Le coût social de la cohérence

Ce qu’il en coûte d’être cohérent·e avec ses valeurs, ce qu’il en coûte à la société que nous ne le soyons pas, et comment ces deux coûts s’alimentent l’un l’autre.

21 juillet 2026 Benoît Labourdette  10 min

Chez les personnes les plus engagées, et chez chacun·e de nous, il existe des zones précises où l’engagement ne s’exerce plus, sans que nous le voyions. Je propose de comprendre ces zones par trois mécanismes, le monopole radical des outils, le travail de la face dans les conversations, et la soudure entre l’engagement et l’identité, puis d’en tirer un concept politique, la cohérence comme bien commun, et des manières concrètes d’agir.

Ce que coûte la cohérence, ce que coûte l’incohérence

L’expression « coût social de la cohérence » peut se lire dans deux sens, et cet écart de lecture est le sujet même que je veux travailler.

Dans le premier sens, la cohérence a un coût social pour la personne qui la pratique. Être cohérent·e avec ses valeurs jusque dans ses outils, ses appartenances et ses paroles expose à perdre des client·es, des ami·es, une place dans un milieu. J’ai analysé dans l’article L’esprit critique contre les archétypes ce prix de la dissidence chez les scientifiques pendant la période Covid ; il pèse sur nous tous et toutes, dans tous les milieux, y compris les milieux militants.

Dans le second sens, l’incohérence a un coût social pour la société entière. Quand la cohérence est trop chère pour les individus, l’incohérence se généralise, et cette incohérence générale n’est pas un simple défaut esthétique. Elle signifie que des millions de personnes agissent chaque jour contre leurs propres valeurs sans le voir, que le mal continue d’être fait par des gens convaincus de faire le bien, et que la parole critique se discrédite elle-même, puisque ceux et celles qui ne veulent rien changer trouvent dans les contradictions des personnes engagées l’argument parfait pour ne rien changer. Un exemple récent me semble condenser ce second coût. Le journal Le Monde a publié un dossier alarmé sur l’impact écologique de l’intelligence artificielle, tout en ayant conclu des accords commerciaux avec des entreprises d’intelligence artificielle et en en faisant un usage massif. Une amie d’enfance, sincèrement inquiète, m’a offert ce dossier photocopié en format A3, comme on confie un tract. Sa sincérité mérite mieux que l’incohérence de l’institution qui l’informe, et c’est ce que coûte l’incohérence : elle dépense la sincérité des personnes dans des gestes que leur propre vecteur contredit.

Ces deux coûts s’alimentent l’un l’autre, et c’est la chaîne que je vais suivre. Plus la cohérence coûte cher à chacun·e, plus l’incohérence se généralise ; plus elle se généralise, plus elle coûte à la société ; et plus les systèmes qui fabriquent ce prix s’en trouvent renforcés, puisqu’ils prospèrent sur notre incapacité à les quitter. Pour comprendre comment ce prix est fabriqué, il faut regarder trois endroits, les outils, les conversations et l’identité.

Des outils qu’on n’a jamais choisis

Le premier endroit où se fabrique le prix de la cohérence, ce sont les outils. Une photographe engagée pour le climat, dont je partage l’essentiel des combats, m’a appris au détour d’une conversation qu’elle travaillait avec les logiciels d’Adobe sans avoir jamais entendu parler des logiciels libres, alors que des communautés construisent depuis quarante ans des outils qui n’appartiennent à personne, comme je l’ai raconté dans l’article La goutte d’eau. Ce qui compte ici n’est pas son cas particulier, c’est la structure de la situation : il n’y avait pas eu de choix. On ne peut pas choisir contre ce dont on ignore l’existence. L’outil de travail quotidien, avec tout ce qu’il implique d’économie, de dépendance et de vision du monde, entre dans nos vies sans passer par la case de la décision, et nous n’avons pas conscience que ce non-choix est un choix politique.

Cette inconscience est organisée. J’ai observé, dans le milieu du montage vidéo au début des années 2000, comment Apple a imposé son logiciel Final Cut Pro, qui n’était pas le meilleur logiciel de montage de son époque, par une stratégie commerciale dirigée vers la formation, avec des accords passés avec les universités et les écoles, des certifications officielles, des machines accessibles pour les salles de cours. Toute une génération de monteurs et de monteuses a été formée sur cet outil, au point que certain·es ignoraient qu’il existait d’autres logiciels de montage. La question de l’outil ne se posait même pas, et c’est le but d’une telle stratégie : le succès commercial le plus complet n’est pas celui qui gagne la comparaison, c’est celui qui fait disparaître la comparaison elle-même.

