On nous a sommé·es, pendant la crise du Covid, de « croire en la science ». Or la médecine n’est pas une science mais un art du soin, et la santé n’est pas l’absence de maladie mais une capacité. Je démêle ici cette double confusion, je montre qui a intérêt à l’entretenir, et j’en tire un concept, le soin du milieu, avec des gestes concrets, du corps propre au corps collectif.
Croire en la science est un contresens
Pendant la crise du Covid, et encore aujourd’hui, j’entends dire qu’il faudrait « croire en la science », lui faire confiance comme à quelque chose d’objectif et d’immuable, et que toute mise en question des données officielles relèverait du complotisme. Les personnes qui tiennent ce discours sont souvent bien intentionnées, elles pensent défendre l’esprit critique contre des dérives sectaires qui existent réellement. Mais demander de croire en la science, c’est se méprendre sur sa nature.
Gaston Bachelard, dans La Formation de l’esprit scientifique (1938), décrit la démarche scientifique comme une rupture permanente avec nos certitudes. « L’opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances. » On ne peut rien fonder sur elle, il faut d’abord la détruire, car « on connaît contre une connaissance antérieure ». Pour un esprit scientifique, écrit-il encore, toute connaissance est une réponse à une question, et sans question il n’y a pas de connaissance scientifique. La science n’est donc pas un stock de vérités auxquelles adhérer mais un processus de mise à l’épreuve, fait d’hypothèses concurrentes, de controverses, de désaccords profonds entre scientifiques, et c’est de cette dispute organisée que naissent les consensus, toujours provisoires. La théorie de la relativité paraissait folle en 1905, puisqu’elle rendait interdépendants l’espace, le temps et l’énergie, qu’on avait toujours tenus pour distincts, et c’est pourtant cette compréhension contre-intuitive qui a permis les ordinateurs que nous utilisons chaque jour. Quiconque demande d’adhérer sans questionner ne parle plus de science mais de croyance, et j’ai décrit dans l’article Vérité et religion véridiste la religion scientiste qui s’est installée pendant cette période, avec ses dogmes, ses hérétiques et ses excommunications.
Un art au carrefour de plusieurs sciences
Georges Canguilhem, philosophe et médecin, a soutenu en 1943 une thèse de médecine devenue un livre majeur, Le Normal et le Pathologique (1943, réédité et augmenté en 1966). Dès l’introduction, il explique pourquoi il est venu à la médecine, qui lui apparaissait « comme une technique ou un art au carrefour de plusieurs sciences plutôt que comme une science proprement dite ». Un médecin mobilise la biologie, la chimie, la physique, mais son art a pour objet non pas la connaissance mais le soin d’une personne singulière, et ce soin précède le savoir : « C’est donc d’abord parce que les hommes se sentent malades qu’il y a une médecine. » Canguilhem refuse de confondre le plan de la vie concrète et celui de la science abstraite. La maladie d’un vivant, écrit-il, « ne loge pas dans des parties d’organisme », elle est une expérience vécue par un être entier, dans une vie entière.
On le voit aussi dans d’autres traditions médicales. La médecine chinoise s’est construite au fil de siècles d’observation, d’hygiènes de vie, d’une éducation de l’attention à son propre corps. Ce ne sont pas des démarches scientifiques au sens occidental mais des démarches de soin, par lesquelles les personnes prennent en charge leur propre santé.
L’assimilation de la médecine à une croyance, elle, ne date pas d’hier. Dans Dom Juan (1665), Sganarelle, déguisé en médecin, s’indigne : « Comment, Monsieur, vous êtes aussi impie en médecine ? », et Dom Juan lui répond que la médecine est « une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes ». Molière pose l’équivalence entre foi religieuse et foi médicale, puisqu’on peut être « impie » envers l’une comme envers l’autre. Trois siècles et demi plus tard, nous n’en sommes pas sortis, à ceci près que l’injonction de croire vient désormais des institutions elles-mêmes.
La santé n’est pas le silence des organes
En 1936, le chirurgien René Leriche propose une définition restée célèbre : « La santé, c’est la vie dans le silence des organes. » Canguilhem la discute longuement, car la médecine occidentale s’organise encore selon cette conception. La santé n’y existe que négativement, comme absence de symptôme, et le corps n’y apparaît que lorsqu’il fait mal. Dans ce cadre, on ne connaît la santé qu’à travers la maladie, on ne finance que la réparation, et « prévenir » veut encore dire empêcher une pathologie, jamais cultiver une vigueur.
