a eu des violences de la part de certain·es manifestant·es, et une répression très dure : selon Amnesty International France, qui cite les chiffres du ministère de l’Intérieur, plus de cinq mille personnes ont été interpellées en douze jours, à 85 % des mineur·es, et, le 5 octobre à Lens, un lycéen de quinze ans a eu la main arrachée par une grenade assourdissante. Amnesty reproche aussi à des responsables politiques d’avoir traité les lycéen·nes de « fauteurs de troubles ».
Condamner les violences des lycéen·nes sans rien dire de ce contre quoi ils et elles se révoltent est un cas d’école de déni implicatoire, au sens de Stanley Cohen : personne ne nie que des classes restent sans professeur·e pendant des mois, mais on refuse d’en tirer la conséquence. Hélder Câmara, archevêque de Recife, avait décrit ce mécanisme en 1970 dans un petit livre, Spirale de violence. « Les injustices sont partout la première de toutes les violences : la violence n° 1 », écrit-il. Cette violence attire la violence n° 2, la révolte, celle des opprimé·es ou celle de la jeunesse, qu’il nomme en toutes lettres : « La violence attire la violence. Répétons sans crainte et sans cesse : les injustices attirent la révolte. » Et la révolte attire la violence n° 3, la répression, quand les autorités s’estiment obligées de rétablir l’ordre. Quand on ne voit que la deuxième, on a déjà décidé de ne pas voir la première, et la troisième paraît alors une simple réponse.
Martin Luther King a décrit, dans la lettre qu’il a écrite en prison à Birmingham le 16 avril 1963, le « modéré blanc » qui tient davantage à l’« ordre » qu’à la justice, et qui préfère une paix négative, l’absence de tension, à une paix positive, la présence de la justice (je traduis). Je tiens cette modération pour le contraire de la nuance : on a l’air mesuré quand on condamne la violence, et l’on est en réalité très tranché, puisqu’on a choisi d’avance quelle violence on verrait.
Quand on pense avec nuance, on remonte aux causes, et en cela la nuance est radicale, au sens premier du mot, qui vient du latin radix, la racine. Marx écrivait en 1844 qu’être radical, c’est prendre les choses par la racine. Pour les blocages de lycées, je n’ai pas eu à chercher loin : la page d’Amnesty met côte à côte les violences de certain·es manifestant·es, les murs effondrés et les rats dont les élèves se plaignent, et la main arrachée du lycéen de Lens. Il reste à chercher d’où part la spirale, et ce n’est pas un juste milieu entre les lycéen·nes et la police.
Trois autres manières de parler de nuance
On peut faire à la nuance un reproche sérieux, et je voudrais l’entendre. En 2017, le sociologue Kieran Healy a publié dans la revue Sociological Theory un article intitulé « Fuck Nuance ». Il y reproche à ses collègues de répondre à toute théorie que « c’est plus compliqué que ça », et d’ajouter des cas particuliers jusqu’à ce qu’elle ne dise plus rien ; la nuance devient alors, écrit-il, « a rejection of theory masquerading as increased accuracy », un refus de la théorie qui se fait passer pour un surcroît d’exactitude. Healy a raison sur ce point, et je ne propose pas cette nuance-là. On ne rend pas une pensée nuancée en y ajoutant des précautions : une thèse forte, abstraite, même très simple, peut l’être, si l’on sait ce qu’on y laisse de côté et qu’on peut le dire. Je rejoins Healy dans sa défense de l’abstraction, mais mon critère, lui, porte sur le déni.
Jean Birnbaum, dans Le courage de la nuance (Seuil, 2021), a déjà dit que la nuance n’est pas le juste milieu. Il la cherche chez Albert Camus, George Orwell, Hannah Arendt, Raymond Aron, Georges Bernanos, Germaine Tillion et Roland Barthes, et il en parlait dans un entretien de 2021 comme d’une « lucidité de combat ». Je vais dans le même sens. Birnbaum fait de la nuance un courage, une vertu d’intellectuel, alors que j’essaie d’en faire un concept, avec un critère que l’on peut vérifier, le déni, et des méthodes pour l’exercer.
