Partout, on organise avec soin la coprésence, à l’école, au travail, dans les colloques, dans le métro, et le lien, lui, se fait à la pause et dans les couloirs, quand il se fait. J’appelle « friche relationnelle » ces liens possibles, entre des personnes déjà réunies, que personne n’a la charge de cultiver. Nous avons une culture très élaborée du non-lien, et aucune du lien ; ce qui nous retient, à mon sens, est une peur de l’abondance, dont des psychologues ont montré qu’elle nous trompe.
Une culture très élaborée du non-lien
Une personne qui prend le métro à Paris croise en une journée des milliers d’autres personnes, et n’adresse la parole à aucune. Le sociologue Erving Goffman a décrit avec précision ce qui se passe à ce moment-là, dans Behavior in Public Places (1963), traduit en français sous le titre Comment se conduire dans les lieux publics (2013). Il nomme inattention civile le rite par lequel deux inconnu·es qui se croisent échangent un regard juste assez appuyé pour signifier qu’iels ont remarqué la présence de l’autre, puis détournent les yeux pour signifier qu’iels ne lui veulent rien. Goffman compare ce geste à des phares qu’on baisse. Il s’agit d’une politesse, apprise dès l’enfance, réglée au geste près, et dont le moindre manquement, un regard qui dure, une parole adressée sans y avoir été invité·e, est aussitôt ressenti comme une menace. Nous avons donc, en matière de lien, une culture extrêmement raffinée, mais elle sert à ne pas en créer.
Cette culture du non-lien ne se limite pas aux transports. Dans une classe, trente élèves passent six heures par jour ensemble, et la journée est organisée pour qu’iels ne se parlent pas ; les liens se nouent dans la cour, dans les couloirs, à la cantine. Dans une entreprise, des dizaines ou des centaines de personnes travaillent sous le même toit, et les liens qui durent se nouent à la machine à café. Dans un colloque, trois cents professionnel·les d’un même secteur suivent un programme minuté, et chacun·e sait que les rencontres utiles, s’il y en a, se feront pendant les pauses. Partout, la coprésence est organisée avec soin, par des règles, des horaires, des places assignées, des ordres du jour, et le lien est laissé aux interstices, c’est-à-dire au hasard, à l’audace de quelques-un·es, et au temps qui reste.
Je propose d’appeler friche relationnelle l’ensemble des liens possibles entre des personnes qui partagent déjà un lieu et un temps, et dont personne n’a la charge. Une friche est pleine de vie, mais d’une vie que personne ne cultive, et c’est pour cela qu’elle fait peur. Le mot m’est venu dans le prolongement de La terre qu’on cultive, où j’ai comparé la propriété des moyens de calcul à celle de la terre ; ici, la terre est faite de liens, et elle n’appartient à personne. Et je donne ainsi un nom au geste que j’ai décrit dans Formaliser l’informel, qui consiste à prendre l’interstice comme objet du travail, au lieu de le laisser au hasard.
La peur de l’abondance
On dit qu’on n’a pas le temps, que cela demande un effort qu’on ne peut pas fournir, qu’on ne sait pas comment aborder les gens. Je crois que ce sont des limites que nous nous fixons, et que derrière ces limites il y a une peur, celle d’être submergé·e par une abondance sans bornes. Georg Simmel en a donné la raison dès 1903, dans Les grandes villes et la vie de l’esprit, à propos de la réserve des habitant·es des métropoles. Si chaque rencontre dans la grande ville devait provoquer en nous autant de réactions intérieures que dans la petite ville, où l’on connaît presque toutes les personnes qu’on croise, écrit-il, « on s’atomiserait complètement intérieurement ». La réserve est donc une protection contre l’atomisation, et Simmel ajoute qu’elle s’accompagne d’une légère aversion, prête à tourner à l’hostilité au moindre contact trop proche. Il note aussi qu’on ne se sent nulle part aussi seul·e et abandonné·e que dans la foule des grandes villes. Le même mécanisme joue dans une salle de colloque ou dans une entreprise, où, en nous protégeant de l’excès, nous fabriquons aussi notre solitude au milieu de tant de gens.
