Le consentement de Noam Chomsky

Quand un intellectuel cède au mécanisme qu’il a passé sa vie à décrire, son œuvre devient l’instrument le plus juste pour comprendre ce qui lui est arrivé.

3 août 2026 Benoît Labourdette  8 min

En octobre 2021, Noam Chomsky, qui documentait depuis cinquante ans la fabrication du consentement, a déclaré que les personnes non vaccinées devaient avoir la décence de se retirer de la communauté. Cette bascule n’invalide pas sa pensée. Elle en est au contraire la vérification la plus troublante, puisque ce sont ses propres concepts qui permettent le mieux de la comprendre.

« Ils devraient avoir la décence de se retirer de la communauté »

En octobre 2021, une visioconférence de Noam Chomsky a circulé sur internet, un entretien accordé à la chaîne YouTube Primo Radical. Il y disait que les personnes refusant le vaccin contre le Covid ne devaient pas y être contraintes, mais qu’il fallait exiger leur isolement. « Ils devraient avoir la décence de se retirer de la communauté. » À la question pratique de savoir comment ces personnes se nourriraient, il répondait que c’était leur problème, avant d’ajouter que si elles devenaient vraiment démunies, il faudrait bien assurer leur survie, comme on le fait pour les personnes en prison. Il avait alors 92 ans.

Je ne me suis pas remis de cette écoute. Des propos de cette violence, on en entendait tous les jours à cette période. Ceux-là venaient de l’auteur de La Fabrication du consentement, du penseur qui avait enseigné à des générations comment les pouvoirs obtiennent l’adhésion des populations par la peur, et c’est cela qui m’a atteint. Dans cet entretien, il n’apportait aucune information, aucune analyse, aucune distance critique. Il répétait la doxa du moment, la comparaison carcérale en plus. Depuis, cette question me travaille, et il m’a fallu des années pour m’y mettre, c’est-à-dire pour dépasser la sidération et essayer de comprendre.

Dire la vérité et dénoncer les mensonges

Noam Chomsky est né en 1928 à Philadelphie. Linguiste au MIT, il transforme sa discipline en 1957 avec Structures syntaxiques, où il soutient que la faculté de langage est innée chez l’être humain. La guerre du Vietnam en fait un intellectuel engagé. En février 1967, il publie dans la New York Review of Books un essai qui restera comme un texte fondateur, « La responsabilité des intellectuels ». Sa thèse tient en une phrase : la responsabilité des intellectuels est de dire la vérité et de dénoncer les mensonges. Il précise que cette responsabilité est proportionnelle aux privilèges. Les intellectuel·les des pays occidentaux disposent du temps, des ressources, de la formation et de la liberté politique qui permettent de chercher la vérité derrière les discours officiels, et de ce confort naît un devoir que les autres n’ont pas.

Toute sa vie publique s’est construite sur cette exigence. Anarchiste revendiqué, dans la tradition du socialisme libertaire, il a tenu pendant soixante ans une position de méfiance envers les pouvoirs institués, celui de l’État américain d’abord, dont il a documenté les guerres et les mensonges, celui des grands médias ensuite. Il compte parmi les intellectuel·les les plus cité·es au monde, et des générations de militant·es se sont formées à sa lecture.

Les cinq filtres du modèle de propagande

En 1988, avec l’économiste Edward S. Herman, il publie La Fabrication du consentement. Ils y décrivent un « modèle de propagande » qui rend compte du fonctionnement des grands médias dans les démocraties libérales, sans recourir à l’hypothèse d’un complot. L’information passe par cinq filtres avant d’atteindre le public :

  1. la concentration de la propriété des médias ;
  2. la dépendance à la publicité ;
  3. le recours privilégié aux sources officielles ;
  4. les représailles contre les voix discordantes ;
  5. l’idéologie de l’ennemi commun, qui était l’anticommunisme au moment où le livre paraît et que Chomsky a lui-même actualisée ensuite, la peur pouvant se porter sur d’autres figures selon les époques.

J’ai restitué ce modèle plus en détail dans l’article La mythologie du vrai.

Le point du modèle qui me semble le plus fort, et le plus utile pour la suite, tient en ceci : les journalistes n’ont pas besoin d’être malhonnêtes pour que le résultat d’ensemble soit de la propagande. Herman et Chomsky insistent sur la sincérité des professionnel·les. La sélection se fait en amont, sur les personnes, les sujets et les cadres admissibles, de sorte que chacun·e peut croire en toute bonne foi qu’il ou elle pense librement. La contrainte ne s’exerce sur personne en particulier, elle a pris la forme du cadre commun dans lequel tout le monde travaille.