Dans La convivialité (1973), Ivan Illich appelle « monopole radical » la situation où un outil devient tellement dominant que la vie sociale se réorganise autour de lui, au point que s’en passer revient à s’exclure. Son exemple est la voiture : « Que les gens deviennent impuissants à circuler sans moteur, voilà le monopole radical. » Il ne s’agit pas du monopole d’une marque sur un marché, mais du monopole d’un type d’outil sur une fonction humaine. La profession de photographe s’est ainsi réorganisée autour d’Instagram, devenu le lieu où les commanditaires regardent, où les pairs existent, où la carrière se joue. Quand on suggère à un·e photographe qu’il serait possible de le quitter, on voit la personne l’imaginer en théorie et buter, en pratique, sur l’impensable. Cette distance entre le théoriquement concevable et le pratiquement impensable est peut-être la meilleure définition sensible du monopole radical, et le téléphone mobile, dont la fabrication repose sur un extractivisme minier d’une grande violence et que nous utilisons presque tous et toutes, en relève tout autant. Ophélie Coelho, dans Géopolitique du numérique. L’impérialisme à pas de géants (Les Éditions de l’Atelier, 2023), décrit les chaînes de dépendance qui nous lient aux infrastructures des géants du numérique, câbles sous-marins, centres de données, services de cloud, et montre que ces dépendances se construisent par des stratégies délibérées d’occupation des points de passage, jusqu’à ce que la souveraineté se réduise à choisir ses maîtres. Sa conclusion rejoint celle d’Illich : on ne sort pas d’un monopole radical par la volonté individuelle, on en sort collectivement, en reconstruisant des infrastructures et des lieux communs.

Le monopole radical fabrique donc le premier étage du prix de la cohérence. Il rend la sortie individuelle ruineuse, et il rend même la question de la sortie invisible. Exiger des personnes qu’elles soient cohérentes dans un paysage de monopoles radicaux, c’est leur demander de payer seules un prix que le système a précisément conçu pour être impayable, et j’ai montré dans l’article Le fantasme de l’écologie numérique à qui profite cette culpabilisation individuelle.

Le rôle assigné avant le premier mot

Le deuxième endroit où se fabrique le prix de la cohérence, ce sont les conversations. Erving Goffman, dans un texte de 1955, « Perdre la face ou faire bonne figure ? », repris dans Les rites d’interaction (1974), définit la face comme la valeur sociale positive qu’une personne revendique dans l’interaction, à travers l’image que les autres se font de sa ligne de conduite. Il montre qu’une grande partie de nos conversations est occupée, sous le contenu apparent, par un travail de figuration, c’est-à-dire par tout ce que nous faisons pour que notre face et celle des autres ne s’effondrent pas. Ce cadre permet de comprendre pourquoi les contradictions ne peuvent presque jamais être regardées dans une conversation ordinaire, et il vaut pour nous tous et toutes.

Il y a d’abord l’assignation de rôle. J’en ai fait l’expérience lors d’une soirée où, avant même que j’aie dit un mot, une amie commune avait raconté à mon interlocutrice que j’avais conseillé à d’autres l’usage d’une intelligence artificielle. J’étais donc, pour elle, le promoteur de l’intelligence artificielle, et tout ce que je disais, y compris mes silences et mes étonnements sans agressivité, était reçu depuis ce rôle. La conversation n’avait pas lieu entre deux personnes, elle avait lieu entre deux figures, l’écologiste et le technophile, et ces figures parlaient à travers nous. Chacun·e de nous se voit ainsi assigner des rôles qui parlent à sa place, et en assigne aux autres sans s’en rendre compte.

Il y a ensuite le déplacement de la cible, qui consiste à porter la condamnation sur ce qu’on n’utilise pas soi-même, un autre réseau social que le sien, les contenus des autres, un futur idéalisé de sa pratique, de telle sorte que la frontière du condamnable soit redessinée en continu et qu’on se retrouve toujours du bon côté. Et il y a la moquerie du tiers absent, celui ou celle qui assume ouvertement ce que l’on fait soi-même sans le dire, et dont le rabaissement répare la face du groupe. Ces gestes ne sont pas des malhonnêtetés, ce sont des techniques ordinaires de survie sociale, et nous les pratiquons tous et toutes. Leur conséquence, en revanche, est que dans ces conversations l’argument n’atteint jamais son objet ; il n’y a pas d’objet, il n’y a que des faces. C’est le deuxième étage du prix de la cohérence. Même quand une information juste circule, le dispositif de la conversation ordinaire la transforme en menace pour la face, et donc en occasion de défense.

