Le discours-écran

Proposition d’un concept, en dialogue avec Freud, Benveniste, Bateson et Goody, pour comprendre comment nous pouvons tenir avec sincérité des discours contraires à nos propres pratiques, sans le voir.

29 août 2026 Benoît Labourdette  8 min

Des adultes déplorent, le téléphone à la main, que les enfants passent trop de temps devant les écrans. Des documents pédagogiques critiques envers l’intelligence artificielle sont fabriqués avec son aide, sans que personne ne le dise, ni même n’y pense. Je propose de nommer « discours-écran » le discours sincère, emprunté à l’opinion commune, qui occupe chez une personne la place où sa propre pratique demanderait à être pensée, et je propose quatre outils concrets face à ces contradictions.

La vérité d’une parole n’est pas que son énoncé

Les linguistes distinguent l’énoncé, qui est ce qui est dit, et l’énonciation, qui est l’acte de le dire, accompli par quelqu’un, adressé à quelqu’un, dans une situation donnée. Émile Benveniste, dans « L’appareil formel de l’énonciation » (1970, repris dans Problèmes de linguistique générale II, Gallimard, 1974), définit l’énonciation comme « la mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d’utilisation ». Avant d’être un contenu, une parole est un acte, et cet acte a un lieu, un moment, des circonstances, un corps. J’en tire une conséquence qui va au-delà de la linguistique : pour juger de la vérité d’une parole, il ne suffit pas d’examiner son énoncé, il faut regarder sa situation d’énonciation, c’est-à-dire les actes qui l’accompagnent.

Je rencontre régulièrement, dans mon travail d’éducation aux images et aux médias, deux situations où cet écart saute aux yeux :

  • Des parents s’inquiètent du temps que leurs enfants passent devant les écrans, et les sermonnent, leur propre téléphone en main, et sont les premiers à répondre aux notifications au milieu des repas. Des enseignants qui interdisent le téléphone aux élèves ont le leur posé sur le bureau devant eux.
  • On trouve des documents pédagogiques destinés aux petites classes où l’on enseigne que l’intelligence artificielle est un simple outil, qui ne remplacera jamais les connaissances, l’expérience ni les relations humaines, alors que les images de ces documents, leur charte graphique, parfois leur plan, ont été élaborés en dialogue avec une intelligence artificielle, sans que cette fabrication soit indiquée nulle part, et souvent sans que les personnes qui ont conçu le document aient même pensé à l’indiquer. Le texte est une mise en garde contre le médium, et l’objet est fait de ce médium. Les philosophes Karl-Otto Apel et Jürgen Habermas nomment contradiction performative une affirmation contredite par l’acte même de l’affirmer ; ici la contradiction n’est pas seulement logique, elle est matérielle, inscrite dans l’objet.

La contradiction en elle-même n’est pas, à mon sens, le fond du problème. Nous vivons tous et toutes avec nos contradictions, et j’ai développé dans l’article Le paradoxe de la critique du numérique l’idée que le problème n’est pas d’en avoir, mais de ne pas les voir. Ce qui m’intéresse ici est plus nuancé : la contradiction échappe entièrement à la conscience de personnes fines, cultivées et de bonne foi, sans qu’il y entre ni bêtise ni cynisme. Ce phénomène précis n’a pas de nom. Je voudrais lui en proposer un.

Du souvenir-écran au discours-écran

En 1899, Sigmund Freud publie un court texte, « Sur les souvenirs-écrans » (« Über Deckerinnerungen »), où il décrit des souvenirs d’enfance d’une netteté surprenante pour des scènes parfaitement insignifiantes. Il propose de comprendre ces souvenirs par leur fonction : leur netteté même a de quoi éveiller les soupçons, car chacun d’eux est là à la place d’un autre souvenir, plus chargé, qu’on ne peut pas garder tel quel en mémoire, et qui reste ainsi hors de portée. La personne qui raconte un souvenir-écran ne ment pas, la scène a le plus souvent réellement eu lieu, et c’est parce que le souvenir est réel que le masque est si opaque.

