La délégation mononormative

Le même réflexe de tout confier à une entité unique se retrouve dans l’amour, le travail, le numérique et la culture ; l’intelligence artificielle le rend à la fois plus dangereux et plus facile à défaire.

7 février 2026 Benoît Labourdette  8 min

Nous confions à une personne unique tout notre équilibre affectif, à une plateforme unique toute notre mémoire, à un studio unique nos représentations culturelles, et déjà à un modèle unique une part de notre pensée. Je propose de nommer ce réflexe la délégation mononormative, pour le repérer partout où il opère et lui répondre par la distribution.

Un point d’appui unique pour chaque fonction vitale

Il y a, dans la culture occidentale contemporaine, un réflexe si profondément intériorisé qu’il en devient invisible, celui de confier à une entité unique une fonction vitale qui ne peut tenir que sur plusieurs appuis. Un·e seul·e partenaire censé·e combler l’ensemble de nos besoins affectifs, sexuels, intellectuels, matériels et parentaux, un·e seul·e employeur·euse censé·e fournir toute notre subsistance, un seul réseau social censé contenir toute notre sociabilité, un seul studio de cinéma censé porter les représentations dont nous avons besoin, et maintenant un seul modèle d’intelligence artificielle censé assister toute notre pensée. Je propose d’appeler ce réflexe la délégation mononormative, l’habitude structurelle, largement inconsciente, de centraliser sur un point d’appui unique ce qui devrait être distribué.

Partout où elle opère, cette délégation produit la même chaîne d’effets. Dès lors que nous avons délégué, nous nous croyons déchargé·e·s, et nous cessons d’entretenir les autres appuis possibles. Quand l’entité à laquelle nous avons tout confié faillit, il ne nous reste donc que l’indignation, puisque nous n’avons préparé aucune alternative. Cette dépendance, personne ne nous l’impose, nous la choisissons, et c’est en cela qu’elle rejoint ce qu’Étienne de La Boétie appelait, dès 1576, la servitude volontaire. La commodité du point d’appui unique se paie d’une fragilité que nous ne voyons qu’au moment où il cède.

Le couple exclusif, école de la délégation totale

L’espace où cette délégation est la plus naturalisée est celui du couple. J’ai consacré à cette question l’article La mononormativité obsolète, où je montre que la croyance qu’une seule personne devrait répondre à tous nos besoins affectifs, sexuels et matériels est un dispositif social organisé qui se fait passer pour naturel, et qu’il fabrique de la dépendance et de l’hypocrisie plutôt que de la solidité. Je rappelle simplement ici les deux points qui servent mon propos. D’abord, ce modèle a une généalogie, du mythe de la moitié perdue raconté par Aristophane dans Le Banquet de Platon jusqu’à la distinction d’Erich Fromm entre amour immature et amour mature, que je développe dans L’amour et le couple. Ensuite, la jalousie, qu’on présente volontiers comme la preuve d’un attachement profond, se comprend mieux comme le symptôme de la centralisation, car lorsque j’ai tout misé sur une seule personne, la moindre brèche menace l’édifice entier.

Ce qui m’intéresse dans cet article-ci, c’est que le couple exclusif fonctionne comme une école. C’est là que nous apprenons, dès l’enfance, par les contes puis par les modèles familiaux, le geste de la délégation totale à un point d’appui unique, et ce geste appris, nous le reproduisons ensuite dans des champs qui n’ont en apparence rien à voir avec l’amour.

Une architecture distribuée, des services centralisés

La même structure organise notre rapport aux outils numériques. Nous avons progressivement délégué à quelques plateformes industrielles la gestion de notre mémoire, avec nos photographies, nos conversations et nos documents, celle de nos communications, celle de notre orientation dans l’espace, et celle de notre rapport au savoir, des moteurs de recherche aux intelligences artificielles. Nous considérons ces outils comme des services publics neutres alors qu’ils sont des projets industriels orientés par des logiques de profit, et j’ai décrit dans « La saveur de la donnée » : pour une phénoménologie de l’autonomie digitale et dans Présence et dépendance la servitude très concrète que cette naturalisation installe.

Un point d’architecture mérite d’être ajouté à ces analyses. L’internet lui-même a été conçu, au début des années 1960, sur le principe exactement inverse de la délégation mononormative : l’ingénieur Paul Baran a montré qu’un réseau distribué, en toile d’araignée, sans centre, survit là où un réseau centralisé s’effondre, et c’est cette architecture qui fait la robustesse du réseau que nous utilisons. Or ce que nous avons construit depuis vingt ans sur cette infrastructure distribuée, ce sont des services centralisés, une poignée de plateformes qui concentrent les mémoires du monde. Je détaille cette grille de lecture dans Un spécialiste dans la poche. Elle montre que la délégation mononormative numérique n’est pas une fatalité technique, puisqu’elle est contraire à l’architecture même du réseau sur lequel elle s’est bâtie. C’est un choix, et un choix peut se défaire.