Canguilhem propose autre chose. « Être en bonne santé, c’est pouvoir tomber malade et s’en relever, c’est un luxe biologique. » La santé n’est pas la conformité à une moyenne statistique, c’est une capacité, qu’il nomme normativité : ce qui caractérise la santé, c’est la possibilité de tolérer des écarts à la norme habituelle et « d’instituer des normes nouvelles dans des situations nouvelles ». Un organisme en bonne santé n’est pas un organisme sans écart, c’est un organisme capable d’inventer ses propres normes quand son milieu change. Restituant la médecine hippocratique, Canguilhem rappelle même que « l’organisme fait une maladie pour se guérir » : la fièvre, l’inflammation, la fatigue sont des réactions à intention de guérison, qu’il faut d’abord accompagner plutôt que faire taire.
Chercher les origines de la santé plutôt que celles de la maladie
Le sociologue de la médecine Aaron Antonovsky (1923-1994) a donné un nom au renversement que cette conception appelle. Dans Health, Stress and Coping (1979), il constate que, dans la recherche médicale, on se demande toujours pourquoi les gens tombent malades, et il retourne la question : pourquoi tant de personnes restent-elles en bonne santé, alors que les facteurs de stress sont partout et que la vie n’épargne personne ? Il forge pour cette recherche le mot de salutogenèse, l’étude des origines de la santé, qu’il oppose à la pathogenèse, l’étude des origines de la maladie. Ses enquêtes, menées notamment auprès de femmes ayant survécu aux camps de concentration, le conduisent à une réponse : la santé tient en grande partie à ce qu’il appelle le sens de la cohérence, c’est-à-dire au fait de vivre dans un monde qu’on comprend, sur lequel on a prise, et qui a du sens pour soi. La santé se fabrique donc aussi hors du champ médical, dans les conditions de vie et dans les liens qui donnent prise et sens à l’existence. La prévention reste tournée vers la maladie à empêcher ; Antonovsky nous invite à chercher, et à cultiver, ce qui produit la santé.
L’expropriation de la santé
Ivan Illich ouvre Némésis médicale. L’expropriation de la santé (1975) par cette phrase : « L’entreprise médicale menace la santé. » La colonisation médicale de la vie quotidienne, poursuit-il, aliène les moyens de soins, et le monopole professionnel sur le savoir empêche son partage. Sa démonstration, appuyée sur des centaines d’études, tient en trois niveaux de ce qu’il nomme iatrogenèse, la production de mal par la médecine elle-même : les maladies causées par les traitements, la médicalisation de toute la vie, de la naissance à la mort, et, la plus profonde, la destruction chez les personnes de la capacité de faire face par elles-mêmes à la souffrance, à la maladie, à la mort. Illich rappelle aussi que les grands progrès de santé des populations sont venus de l’hygiène, de l’alimentation et du logement bien plus que des médications. L’expropriation dont il parle est littérale : un bien qui appartenait à chacun·e, la capacité de se soigner, a été transféré à une institution qui le revend.
Cette institution n’est pas neutre économiquement. Les laboratoires pharmaceutiques et les fabricants d’appareils financent une grande partie de la recherche médicale et des études cliniques, or ces industries gagnent à la maladie, pas à la santé : des populations en meilleure santé achètent moins de traitements. Paul Feyerabend, dans Contre la méthode (1975), a montré que les « faits » scientifiques sont toujours chargés d’interprétations, et il plaidait pour que les priorités de recherche soient débattues par les citoyen·nes plutôt que fixées par des expert·es financés par les industries, position que j’ai restituée dans Vérité et religion véridiste. Pendant la crise du Covid, cette mécanique est devenue visible : des produits qui pouvaient protéger des formes graves ont été présentés comme protégeant de la transmission, ce qui était faux et su, et c’est sur cette confusion que les autorités ont appuyé la contrainte. J’ai analysé cette période dans Ce que la peur nous a fait, et la nuance nécessaire sur l’efficacité réelle de ces produits dans Présence et nuance de la pensée, je n’y reviens donc pas ici. Quand on présente la médecine comme une science pure, on rend indiscutable ce qui devrait être débattu, et l’on disqualifie d’avance tout soin qui ne passe pas par ses produits.
Soigner les yeux sans vendre de lunettes
William Horatio Bates (1860-1931) n’était pas un marginal. Diplômé en 1885 du College of Physicians and Surgeons de l’Université Columbia, ophtalmologue à New York, praticien dans plusieurs hôpitaux dont celui de Harlem, où il tenait des consultations gratuites pour les pauvres, il a publié une trentaine d’articles dans des revues médicales reconnues. En examinant ses patient·es dans des situations et des états émotionnels différents, il constate que l’acuité visuelle d’une même personne varie au fil de la journée, selon la fatigue, le stress, l’activité. Il en tire une méthode qui considère l’œil comme un organe vivant dont on peut entretenir la santé, par le mouvement, la relaxation, la vision centrale, la mémoire et l’imagination. Dès 1903, à la demande du surintendant des écoles de Grand Forks, dans le Dakota du Nord, les enseignant·es appliquent sa méthode de prévention de la myopie dans les classes, huit années durant. Bates la reconduit ensuite dans cinq écoles publiques de New York, publie les résultats dans le New York Medical Journal (1911, 1913), puis les rassemble dans Perfect Sight Without Glasses (1920).
