Le seuil de retournement

Quand on pousse une position politique jusqu’au bout de sa logique, on finit parfois par rejoindre ce qu’on combattait. On peut pourtant tenir des positions fortes en sachant où se trouve ce point.

29 septembre 2026 Benoît Labourdette  8 min

Dans les mouvements écologistes et à gauche, les désaccords les plus vifs opposent des personnes qui veulent la même chose. Je propose le concept de « seuil de retournement » pour décrire le moment où une position, à force de cohérence, se met à produire l’effet inverse de celui qu’on en attendait. Ivan Illich l’a observé à propos des outils, Albert Camus à propos de la révolte, et Tim Ingold m’aide à y reconnaître une manière d’avancer qu’il appelle le transport : on va droit au but sans regarder ce qu’on traverse.

Texte :

Les déchirements entre gens du même bord

Les discussions les plus dures auxquelles j’assiste n’opposent pas des adversaires, mais des personnes engagées depuis des décennies dans l’écologie, dans l’éducation populaire, dans la défense des services publics. L’une pense que le numérique est un milieu où tout dépend de l’usage qu’on en fait, de qui le possède et de qui décide. L’autre répond que le problème n’est pas l’usage, c’est l’outil, et que vouloir un numérique libre, c’est encore vouloir du numérique. L’une critique la marchandisation de la procréation. L’autre entend dans cette critique une attaque contre les personnes qui ont recours à la procréation assistée, et la range aussitôt du côté des réactionnaires. L’une ne mange plus de viande, pour les animaux et pour l’eau qu’exige l’élevage. L’autre lui répond que les troupeaux entretiennent les pâturages et que, sans eux, les causses s’embroussaillent et brûlent.

Je ne cherche pas à départager ces positions. Je remarque que chacune, prise isolément, est cohérente, et que chacune, poussée jusqu’au bout de sa logique, mène là où ses partisan·es ne voulaient pas aller. Qui critique la technique de façon conséquente doit aussi refuser la chirurgie cardiaque, la contraception, l’avortement, qui sont des techniques appliquées au corps. Si l’on soutient jusqu’au bout que la nature est une construction sociale, on n’a plus rien à opposer au transhumanisme, puisque modifier le corps n’est alors qu’une construction de plus. Défendre les animaux en refusant tout élevage, c’est laisser le champ libre aux entreprises qui fabriquent de la viande en laboratoire. Chaque position a un point au-delà duquel elle rejoint son contraire.

Les deux seuils d’Illich

Ivan Illich, dans La convivialité (1973), décrit, à propos des outils, un mouvement que je retrouve dans les positions politiques. Un outil, dit-il, passe par deux « seuils de mutation ». Le premier franchi, l’outil devient efficace et les personnes y gagnent des capacités : vers 1913, un malade a pour la première fois plus d’une chance sur deux d’être réellement soigné par un médecin, on apprend à lire à l’école, on va plus vite grâce aux transports motorisés. Entre les deux seuils, l’outil rend service, et l’on commence à en dépendre. Au-delà du second, qu’il situe vers 1955 pour la médecine, l’outil se retourne contre sa fin : on tombe malade à l’hôpital, on sort de l’école sans plus savoir apprendre seul·e, on reste bloqué dans les embouteillages des villes construites pour la voiture. Illich appelle cela la contre-productivité, et il en donne cette formule :

« Lorsqu’une activité outillée dépasse un seuil défini par l’échelle ad hoc, elle se retourne d’abord contre sa fin, puis menace de destruction le corps social tout entier. »

Ivan Illich, « La convivialité », 1973.

Il montre surtout que le retournement ne vient pas d’un mauvais usage de l’outil, mais de son développement même, de sa croissance au-delà d’une certaine échelle.

Je pense qu’une position politique a aussi deux seuils. Le premier franchi, une injustice devient visible, et des personnes trouvent les mots qui leur manquaient. Entre les deux, celles et ceux qui tiennent la position s’organisent, se rassemblent, et commencent à exclure les personnes qui ne la partagent pas entièrement. Au-delà du second seuil, la position se retourne : au nom de la vie, on refuse les soins ; au nom de la liberté, on interdit ; au nom des animaux, on fait le jeu des industriels. Ce retournement ne vient pas d’une trahison ni d’une récupération. Il vient de la cohérence elle-même, quand on la pousse au-delà du point où elle servait encore la cause qu’on défendait. Je nomme seuil de retournement ce second seuil appliqué aux positions. La cohérence dont je parle ici n’est pas celle que j’ai défendue dans Le coût social de la cohérence, qui consiste à accorder ses actes à ses valeurs, et que je tiens toujours pour un bien commun. C’est la logique d’une position qu’on pousse dans une seule direction, jusqu’à en oublier les valeurs pour lesquelles on la tenait.