Or cette peur nous trompe, et des psychologues l’ont mesuré. Nicholas Epley et Juliana Schroeder ont publié en 2014, dans le Journal of Experimental Psychology : General, une série de neuf expériences menées dans les trains de banlieue et les bus de Chicago, sous le titre « Mistakenly Seeking Solitude ». Ils ont demandé à des voyageur·euses, tiré·es au sort, soit d’engager la conversation avec la personne inconnue assise à côté d’elles, soit de ne parler à personne, soit de faire le trajet comme d’habitude. Les personnes qui avaient parlé disaient avoir fait un trajet nettement plus agréable que celles des deux autres groupes, sans se sentir moins productives. À d’autres voyageur·euses, ils ont demandé de prédire ce qu’elles éprouveraient dans chacune des trois situations, et une large majorité prédisait l’inverse, le silence leur paraissant préférable. Les mêmes personnes sous-estimaient l’envie que les autres auraient de leur parler, et prenaient le silence d’autrui pour la preuve de son désintérêt. Epley et Schroeder observent aussi que le plaisir ne dépendait pas de la personne rencontrée, puisque les participant·es n’avaient pas choisi leur voisin·e et que la conversation leur faisait du bien quelle qu’elle soit.
Je retiens de ces travaux que nous redoutons moins la personne assise en face de nous que la conversation que nous imaginons avec elle, et que nous nous trompons toujours dans le même sens. J’ai décrit dans A priori et présence à l’autre comment nos a priori sur quelqu’un que nous ne connaissons pas se défont peu à peu quand nous le rencontrons. Je me dis parfois que dans la rue, il y a peu de chances de croiser des gens qui m’intéressent. En fait, je n’en sais rien. Sur les réseaux sociaux, on nous présente des personnes triées selon nos goûts ; dans le métro, personne ne trie, et rien ne dit que cette absence de tri soit une perte.
Des emplois trouvés grâce à des gens qu’on voit une fois par an
Le sociologue Mark Granovetter a interrogé 282 cadres et techniciens de la banlieue de Boston qui venaient de changer d’emploi, et il a demandé à ceux qui avaient trouvé leur poste par une relation à quelle fréquence ils voyaient cette relation. Les résultats, publiés dans « The Strength of Weak Ties » (1973), vont à rebours de l’intuition commune : 16,7 % voyaient leur contact souvent, 55,6 % occasionnellement, et 27,8 % rarement, c’est-à-dire une fois par an ou moins. C’est par les liens faibles, les ancien·nes collègues, les ami·es d’ami·es, les personnes croisées une fois, que l’information passe le plus souvent. Granovetter l’explique par la forme des réseaux, où les personnes avec qui nous avons des liens forts se connaissent entre elles et savent les mêmes choses que nous, tandis que nos liens faibles sont des ponts vers d’autres groupes, où circulent des informations que notre entourage n’a pas.
Je trouve dans cette recherche de quoi apaiser une gêne que j’éprouve. Dans les colloques, certaines sollicitations sont intéressées, et l’on vient vers moi parce que j’aurais peut-être un emploi, une commande, un contact à donner. Granovetter montre que cette circulation est réelle, et qu’elle passe justement par les liens qu’on entretient peu. Mais l’emploi n’est que la partie visible de ce qui passe par ces liens. Par eux circulent aussi des manières de voir, et des projets qui n’existaient pas avant la conversation. Les gens avec qui nous discutons façonnent nos vies, bien au-delà de ce qu’ils peuvent nous procurer.
Je rejoins ici ce que le biologiste Olivier Hamant dit du vivant, et que j’ai développé dans Robustesse, antifragilité, résilience : ce qui permet de tenir malgré les fluctuations, ce sont les redondances et les marges. Une personne seule est fragile, et elle devient robuste à mesure qu’elle noue des liens de confiance, des amitiés, des coopérations, parce que chacun de ces liens est une ressource de plus en cas de coup dur. Serge Tisseron nomme corésilience le fait que la capacité d’une personne, d’un groupe ou d’un territoire à surmonter une catastrophe dépend de celle de tous les autres, et j’ai décrit dans Fabriquer la corésilience comment on peut s’y entraîner. Cette robustesse se puise dans la friche relationnelle, et la friche est un bien non rival, au sens que j’ai proposé dans L’émancipation non rivale, puisque le lien que je noue n’est pris à personne, et qu’il en rend d’autres possibles.
Deux cent vingt personnes qui se parlent
Dès que j’accompagne un groupe, quel qu’il soit, je fais en sorte que les personnes échangent entre elles, se rencontrent, vivent des expériences personnelles et collectives. Je le fais parce que je sais à quel point cela construit, et parce qu’une réunion de plus de dix personnes, si l’on n’y prend garde, c’est la coprésence sans lien : une estrade, des chaises en rangs, un programme, et la friche laissée à la pause. Le 2 septembre 2026, à Laval, j’ai animé le temps de rentrée des 220 agent·es de la direction de la culture de Laval, le seul moment de l’année où ces personnes, qui travaillent sur des sites et dans des métiers différents, se croisent toutes. Chacune a pris la parole au moins deux fois, dans des binômes qui changeaient, et 80 contributions écrites ont été partagées en ligne ; j’ai raconté cette matinée dans Une rentrée à 220 voix. Le dispositif tient dans une décision : considérer que le lien entre ces 220 personnes est l’objet de la matinée, et non son sous-produit.