Je propose de faire pour le discours ce que Freud a fait pour le souvenir. Il existe des discours-écrans comme il existe des souvenirs-écrans. J’appelle discours-écran un discours sincèrement tenu, généralement repris à l’opinion commune, et dont la fonction, pour la personne qui le tient, est d’occuper la place où sa propre expérience demanderait à être pensée.

Je lui vois quatre traits :

  • D’abord, on ne l’invente pas, on le reprend. Le discours-écran préexiste à la personne qui le prononce ; il circule dans les médias, les institutions, les conversations ; il est disponible, prêt à l’emploi, et c’est pour cela qu’on le reprend si volontiers.
  • Ensuite, il est sincère. La personne qui affirme que l’intelligence artificielle ne remplacera jamais les relations humaines le croit au moment où elle le dit, et c’est là toute la différence avec l’hypocrisie, qui suppose qu’on le sache.
  • En le tenant, on se protège sur trois fronts : on s’évite l’examen de sa propre pratique, qui demanderait du temps et du courage ; on s’abrite du jugement du groupe, car reprendre l’opinion commune ne coûte rien socialement, alors qu’on s’expose dès qu’on parle en son nom propre ; et l’on préserve la position de surplomb qu’on occupe, position d’éducateur·rice, de parent ou d’expert·e, plus difficile à tenir dès qu’on expose sa propre pratique.
  • Enfin, et c’est le trait le moins attendu, c’est en parlant qu’on fait écran. Si l’on se taisait, le vide se verrait ; en parlant, on le remplit. Parler de façon docte d’un sujet devient alors la manière la plus sûre de ne pas le penser.

Dans le cas des écrans et des intelligences artificielles, le mot tombe doublement juste, et je ne l’ai pas cherché : le discours tenu sur les écrans fait lui-même écran.

Une expérience riche, un discours pauvre

Le discours-écran se distingue aussi de la dissonance cognitive, que j’ai abordée dans l’article Dissonance cognitive et Intelligence Artificielle. La dissonance suppose que les deux termes contradictoires se rencontrent dans la même conscience, et que cette rencontre produise un inconfort que la personne cherche ensuite à réduire. Dans les situations que je décris ici, il n’y a aucun inconfort. Les deux registres coexistent sans jamais se rencontrer. La même personne raconte volontiers, avec plaisir et avec finesse, ses propres usages de l’intelligence artificielle, la manière dont elle a mis au point une charte graphique en dialoguant avec une machine, les surprises qu’elle y a eues, les précautions qu’elle a appris à prendre, ses analyses lucides de l’usage de l’intelligence artificielle par ses proches. Et cette personne, dans la même conversation, tient sur l’intelligence artificielle en général un discours pauvre, normatif et faux. Son expérience est nuancée ; son discours ne l’est pas. Son expérience lui appartient ; son discours, elle l’a reçu tout fait, sans s’en rendre compte.

Cette asymétrie entre la richesse de l’expérience et la pauvreté du discours est la marque du discours-écran. Pour ouvrir la conscience, je propose simplement de demander « et toi, comment fais-tu ? ». Quand on pose cette question, le discours-écran se défait, non parce que la personne serait confondue, mais parce que sa réponse, dès qu’elle décrit sa pratique réelle, est plus fine, plus nuancée et plus vraie que le discours qu’elle tenait la minute d’avant.

Dans l’article Le coût social de la cohérence, j’ai proposé trois mécanismes pour comprendre ces zones où l’engagement ne s’exerce plus, sans qu’on le voie : le monopole radical des outils, le travail de la face dans les conversations, et la soudure entre l’engagement et l’identité. Avec le concept de discours-écran, je voudrais nommer les phrases par lesquelles ces mécanismes passent. Il fallait bien que quelque chose occupe la place laissée vide par le travail de pensée qui ne se fait pas ; l’opinion commune est pleine de phrases toutes prêtes, et c’est en les reprenant qu’on se dispense, sans jamais l’avoir décidé, ni même s’en être rendu compte, d’interroger sa propre expérience. Et dans l’article Compromission consciente avec l’intelligence artificielle, je défendais l’idée que l’enjeu, face à nos contradictions, n’est pas d’atteindre une cohérence parfaite mais d’entretenir une attention sur ce qu’on traverse. Le discours-écran s’installe là où cette attention fait défaut.