Jocelyne Porcher, sociologue et ancienne éleveuse de brebis, en étudie un exemple précis dans Cause animale, cause du capital (Le Bord de l’eau, 2019). Elle y distingue la « cause animale », un mouvement militant dont elle montre les liens anciens avec l’industrie, de la cause des animaux, c’est-à-dire de ce que vivent réellement les bêtes. Elle montre que la dénonciation de la violence industrielle contre les animaux, juste en elle-même, sert aujourd’hui les intérêts des entreprises qui proposent de remplacer l’élevage par de la viande cultivée en laboratoire, et qu’un mouvement né pour défendre les animaux se retrouve à préparer un monde sans animaux domestiques. Porcher n’en conclut pas qu’il faudrait cesser de critiquer l’industrie, mais qu’il faut dire quel élevage on défend : l’élevage paysan.

La limite interne de la révolte, chez Camus

Albert Camus, dans L’Homme révolté (1951), décrit un retournement du même ordre à l’échelle de l’histoire. Je m’étais déjà appuyé sur ce livre dans Le rebelle institutionnalisé, pour comprendre comment celles et ceux qui critiquent une institution finissent souvent par la diriger. Le premier chapitre s’ouvre sur une définition :

« Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. »

Albert Camus, « L’Homme révolté », 1951.

L’esclave qui refuse l’ordre affirme du même coup qu’il y a en lui quelque chose qui mérite le respect, et que cela vaut aussi pour les autres. La révolte porte donc en elle sa propre limite, puisque celui ou celle qui se révolte ne peut pas détruire chez autrui ce qu’il ou elle affirme pour soi. Camus appelle révolution le moment où cette limite est oubliée, où l’on tue au nom de la valeur qu’on prétendait défendre, et il appelle pensée de midi la pensée de la mesure, qui ne perd pas la limite de vue. Il en donne plus loin une formule très brève : « La liberté absolue raille la justice. La justice absolue nie la liberté. » Portée à l’absolu, chacune des deux valeurs devient la négation de l’autre, sans laquelle elle perd son sens, et c’est ce que j’appelle le seuil de retournement. Je retiens de Camus que la mesure n’est pas une modération qu’on imposerait du dehors à la révolte, mais qu’elle naît de la révolte elle-même. Une révolte dont la limite est franchie n’est pas plus radicale, elle a changé de nature.

C’est là, je crois, que l’on se trompe dans les discussions dont je parlais au début. On y confond la radicalité avec la distance parcourue sur une seule ligne. Plus on va loin, plus on serait radical. Mais sur une sphère, une ligne droite prolongée assez loin finit aux antipodes de son point de départ, et une position qu’on pousse assez loin dans une seule direction mène dans le camp de l’adversaire qu’on avait d’abord en face de soi. La radicalité, telle que je l’ai décrite dans Présence, lieu commun et entre-soi, est un ancrage, pas une distance.

La ligne de transport et la ligne du trajet, chez Ingold

Tim Ingold, dans Une brève histoire des lignes (2007, traduit en 2011), distingue deux manières de tracer une ligne en se déplaçant. La première est celle du marcheur, du chasseur qui suit une piste, de l’itinérant : sa ligne se trace à mesure qu’on avance, elle sinue, s’arrête, repart, parce que la personne qui la trace regarde ce qu’elle rencontre et règle chacun de ses pas sur ce qu’elle perçoit. Ingold appelle cela le trajet, et il remarque que chez les Inuits, « il suffit qu’une personne se mette en mouvement pour qu’elle devienne une ligne ». La seconde est celle du transport, où seuls comptent le point de départ et le point d’arrivée, et où ce qui se trouve entre les deux n’a aucun intérêt. Il en donne cette définition :

« Ce qui fait la spécificité du transport n’est donc pas le recours à des moyens mécaniques ; il s’illustre plutôt par la dissolution du lien intime qui, dans le trajet, associe la locomotion et la perception. »

Tim Ingold, « Une brève histoire des lignes », 2007.

Ingold montre ensuite comment la ligne droite, celle qui va d’un point à un autre par le plus court chemin, est devenue l’icône de la modernité, le signe du triomphe de la raison sur les accidents du monde, et il va jusqu’à écrire que « la linéarisation ne marque pas la naissance de la ligne, elle signe son arrêt de mort ». Les lignes vivantes, pour lui, ne forment pas un réseau de connexions entre des points, mais un maillage où des trajets se croisent et se nouent, et chaque lieu est un nœud de ce maillage, pas une position sur une carte.