Un personnage transgenre effacé d’une série Pixar

Ce même réflexe s’observe dans notre rapport à la culture de masse, et un cas récent permet de le voir avec précision. En décembre 2024, Disney retire de la série animée « Win or Lose », produite par Pixar et diffusée sur Disney+ à partir de février 2025, les répliques qui évoquaient l’identité de genre d’un des personnages. Le personnage, dont la voix reste celle de la comédienne transgenre Chanel Stewart, devient une fille cisgenre. Le studio justifie la décision par la volonté de laisser les parents aborder ces sujets avec leurs enfants à leur propre rythme.

L’indignation a été massive, et elle est compréhensible. Mais elle révèle, en creux, que nous avions délégué à ce studio la responsabilité de porter nos valeurs d’inclusion. Or un studio commercial n’est pas une institution culturelle publique. Son métier est de gagner de l’argent en divertissant le plus grand nombre, et ses valeurs affichées sont des stratégies de marché, révisables dès que le marché change. Patrick Le Lay, alors PDG de TF1, le disait en 2004 avec une franchise précieuse : ce que sa chaîne vendait à Coca-Cola, c’était « du temps de cerveau humain disponible ». La censure commerciale n’est d’ailleurs ni nouvelle ni propre à notre époque, puisque le cinéma américain a vécu sous le code Hays des années 1930 à 1968 et que le cinéma soviétique devait servir la propagande d’État, ce qui n’a pas empêché Dziga Vertov ou Sergueï Eisenstein d’y créer des chefs-d’œuvre. La question n’est donc pas de faire disparaître la censure, qui accompagne toute économie de la diffusion, mais d’en rester conscient·e·s, et surtout de ne pas remettre à des commerçant·e·s ce qui relève de nos propres engagements.

La normalisation rétroactive

L’intelligence artificielle rend possible, dans cette histoire, un geste nouveau. Les censures que je viens d’évoquer opéraient en amont, en empêchant de créer ou de diffuser, et le cas de « Win or Lose » relève encore de ce régime, puisque la modification a eu lieu avant la diffusion. La retouche d’œuvres déjà publiées existait, mais de façon artisanale et coûteuse : George Lucas a retouché en 1997 des scènes de son premier « Star Wars » de 1977, au point que la version d’origine est restée longtemps introuvable dans le commerce, et Amazon a effacé en 2009, pour un problème de droits, des exemplaires du « 1984 » d’Orwell directement sur les liseuses de ses client·e·s. Ce que l’IA générative change, c’est l’échelle et le coût. Rendre cisgenre un personnage dans une œuvre déjà diffusée, modifier un visage, une voix, une identité, dans tout un catalogue, devient une opération courante, presque sans trace. Je propose d’appeler normalisation rétroactive cette capacité de réécrire l’existant au gabarit de la norme dominante.

C’est une différence qualitative, et elle touche à ce que je crois le plus précieux dans les œuvres. Emmanuel Levinas décrivait la tradition philosophique occidentale comme traversée par une « allergie » à l’altérité, un mouvement du Même qui cherche à réduire l’Autre à ce qu’il peut comprendre et maîtriser ; j’ai repris cette analyse dans La cage des représentations, où je propose le concept de distance féconde pour désigner l’espace irréductible entre soi et l’autre, condition de toute relation authentique. Cette réduction de l’Autre au Même avait jusqu’ici une limite pratique : on pouvait refuser de représenter l’altérité, mais on ne pouvait pas effacer les représentations qui en avaient déjà été faites. Cette limite tombe avec la normalisation rétroactive. Et il n’est même pas besoin qu’un État totalitaire l’ordonne : il suffit que des entreprises jugent que l’altérité leur fait perdre des parts de marché.

Créer sans attendre le studio

La même technologie porte les outils de l’alternative. Les moyens de production culturelle, longtemps réservés à des structures industrielles, deviennent accessibles à des personnes seules ou à de petits groupes, et j’ai analysé ce déplacement dans L’intelligence artificielle, ou la fin des démiurges puis dans L’économie de l’abondance créative. Pour le sujet qui m’occupe ici, ce déplacement a une conséquence directe : la représentation culturelle n’a plus besoin d’être déléguée. Des personnes transgenres, ou leurs allié·e·s, peuvent créer leurs propres personnages, leurs propres récits, leurs propres imaginaires, sans attendre qu’un studio daigne les représenter, et les mouvements culturels de fond ont souvent commencé ainsi, par de petits groupes de personnes convaincues.