Les habitant·es de Bygdaby savaient et n’en parlaient pas

Le troisième étage est collectif. Dans Living in Denial (2011), la sociologue américaine Kari Marie Norgaard raconte l’hiver 2000-2001 qu’elle a passé, en ethnologue, dans un village rural de Norvège qu’elle appelle Bygdaby. Cet hiver-là, la neige est arrivée avec deux mois de retard, la pêche sur glace a été impossible, la station de ski a dû produire de la neige artificielle, et les journaux reliaient explicitement ces événements au réchauffement climatique. Les habitant·es, très éduqué·es et politisé·es, savaient tout cela. Personne pourtant n’écrivait aux journaux ni n’interpellait les élu·es, et les pratiques quotidiennes restaient inchangées.

Norgaard nomme ce phénomène le déni socialement organisé. Le savoir sur le climat existait dans le village, mais les habitant·es le maintenaient à l’écart de leur vie quotidienne par des normes de conversation, des règles implicites sur ce dont on parle et ce dont on ne parle pas, sur les émotions qu’il convient de montrer et celles qu’il faut garder pour soi. La culpabilité, le sentiment d’impuissance et la peur de l’avenir que soulevait le sujet étaient collectivement neutralisés, non pas parce que les gens étaient ignorants ou égoïstes, mais parce que le groupe avait besoin de continuer à vivre ensemble. Le déni, montre-t-elle, relève moins de la psychologie individuelle que d’une organisation collective de l’attention.

Chaque milieu professionnel a ainsi ses normes de conversation, qui tracent la carte de ce qu’on peut questionner et de ce qu’on doit tenir pour naturel. Dans un milieu de la photographie, on peut condamner l’intelligence artificielle et les réseaux sociaux des autres, on ne peut pas questionner l’outil qui fait vivre tout le monde. Dans un milieu universitaire, dans un milieu culturel, dans un milieu militant, la carte est différente, mais il y a toujours une carte, et ce que chacun·e de nous interroge ou tient pour évident dessine moins sa psychologie que les frontières de cette carte. Aucun milieu n’en est exempt, pas même ceux qui se donnent la critique pour vocation, et c’est pourquoi la lucidité sur ces cartes ne peut pas venir de l’intérieur d’un seul milieu.

L’engagement soudé et l’engagement articulé

Reste à comprendre pourquoi certaines questions ne sont pas seulement évitées, mais activement interdites. Une amie très engagée dans le féminisme, dont la pensée critique est réelle et féconde sur les questions d’émancipation, a refusé que soit seulement abordé entre nous le sujet des restrictions de liberté de la période Covid, qu’elle avait suivies sans les questionner. Ce n’était pas de la lassitude, c’était une interdiction, posée pour prévenir ce qu’elle anticipait comme un conflit. Je fais l’hypothèse que ces interdictions protègent quelque chose de plus profond que des opinions.

Quand un engagement définit la personne, la remise en question d’un acte cesse d’être une discussion sur un acte et devient une menace sur l’existence même. Une artiste engagée pour le climat a fait tatouer sur sa peau le taux de dioxyde de carbone atmosphérique de son année de naissance, geste d’une grande force, qui dit que l’engagement n’est plus quelque chose que la personne porte, mais quelque chose qu’elle est. Leon Festinger et son équipe ont observé dès 1956, dans L’échec d’une prophétie, leur enquête menée de l’intérieur d’un groupe de fidèles qui attendaient la fin du monde, que les membres qui avaient le plus investi dans leur croyance, publiquement et à grands frais, ne l’ont pas abandonnée quand la prophétie a été démentie, ils l’ont intensifiée. Plus une conviction a coûté cher, plus son abandon coûterait cher encore, et moins il est envisageable. J’ai décrit dans l’article La fausse nuance simplificatrice ces piliers de déni qui permettent aux pensées les plus vives de tenir debout. L’engagement peut devenir un tel pilier, et c’est une fragilité qu’on soupçonne peu chez les personnes engagées, parce qu’on la confond avec de la force.

Pour penser cela, je propose de distinguer deux états d’un même engagement, l’engagement soudé et l’engagement articulé. Dans l’engagement soudé, les valeurs, les actes et l’identité forment une seule pièce. Toute question posée à un acte se propage à l’ensemble et menace la personne entière ; les émotions en jeu sont la peur de se défaire, et la honte anticipée de découvrir qu’on a pu se tromper là où on a le plus donné. C’est cette propagation qui rend certaines questions impensables, et qui explique qu’on préfère interdire un sujet plutôt que de risquer de s’y dissoudre. Dans l’engagement articulé, il existe une jointure entre ce que je défends et ce que je suis, et cette jointure permet le mouvement. Je peux découvrir qu’un de mes gestes contredit mes valeurs, ou qu’il est moins utile que je le croyais, sans que cette découverte me menace, parce qu’elle porte sur l’acte et non sur mon droit d’exister. L’erreur redevient une information, et la contradiction un matériau de travail. La différence entre les deux états ne tient ni à la sincérité, qui peut être totale dans les deux cas, ni à l’intelligence. Elle tient à ce que l’engagement a eu à soutenir chez la personne, et au fait qu’elle dispose, ou non, d’autres appuis que lui. Aucun·e de nous ne sait avec certitude où son propre engagement est soudé, puisque la soudure se signale justement par l’absence de question.