C’est cette décision qui manque presque partout, parce que personne n’est chargé·e de la prendre. L’enseignant·e est chargé·e du programme, le·la responsable de la réunion de l’ordre du jour, l’organisateur·rice du colloque des intervenant·es et du minutage. Le lien ne figure dans la fiche de poste de personne, et il se fait donc dans les interstices, entre les gens qui osent, qui se connaissent déjà, ou qui ont quelque chose à obtenir.
Neuf mille milliards d’euros qui circulent par le sang
Il existe pourtant des gens qui cultivent leur friche, et ils le font avec méthode. Pierre Bourdieu, dans un texte court de 1980, « Le capital social. Notes provisoires » (Actes de la recherche en sciences sociales, n° 31), décrit le réseau de relations d’une personne comme « le produit du travail d’instauration et d’entretien » qui produit et reproduit des liaisons durables et utiles. Ce travail de sociabilité demande du temps, une compétence, et de l’argent, et Bourdieu observe que les classes dominantes s’en acquittent en fabriquant les occasions, les lieux et les pratiques où l’on ne rencontre que ses semblables ; on pense aux rallyes, aux clubs, aux bonnes écoles. Cultiver ses liens est donc un privilège de classe : celles et ceux qui ont déjà du capital organisent délibérément leurs rencontres, tandis que les autres s’en remettent au hasard des couloirs.
La même asymétrie se retrouve dans l’héritage. Le sénateur Alexandre Ouizille, qui a coordonné un rapport de la Fondation Jean-Jaurès publié fin 2024, y estime avec Théo Iberrakene et Boris Julien-Vauzelle à plus de 9 000 milliards d’euros le patrimoine que la génération du baby-boom transmettra à ses héritier·ères entre 2025 et 2040, le plus grand transfert de richesse de l’histoire contemporaine de la France. Les économistes du Conseil d’analyse économique ont montré que la part de l’héritage dans le patrimoine des ménages est passée de 35 % dans les années 1970 à 60 % aujourd’hui, et la Banque de France constate que 10 % des ménages détiennent plus de la moitié du patrimoine. Ce patrimoine circule par le sang, puisque la loi réserve aux enfants une part de la succession, et il ira donc, pour l’essentiel, aux enfants de celles et ceux qui en possèdent le plus. Beaucoup recevront bien plus qu’il ne leur en faut, d’autres ne recevront rien, et rien ne les relie.
Or les anthropologues ont décrit depuis longtemps des sociétés où le partage passe par d’autres liens que le sang. Carol Stack a vécu de 1968 à 1971 dans un quartier noir et pauvre d’une ville du Midwest, qu’elle appelle The Flats, et elle raconte dans All Our Kin (1974) comment les familles y survivaient grâce à des réseaux d’échange permanents, où l’argent, la nourriture, les vêtements et la garde des enfants circulaient entre parents, voisin·es et ami·es, et où des personnes sans aucun lien de sang devenaient des parents à part entière, par les services rendus et reçus. Kath Weston a nommé « familles choisies » (Families We Choose, 1991) les réseaux de soutien que des gays et des lesbiennes de San Francisco avaient constitués à côté de leur famille de naissance, ou à sa place. Claude Lévi-Strauss distinguait déjà, dans Les structures élémentaires de la parenté (1949), la filiation, qui vient de la naissance, et l’alliance, qui se contracte. La parenté, partout, se fait aussi avec autre chose que du sang.
Je n’ai pas de solution toute faite pour que 9 000 milliards d’euros circulent autrement. Mais je remarque que le partage suit le lien. On partage avec les personnes qu’on compte parmi les siens, et la parenté du sang est, pour la plupart d’entre nous, la seule que nous ayons cultivée. Si des liens de confiance se nouaient dans la friche, entre des gens qui vont hériter et des gens qui n’hériteront pas, entre des gens qui ont plus qu’il ne leur en faut et des gens qui n’ont pas de quoi vivre, une partie du partage viendrait des personnes elles-mêmes, comme il venait des habitant·es de The Flats. Ce qui est à cultiver, à mon sens, ce sont des alliances, c’est-à-dire des parentés qui se choisissent et qui engagent. Elles ne remplaceront pas la fiscalité, mais elles commencent là où nous sommes déjà, dans la classe, dans l’entreprise, dans la salle de colloque et dans le métro, avec des personnes que nous croisons tous les jours sans leur parler.