Ivan Illich écrivait dans La Convivialité (1973) que l’être humain a besoin d’un outil avec lequel travailler, non d’un outillage qui travaille à sa place. L’IA peut être l’un ou l’autre. Si nous la déléguons à des monopoles, elle décide à notre place de ce qui est représentable ; si nous nous en emparons, elle multiplie les voix et fragmente le monopole. Le choix est politique, et il se prend aussi à l’échelle individuelle.

La force des liens faibles

En 1973, le sociologue américain Mark Granovetter publie « The Strength of Weak Ties » dans l’American Journal of Sociology, à partir d’une enquête sur des cadres de la région de Boston ayant trouvé leur emploi par relations. Or la plupart l’ont trouvé non par leurs proches, mais par des connaissances éloignées, vues rarement. Granovetter l’explique par la structure des réseaux : les liens forts relient des personnes qui fréquentent les mêmes cercles et disposent donc des mêmes informations, tandis que les liens faibles ouvrent sur d’autres mondes sociaux et font circuler ce que l’entourage immédiat ne sait pas. La solidité et la richesse d’une vie sociale tiennent au maillage, pas à l’intensité d’un lien unique.

Je tire de cette enquête la forme opératoire du concept de délégation mononormative. Face à chaque dimension de l’existence, la question à se poser est celle-ci : suis-je en train de confier à une seule entité quelque chose qui devrait être distribué ? Distribuer l’amour, non pas nécessairement par le polyamour, mais au moins par la reconnaissance que l’amour est une force expansive qui ne se divise pas quand elle se partage, comme le vivent chaque jour les parents de plusieurs enfants. Distribuer nos vies numériques, en diversifiant les outils et en gardant des copies locales de ce qui compte. Distribuer la représentation culturelle, en créant, même à petite échelle, les récits dont nous avons besoin. Distribuer notre rapport au savoir, en ne remettant pas à un seul modèle d’IA ni à un seul média la construction de notre compréhension du monde, comme je le proposais déjà, à partir de Hannah Arendt, dans Les vrais-faux contenus et l’Intelligence Artificielle.

Un seul dieu, un seul amour, une seule plateforme

Reste à comprendre pourquoi le même geste se reproduit dans des champs aussi différents. La psychologue et activiste guarani Geni Núñez, dont je présente le travail dans Féminisme et amour libre, montre dans Décoloniser les affects (2023, traduit en français en 2025) que l’imposition de la monogamie faisait partie intégrante du projet colonial chrétien, et elle relie ce modèle relationnel au monothéisme, ce dieu qui ne se sent aimé que s’il est aimé de façon unique. Je prolonge ici son intuition : ce monothéisme structurel se retrouve aussi dans notre rapport aux outils, aux institutions, aux médias. Un seul dieu, un seul amour, un·e seul·e employeur·euse, une seule plateforme, une seule vérité. La délégation mononormative me semble être la forme sécularisée de cet héritage, et c’est pour cela qu’on la retrouve, identique, dans des champs que nous croyons séparés.

Cette identité de structure a une conséquence pratique qui me paraît précieuse : la personne qui parvient à penser sa vie affective au-delà de la mononormativité acquiert des instruments de pensée qu’elle peut transférer à son rapport au numérique ou à l’information, et celle qui reprend la main sur ses données développe un discernement qu’elle peut appliquer à ses liens. La conscience de la dépendance est transversale, et c’est une bonne nouvelle, car elle signifie qu’on peut commencer par n’importe quel bout.

Une sauvegarde locale, une œuvre modeste, une amitié

La conclusion opératoire est simple, même si sa mise en œuvre demande du courage. Il ne sert à rien de s’épuiser à critiquer les entités auxquelles nous avons délégué : Disney vend du divertissement, les plateformes cherchent le profit, un·e employeur·euse défend ses intérêts, et notre indignation ne changera rien à ces logiques. Ce qui peut changer, c’est notre posture, en reprenant la responsabilité de ce que nous avions remis : créer les œuvres que nous attendions d’un studio, entretenir les liens multiples que nous attendions d’une seule personne, garder la main sur les mémoires que nous attendions d’une plateforme, penser par nous-mêmes ce que nous attendions d’un algorithme. John Dewey voyait dans l’expérience le fondement de tout apprentissage véritable, et c’est bien par la pratique, par l’essai et l’erreur, que se construit cette autonomie, avec l’IA plutôt que contre elle, à sa juste place d’outil.

On peut commencer petit : une sauvegarde locale, une œuvre modeste, une amitié entretenue pour elle-même, une seconde source d’information. Comme la structure est la même partout, chacun de ces gestes, si minuscule qu’il paraisse, rend les autres plus faciles à accomplir.

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