La cohérence comme bien commun

Je peux maintenant nouer les deux sens du coût social. Les monopoles radicaux rendent la cohérence individuellement ruineuse. Le travail de la face rend ses contradictions indiscutables en public. Les normes de milieu rendent des pans entiers du réel inquestionnables. La soudure identitaire rend les questions restantes impensables. Au bout de cette chaîne, l’incohérence n’est pas une faute morale des individus, elle est le produit normal d’une société qui a rendu la cohérence hors de prix. Et cette incohérence générale a elle-même un coût politique majeur, car elle est la condition de survie des systèmes en place. Instagram continue parce qu’aucun·e photographe ne peut en sortir seul·e. L’extractivisme continue parce qu’aucun·e de nous ne peut renoncer seul·e à son téléphone. La critique s’épuise en condamnations lointaines pendant que les dépendances proches restent intactes, et chaque contradiction visible des personnes engagées sert d’alibi à ceux et celles qui ne veulent rien changer.

J’en tire le concept politique suivant : la cohérence n’est pas une vertu privée, c’est un bien commun. Comme l’eau ou le savoir, elle se produit collectivement et se détruit collectivement. Une société produit de la cohérence quand elle construit des logiciels libres, des services publics, des coopératives, des lieux où les milieux professionnels peuvent se regarder ailleurs que sur les plateformes des monopoles, des espaces de parole où perdre la face ne coûte pas sa place. Elle détruit de la cohérence quand elle laisse des stratégies commerciales faire disparaître la possibilité même de la comparaison, puis reporte sur chaque individu, sous forme de culpabilité, le prix de l’impossibilité qu’elle a laissé se construire. La question politique n’est donc pas de savoir qui est cohérent·e et qui ne l’est pas, elle est de savoir ce qui, dans l’organisation collective, rend la cohérence chère ou bon marché. Demander des comptes sur ce prix, aux plateformes, aux institutions, aux politiques publiques, me semble un déplacement plus fécond que l’interminable procès en contradiction que nous nous faisons les un·es aux autres.

Six manières concrètes de rendre la cohérence moins coûteuse

Ce déplacement politique n’exonère pas de la question des relations concrètes. Voici, pour celles et ceux qui accompagnent des personnes et des groupes, et d’abord pour moi-même, quelques manières d’agir qui découlent de l’analyse :

  • Commencer par la reconnaissance. Une personne dont l’engagement est soudé a d’autant plus besoin qu’on reconnaisse ce qu’elle apporte, et elle apporte réellement des choses. La reconnaissance est la condition matérielle pour qu’elle puisse se tenir ailleurs que sur son pilier pendant qu’on le regarde ensemble.
  • Ne jamais toucher la face en public. La question la plus juste, posée devant témoins, produira de la figuration et rien d’autre. Les contradictions ne peuvent être regardées que dans des espaces où l’on peut perdre provisoirement la face sans perdre sa place, ce qui demande de la durée, l’absence de public, et la garantie qu’aucune conclusion ne sera retournée contre la personne.
  • S’étonner plutôt qu’argumenter. L’argument frontal menace la face et renforce le pilier qu’il voudrait ébranler. L’étonnement sincère, sans enjeu de convaincre, laisse à l’autre la possibilité de formuler les choses par lui-même ou elle-même. C’est ainsi qu’une photographe m’a dit un jour, en substance, la phrase la plus juste que j’aie entendue sur ces sujets : c’est difficile de changer, parce qu’on a nos habitudes, et on a aussi notre milieu professionnel.
  • Tenir compte des places avant de demander la parole. J’ai décrit dans l’article Pourquoi le pouvoir d’agir est si souvent vécu comme une transgression comment, en formation professionnelle, la personne qui résiste le plus est souvent celle qui joue sa place devant sa propre équipe. Le dispositif des places pèse plus lourd que les convictions, et c’est le dispositif qu’il faut soigner, pas les convictions qu’il faut forcer.
  • Multiplier les appartenances. Une personne qui n’a qu’un seul milieu joue son existence entière à chaque contradiction. Celle qui appartient à plusieurs mondes peut perdre un peu de face dans l’un en restant tenue par les autres, et cette sécurité rend la pensée possible.
  • Se faire aider à voir ses propres zones. La soudure se signale par l’absence de question, ce qui veut dire qu’aucun·e de nous ne peut cartographier seul·e ses propres piliers. Offrir à quelqu’un un regard sur ses zones aveugles, et lui demander le sien sur les nôtres, est peut-être la forme la plus concrète de ce bien commun qu’est la cohérence.
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