La liberté d’expression pour les gens qu’on méprise

En 1979, Chomsky signe une pétition en défense de Robert Faurisson, universitaire français qui niait l’existence des chambres à gaz, puis rédige en 1980 un texte sur la liberté d’expression qui sera utilisé en préface d’un livre de Faurisson. Le scandale en France est immense, une partie du monde intellectuel français ne le lui pardonnera jamais. Chomsky n’a jamais varié sur le fond : défendre la liberté d’expression n’a de sens que si on la défend pour les opinions qu’on juge odieuses, sans quoi on ne défend que son propre confort. Il l’a redit en 1992 dans le documentaire tiré de La Fabrication du consentement, dans une formule que je cite dans l’article Présence et liberté d’expression : « Si l’on ne croit pas à la liberté d’expression pour les gens qu’on méprise, on n’y croit pas du tout. »

L’homme qui a payé ce prix pour défendre le droit de parole d’un négationniste propose donc, quarante ans plus tard, la mise à l’écart sociale de personnes dont le seul tort était de refuser une injection. En rapprochant les deux scènes, on mesure la bascule. En 2021, Chomsky refuse explicitement que l’État contraigne les corps, fidèle en cela à sa grammaire libertaire, et c’est à la communauté qu’il demande d’exclure. La doxa est entrée chez lui habillée dans ses propres concepts, en parlant sa langue, et c’est sans doute pour cela qu’il ne l’a pas reconnue.

Le modèle de propagande appliqué à son auteur

Je fais l’hypothèse que ses propres concepts décrivent le mieux ce qui lui est arrivé. Le troisième filtre d’abord, le recours aux sources officielles. En 2021, Chomsky a 92 ans. Les personnes âgées étaient à la fois les plus menacées par le virus, les plus isolées par les politiques sanitaires et les premières destinataires du discours de la peur. Son information, pendant cette période, ne pouvait guère passer que par les canaux mêmes qu’il avait décrits dans son modèle, la presse institutionnelle, les autorités sanitaires, la parole des expert·es accrédité·es. Le cinquième filtre ensuite, l’idéologie de l’ennemi commun. Le virus, puis les personnes non vaccinées, se sont trouvés à la place que l’anticommunisme occupait dans le modèle de 1988, celle de la menace commune autour de laquelle le groupe se soude et devant laquelle l’examen critique se suspend. J’ai décrit dans L’esprit critique contre les archétypes le mécanisme du bouc émissaire théorisé par René Girard, et dans Conscience politique et bonne conscience politique la manière dont une personne peut passer de la conscience politique à la bonne conscience politique sans s’en apercevoir. Chomsky me semble être le cas limite de ces mécanismes, celui qui en éprouve la théorie sur sa propre personne.

Car le modèle de propagande est un modèle structurel. Herman et Chomsky n’affirment nulle part que l’intelligence protège de la propagande, ni qu’avoir été lucide hier protège demain. Ils décrivent un système qui fonctionne avec des personnes sincères, convaincues de penser par elles-mêmes. Dans un modèle structurel, il n’y a pas d’exception pour son auteur. Si le modèle de 1988 est juste, il vaut aussi pour l’homme qui l’a construit, et sa bascule de 2021, loin de réfuter le livre, en est une vérification que personne n’aurait souhaitée.

Czesław Miłosz avait observé un mécanisme voisin chez les écrivains polonais ralliés au stalinisme. Dans La Pensée captive, paru en 1953, il montre que les esprits les plus fins ne se soumettaient pas par lâcheté mais par un besoin sincère de sens et d’appartenance, et il décrit, avec l’image de la pilule de Murti-Bing empruntée au romancier Witkiewicz, l’apaisement que trouvent celles et ceux qui avalent la doctrine obligatoire, qui cessent d’être déchirés et retrouvent l’harmonie avec leur époque. Il me semble que la période Covid a offert aux intellectuel·les un soulagement du même ordre, celui d’être du côté du soin et de la raison, au moment où douter coûtait très cher.

Je précise le statut de ce que j’avance. Je ne connais pas l’état intérieur de Noam Chomsky en 2021, ni ce qu’il lisait, ni qui lui parlait. Je fais l’hypothèse, à partir de ses propres concepts, que l’âge, l’isolement et la peur ont fait de lui la cible idéale du dispositif qu’il avait décrit. D’autres explications sont possibles, un déclin lié à l’âge par exemple, qu’on ne peut ni établir ni écarter de l’extérieur.

L’œuvre survit à l’homme qui a cédé

Les écrits de Chomsky antérieurs à cette période demeurent ce qu’ils étaient, formateurs, rigoureux, indispensables. J’ai posé ce principe dans l’article Conscience politique et bonne conscience politique : la bascule d’un homme n’invalide pas ce que ses livres démontrent, car les démonstrations ne tiennent pas par l’autorité de leur auteur·rice mais par leur propre solidité. Le cas de Chomsky y ajoute quelque chose. Son œuvre ne se contente pas de survivre à sa bascule, elle permet de l’expliquer. Les outils qu’il a forgés fonctionnent sur lui. On peut difficilement imaginer preuve plus forte de la valeur d’une pensée que sa capacité à rendre compte de la défaillance de la personne même qui l’a produite.