Je crois que la cohérence poussée jusqu’au retournement est une ligne de transport. On a fixé la destination, la position tenue jusqu’au bout, et l’on y va par le plus court chemin, sans regarder ce qu’on traverse. La perception est dissociée du mouvement, et c’est pour cela qu’on ne voit pas le seuil au moment où on le franchit : on avait les yeux fixés sur l’arrivée. Il en va autrement d’une position tenue comme un trajet. On avance en regardant, on s’arrête devant une brebis qui entretient un pâturage, on rebrousse chemin quand une femme explique en quoi la critique de la technique menace son droit à l’avortement, et la ligne qu’on trace porte la marque de ces rencontres. Cette ligne-là n’est pas moins ferme que la ligne droite, mais on y a fait entrer la brebis, le pâturage et la femme rencontrée en chemin.

Ma propre position et son seuil

Je dois appliquer cela à moi-même, sinon le concept ne sert qu’à juger les autres. Je pense que l’exploitation animale est l’une des questions les plus graves de notre époque, par la souffrance qu’elle cause et par l’eau et les terres qu’il faut pour nourrir du bétail plutôt que des personnes. Cette position a un premier seuil, et je l’ai franchi à bon droit : grâce à elle, j’ai vu des violences que je ne voyais pas. Elle a un second seuil, et je sais où il est. Si je refuse tout élevage sans distinguer l’élevage paysan de l’élevage industriel, je fais le jeu des entreprises de viande cellulaire que décrit Porcher, et je condamne des paysages que seuls les troupeaux entretiennent. Si je refuse d’entendre qu’un pâturage entretenu par des brebis limite la propagation des incendies, je fais passer ma cohérence avant la réalité. Je ne renonce pas pour autant à ma position, je la tiens en sachant où elle se retourne.

Je propose à chacun·e de faire ce travail sur ses propres positions : chercher, pour chaque position qu’on tient, le point au-delà duquel elle produirait l’inverse de ce qu’on cherche, et nommer ce point avant que l’adversaire ne le fasse à notre place. Celui ou celle qui connaît le seuil de retournement de sa propre position peut la tenir fermement en deçà, et elle reste une position forte. Alors que celui ou celle qui l’ignore sera poussé·e, par la logique du débat, à le franchir pour prouver sa cohérence, et sa position s’inversera sans qu’il ou elle s’en aperçoive.

La frontière comme chemin

Une ligne de transport n’a qu’une direction, et sur elle on ne peut être que plus ou moins loin. Une frontière, au contraire, a deux côtés, et elle se trace. Je pense que les désaccords entre gens du même bord portent presque toujours sur le tracé d’une frontière, pas sur la direction : jusqu’où la technique, jusqu’où la critique de la technique, jusqu’où la protection des animaux, jusqu’où la liberté de disposer de son corps. On ne règle pas ces questions de tracé en allant plus loin, mais en nommant ensemble ce qu’on veut garder des deux côtés. Et la frontière dont je parle n’est pas la ligne droite du cadastre, tirée au cordeau entre deux bornes, celle dont Ingold montre qu’elle est devenue l’icône de la modernité. C’est un chemin, au sens où Ingold parle de trajet : une ligne qu’on trace en la parcourant à plusieurs, attentif·ves à ce qui se trouve de part et d’autre, et qui se noue avec d’autres chemins là où des personnes se rencontrent. C’est là, dans ces nœuds, que des alliances deviennent possibles.

J’ai montré dans La fausse nuance simplificatrice qu’une pensée peut se croire nuancée et rester simpliste, et qu’une nuance véritable s’applique avec la même exigence à tous les sujets, y compris à ceux où l’on a quelque chose à défendre, et dans Présence et nuance de la pensée qu’être nuancé·e, c’est reconnaître la part de subjectivité de chaque point de vue, et que la démocratie en dépend. J’ajoute ici que la nuance rend possible l’alliance entre des personnes qui tiennent des positions fortes. Deux personnes qui connaissent chacune le seuil de retournement de leur propre position peuvent tracer entre elles une frontière commune, parce qu’elles savent toutes deux qu’au-delà d’un certain point leur cohérence ne les sert plus. Alors que deux personnes qui l’ignorent ne peuvent que s’accuser l’une l’autre de trahison, et les discussions entre gens du même bord en sont pleines. J’ai décrit dans Le début d’un avenir pour la gauche comment, à gauche, on s’est laissé gagner par les valeurs du monde qu’on combattait. Je crois qu’une part de cette dérive vient de là, de seuils franchis un à un par celles et ceux qui tenaient ces positions, chacun·e voulant prouver aux autres sa cohérence.

Je ne propose pas d’adoucir les positions, mais de les tenir en sachant où se trouve leur seuil, ce qui demande davantage que de les tenir sans le savoir. Et je propose qu’on ne demande plus à celle ou celui qui pense autrement « jusqu’où vas-tu ? », mais « où mets-tu la frontière, et pourquoi là ? ». À cette question-là, on peut répondre ensemble.

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Citer ce texte Benoît Labourdette, « Le seuil de retournement », Benoît Labourdette production, 29 septembre 2026.
https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/ethique-de-la-compromission/le-seuil-de-retournement?lang=fr

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