Roland Barthes, justement, a consacré son cours au Collège de France de 1977-1978 au Neutre, qu’il définissait comme tout ce qui déjoue le paradigme, c’est-à-dire l’opposition binaire sur laquelle repose le sens. Il y présente son projet comme « un guide de vie », et écrit : « je veux vivre selon la nuance ». Mais avec le Neutre, il me semble que Barthes suspend le conflit, alors que la nuance telle que je l’entends le laisse entier, au sens où Mouffe parle d’adversaires.
Des méthodes pour penser avec nuance
Je ne crois pas qu’on puisse prêcher la nuance, si Bonhoeffer a raison sur les arguments. Je peux seulement dire comment je m’y prends, en reprenant les exemples de cet article, et le proposer.
Devant une conviction qui me paraît évidente, je me demande d’abord ce qu’il me faudrait ne pas voir pour qu’elle tienne. Pour TikTok, la réponse tenait en une phrase : ne pas regarder ce que les jeunes y faisaient. Je me demande ensuite ce que cette conviction me rapporte, puisque le déni protège toujours quelque chose, une place, un rôle, l’appartenance à un groupe. Mon jugement sur TikTok me donnait le beau rôle, celui de l’adulte qui alerte les jeunes. Depuis, quand une certitude me rassure ou me flatte, je m’en méfie, et je regarde de plus près.
Quand une pensée simpliste me convainc, c’est presque toujours par le point juste qu’elle contient. Plutôt que d’accepter ou de rejeter le tout, j’essaie de dire sur quoi porte mon accord et sur quoi porte mon désaccord ; c’est ce que je fais en annexe avec le livre de Jocelyne Porcher, dont je partage le point de départ et pas la conclusion.
Devant une violence, une colère, un comportement qui me choque, je cherche d’abord d’où cela vient, comme Câmara demande de voir la violence n° 1 avant la violence n° 2. Comprendre n’excuse rien, mais cela permet de voir d’où part la spirale. Sur les blocages de lycées, j’ai essayé plus haut de nommer les trois violences avant de prendre position : on peut alors affirmer fermement, et les autres savent ce qu’on n’a pas pris en compte, ce qui leur permet de le discuter.
Les personnes qu’une pensée simpliste efface, je cherche à les faire entrer dans la conversation. Quand je parle d’un groupe, je me demande comment celles et ceux qui en font partie décriraient eux-mêmes la situation, et si je les ai jamais entendu·es. Avec une personne qui tient un discours général, je pose la question que j’ai proposée dans Le discours-écran : « et toi, comment fais-tu ? ». Dès qu’elle décrit sa pratique réelle, son propos devient plus nuancé, parce que sa pratique contient ce qu’elle laissait de côté dans son discours. Et comme on voit rarement seul·e ses propres dénis, j’ouvre souvent une conférence par l’exercice « assis-debout », emprunté à l’éducation populaire, que j’ai décrit dans Assis-debout : je pose des questions, les personnes se lèvent si leur réponse est oui. Quand la moitié des personnes présentes se lève à la question « Qui pense que les réseaux sociaux sont dangereux pour les jeunes ? », chacun·e voit que la moitié de ses voisin·es pense l’inverse, et il devient plus difficile de parler « des réseaux sociaux » comme si tout le monde en pensait la même chose.
Voilà pourquoi je crois que la nuance est une affaire de démocratie et d’esprit critique. En pensant sans nuance, on gagne une croyance rassurante et la sécurité d’un camp. Je propose de préférer à cette sécurité un effort plus inconfortable : savoir ce qu’on ne voit pas, et aller le chercher chez les autres. C’est à cette condition, me semble-t-il, qu’on peut se construire, chacun·e et ensemble, avec ce qui nous dérange !