Deux messages à la fois : la double contrainte de Bateson

En 1956, l’anthropologue Gregory Bateson et son équipe, Donald Jackson, Jay Haley et John Weakland, publient « Vers une théorie de la schizophrénie » (repris en français dans Vers une écologie de l’esprit, Seuil, 1977-1980). Ils y décrivent ce qu’ils nomment la double contrainte : une personne reçoit simultanément deux messages contradictoires, émis à deux niveaux logiques différents, de la part de quelqu’un dont elle dépend, et il lui est impossible de commenter la contradiction. Ce dernier point est décisif chez Bateson : la double contrainte ne devient destructrice que lorsque la contradiction est incommentable, et la solution qu’il propose est la métacommunication, c’est-à-dire parler ensemble de la manière dont on se parle.

Les enfants à qui l’on tient des discours-écrans sur les écrans et les intelligences artificielles sont pris dans une structure de ce type. Ils reçoivent l’énoncé : méfie-toi des écrans, une machine ne remplacera jamais tes amis. Et ils reçoivent la situation d’énonciation : des adultes le téléphone à la main, des parents qui consultent une intelligence artificielle à table, des supports pédagogiques fabriqués avec les outils mêmes dont on leur apprend à se méfier. Je laisse de côté l’hypothèse clinique de Bateson, qui portait sur la schizophrénie ; j’en retiens la structure, et surtout la condition de l’incommentable. Car les enfants voient la contradiction. Ils savent ce que font leurs parents. Dans ces situations, l’apprentissage réel ne porte pas sur les écrans : les enfants y apprennent que la contradiction entre les discours et les pratiques ne se commente pas, et ils y apprennent donc, par imprégnation, l’art de tenir plus tard des discours détachés de leurs propres pratiques. Le discours-écran se transmet, et il se transmet par la situation d’énonciation, jamais par l’énoncé.

Garder l’écriture pour les scribes

Il me reste à proposer une hypothèse sur l’origine de ces discours, car leur sincérité même demande une explication : pourquoi reprenons-nous si volontiers des phrases qui ne viennent pas de notre expérience ? L’anthropologue Jack Goody a montré, dans La Raison graphique (Éditions de Minuit, 1979), que l’écriture n’est pas un simple enregistrement de la parole mais une technique intellectuelle : celles et ceux qui la pratiquent ne pensent plus de la même manière, parce que la liste, le tableau et la formule rendent possibles des opérations mentales impossibles à l’oral. Dans Literacy in Traditional Societies (Cambridge University Press, 1968), Goody a décrit des sociétés à littératie restreinte, où cette technique reste entre les mains de scribes et de clercs qui en tirent leur pouvoir. L’histoire des techniques intellectuelles est aussi celle des pouvoirs. Celles et ceux qui les détiennent en contrôlent l’accès, et tiennent volontiers, à l’adresse de celles et ceux qu’ils en écartent, un discours de protection.

Je propose, comme hypothèse et sans pouvoir l’établir, de situer dans cette continuité une part de la sévérité éducative envers les usages numériques des enfants. L’intelligence artificielle est une technique intellectuelle d’une puissance nouvelle. Les adultes s’en servent, en tirent des avantages professionnels et personnels considérables, et tiennent aux enfants un discours par lequel ils s’en réservent implicitement l’usage légitime. Je ne prête cette intention à personne : c’est le propre du discours-écran de n’être pas calculé. Mais cette structure ancienne, la technique pour nous, la morale pour eux, me semble une des raisons pour lesquelles on reprend si facilement ces discours.