Pour nous, lecteurs et lectrices, une œuvre critique ne protège personne, ni la personne qui l’écrit ni celles et ceux qui la lisent. Se croire protégé·e par sa culture critique, c’est déjà avoir baissé la garde, et c’est peut-être ce qui est arrivé à Chomsky, à qui un demi-siècle de lucidité donnait toutes les raisons de ne pas se méfier de lui-même.

Une précision enfin, qui relève du respect. Noam Chomsky a subi en juin 2023 un accident vasculaire cérébral massif qui l’a privé de l’essentiel de la parole. Il vit aujourd’hui au Brésil, entouré de soins. Il ne répondra pas à ce texte, ni à aucun autre. J’écris donc sur un homme qui ne peut plus se défendre, et je veux le faire sans mépris. Ce que je cherche à comprendre à travers lui, c’est un mécanisme qui nous concerne toutes et tous, pas le procès d’un vieil homme malade.

Le silence d’Anthony Fauci, plus de cent fois

Le 29 juillet 2026, Anthony Fauci, qui fut l’un des principaux responsables de la réponse sanitaire américaine pendant la période Covid, a comparu sous la contrainte d’une assignation devant la commission de la sécurité intérieure et des affaires gouvernementales du Sénat des États-Unis, présidée par le sénateur Rand Paul. Il avait témoigné plus de deux cent cinquante fois devant le Congrès au cours de sa carrière sans jamais invoquer le cinquième amendement, qui protège contre l’auto-incrimination. Ce jour-là, entouré d’une demi-douzaine d’avocats, il l’a invoqué plus de cent fois, en réponse à chaque question, y compris lorsque le président de la commission lui a demandé de confirmer qu’un dossier se trouvait devant lui, y compris lorsqu’on lui a demandé la couleur de sa cravate. Son avocat, qui tentait d’intervenir, a été expulsé de la salle. Joe Biden lui avait accordé début 2025 une grâce préventive, mais un parjure commis pendant l’audition elle-même serait un fait nouveau, hors de sa protection, et c’est ce risque que ses avocats voulaient écarter. Les sénateur·rices républicain·es ont annoncé un vote pour entrave aux prérogatives d’enquête du Congrès.

Cette audition était elle-même un spectacle, organisé par des adversaires politiques de Fauci qui en attendaient des images, et les sénateur·rices démocrates ont dénoncé un piège. Elle relève de la fiction politique que j’ai analysée dans La fiction politique, la scénarisation des émotions du public, par les deux camps. Une fois ce théâtre reconnu comme théâtre, il reste un fait : l’homme qui a incarné la source officielle pendant la période Covid, celui dont la parole faisait autorité au point que la mettre en doute valait accusation de complotisme, choisit désormais le silence juridique sur chacune de ses actions passées.

Je trouve un lien direct entre ce silence et la visioconférence de 2021. Le troisième filtre du modèle de Herman et Chomsky décrit la dépendance de l’information aux sources officielles. Anthony Fauci fut cette source officielle par excellence, et Chomsky, en 2021, a consenti à la parole de la source officielle, celle-là même dont on apprend à se méfier en lisant son livre de 1988. Cinq ans plus tard, la source refuse de répondre, à toutes les questions, même les plus anodines, pour se protéger elle-même, et l’on mesure, dans ce mutisme, ce que valait la confiance qu’on exigeait alors des populations. J’ai décrit dans Ce que la peur nous a fait ce que ces politiques, menées au nom du soin, ont défait dans la santé, dans les liens entre les personnes et dans la confiance collective.

La compromission de celui qui l’avait décrite

Dans l’article Philosophie de la compromission, je propose de regarder la compromission non comme une faute morale à juger mais comme une condition de l’existence à comprendre. Le cas de Noam Chomsky en est peut-être l’illustration la plus complète que je connaisse. Un homme a consacré sa vie à décrire la fabrication du consentement, et son consentement a été fabriqué. Il ne s’en est pas rendu compte, et montrer pourquoi on ne s’en rend pas compte est le cœur même de sa théorie. On n’apprend rien à le juger, tandis qu’à le comprendre on retire au moins ceci : aucune lucidité acquise ne dispense de la vigilance présente, et la seule protection, toujours partielle, consiste à se savoir non protégé·e.

C’est aussi pour cela que ses livres restent à lire. Ils nous permettent de comprendre ce qui lui est arrivé, ce qui est arrivé à tant d’intellectuel·les pendant cette période, et ce qui pourrait nous arriver, à nous qui nous croyons peut-être, en ce moment même, du bon côté de notre propre esprit critique.

Dans la rubrique Éthique de la compromission 13 publications

Cet article est long : vous pouvez l'emporter.

Télécharger en PDF