Un autre indice me conforte dans cette lecture : les maximes normatives adressées aux enfants, à bien les écouter, ne leur sont pas adressées. Une phrase comme « une machine peut te répondre, mais c’est ton cerveau qui doit réfléchir » n’apporte rien aux enfants, qui traversent les situations avec leurs émotions bien avant de les rapporter à des principes ; c’est la phrase que l’adulte se dit à lui-même, pour se convaincre d’avoir accompli son travail d’éducation. Le destinataire affiché est l’enfant, mais le destinataire réel est la personne qui parle. J’y vois une des formes les plus pures du discours-écran : une parole dont la fonction se vide dans le réconfort de celui ou celle qui la prononce.

Faire de la contradiction un sujet de conversation

Reste la question qui m’importe le plus : que faire ? Je ne crois pas à l’exigence de cohérence parfaite, dont j’ai décrit le prix dans l’article sur le coût social de la cohérence ; personne ne s’y tient, et l’exiger produit surtout de la dissimulation. La piste que je retiens de Bateson est plus modeste et plus praticable : faire en sorte qu’on puisse parler des contradictions. Je propose quatre outils, qui ne demandent aucun moyen particulier :

  • Dire comment c’est fabriqué. Les personnes qui produisent un document sur un médium disent si elles ont employé ce médium pour le produire, et comment. Il suffit d’une note de fabrication de trois lignes. Avec elle, l’objet change de statut : de double contrainte muette, il devient un support de conversation, et les enfants peuvent demander pourquoi ces images, qui a choisi ces couleurs, ce que la machine a proposé et ce que les humains ont gardé.
  • Inclure sa propre pratique dans le sujet. On n’enseigne pas un médium en surplomb. Les enseignant·es et les parents qui parlent des écrans avec les enfants décrivent aussi leurs propres usages, leurs plaisirs, leurs difficultés à décrocher. En s’exposant ainsi, on perd un peu de la position d’autorité, et l’on gagne une situation d’énonciation accordée à l’énoncé, qui est la condition pour être cru.
  • Commencer par « et toi, comment fais-tu ? ». Dans une réunion, une formation, un conseil d’école, avant de recueillir des opinions générales sur les écrans ou sur l’intelligence artificielle, chacun·e décrit d’abord sa propre pratique. Quand on part de ce qu’on fait réellement, on ne peut plus reprendre les phrases toutes faites, parce qu’elles ne correspondent plus à ce qu’on vient de décrire. C’est un dispositif démocratique élémentaire, et le plus efficace que je connaisse contre les discours tout faits.
  • Se faire aider pour voir. Mes propres discours-écrans sont, par définition, ceux que je ne vois pas. J’ai proposé, dans ce même article sur le coût social de la cohérence, de nous offrir mutuellement un regard sur nos zones aveugles. Avec le discours-écran, cet échange a un objet précis : les phrases que je répète sans qu’elles viennent de mon expérience. Demander à une personne de confiance de me les signaler est probablement l’outil le plus exigeant de cette liste, et le plus utile.

Un dernier mot sur l’usage de ce concept. Le plus tentant est de s’en servir contre les autres, car on voit aussi facilement le discours-écran chez l’autre qu’on ne le voit pas pour soi-même. Mais en dénonçant, on ne défait rien : la personne dénoncée s’accroche à son discours, qui la protège, et l’on se fabrique soi-même, à bon compte, un discours-écran de plus, celui de la lucidité, qui permet de ne plus regarder ses propres pratiques. Je propose l’usage inverse, tourné vers soi et pratiqué à plusieurs : chercher qui, autour de moi, acceptera de me signaler mes phrases toutes faites, et à qui je peux rendre le même service. Cela demande un certain courage, mais ce courage, c’est-à-dire cette prise de risque, me semble la pierre angulaire du rôle d’éducateur·rice.

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Citer ce texte Benoît Labourdette, « Le discours-écran », Benoît Labourdette production, 29 août 2026.
https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/le-discours-ecran?lang=fr

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