Aldous Huxley en a fait l’épreuve. Devenu presque aveugle à seize ans des suites d’une kératite, il vit près de trente ans avec une vision très déficiente malgré des lunettes très épaisses, puis découvre en 1939 la méthode de Bates, enseignée par Margaret Corbett, et retrouve en quelques mois la capacité de lire sans lunettes. Dans L’Art de voir (1942), il en tire une théorie où voir est un acte du cerveau et de l’esprit autant que de l’œil, un acte que le stress et les émotions dégradent. Il s’étonne qu’on tienne les yeux pour la seule partie du corps incapable de se rééduquer : pour des jambes abîmées, tout est fait pour que la personne remarche sans béquilles, alors que pour les yeux on prescrit des béquilles à vie.
Des client·es qui retrouvent de la vue achètent moins de lunettes, et les industriels de l’optique n’avaient donc rien à gagner à la diffusion de cette méthode. Les travaux de Bates ont été violemment attaqués. En 1952, le professeur d’optométrie Elwin Marg conclut que la quasi-totalité de ses théories a été jugée fausse par les scientifiques de la vision, et la méthode est écartée du cursus médical. Aujourd’hui encore, les praticien·nes de l’art de voir n’ont pas le droit de dire que leur pratique soigne, sous peine d’exercice illégal de la médecine. Bachelard a nommé obstacle épistémologique le refus, en nous, d’examiner les données qui contredisent nos évidences ; avec l’affaire Bates, on voit une dimension que Bachelard ne visait pas : l’obstacle peut avoir des intérêts, et des actionnaires.
Je pratique cet art de voir depuis plusieurs années. J’ai enlevé mes lunettes, je vois de mieux en mieux, je conduis sans correction, ce qui me semblait inimaginable. C’est un chemin lent, et c’est un chemin de soin. Ma vision n’est peut-être pas « normale » au sens statistique ; elle est normative au sens de Canguilhem : j’ai institué mes propres normes de vision, adaptées à ma vie, et je continue de les faire évoluer.
Prendre soin du milieu plutôt que réparer les pannes
Je propose d’appeler soin du milieu le renversement que les pensées de Canguilhem, d’Antonovsky et d’Illich, mises ensemble, rendent possible. Canguilhem a montré dans La Connaissance de la vie (1952) que le vivant ne se comprend jamais isolément : un organisme vit dans et par son milieu, et la santé est la qualité de cette relation. Prendre soin du milieu, c’est entretenir ce qui rend un vivant capable, plutôt que réparer ses pannes une à une. Le milieu, c’est d’abord le corps propre, le sommeil, l’alimentation, le mouvement, l’attention qu’on lui porte, les pratiques par lesquelles on le connaît et on le régénère. C’est aussi le corps collectif : les liens, qui comptent parmi les premiers déterminants de la santé et de la longévité, comme je l’ai développé à propos des zones bleues dans Présence et expérience sociale ; les conditions matérielles de vie, l’eau, l’air, le logement, l’alimentation, qui ont fait plus pour la santé des populations que les médications, comme le rappelle Illich ; et les organisations elles-mêmes, dont Olivier Hamant m’a aidé à penser la robustesse dans Robustesse, antifragilité, résilience, car un système vivant tient par ses marges, ses redondances et ses fluctuations, pas par son optimisation.
Dans ce cadre, la médecine garde toute sa place. Quand la maladie survient, on la soigne, avec tous les moyens disponibles, y compris ceux de la science la plus avancée. Mais la personne soignée vit alors dans un milieu entretenu, qui la rend plus capable de traverser ce qui lui arrive, et la santé cesse d’être le domaine réservé de la médecine. Même le mot de prévention ne suffit pas à dire cela, car prévenir, c’est encore empêcher un mal, tandis qu’en prenant soin du milieu on cultive une capacité.
Les gestes du soin du milieu, à trois échelles
À l’échelle du discernement, devant tout discours de santé qui se réclame de « la science », je propose de se poser trois questions :
- Parle-t-on de connaissance ou de soin ? La connaissance relève de la science et de ses controverses, le soin relève de la médecine, des personnes et de leur expérience.
- Qui a financé l’étude, et qui vend la solution ? Une étude financée par celui qui vend le produit n’est pas nulle, mais elle se lit autrement.
- Où sont les controverses ? Dans un champ scientifique vivant, elles sont visibles, et un champ sans désaccord apparent est le plus souvent un champ où l’on a fermé les questions.
À l’échelle du corps, il s’agit d’apprendre à écouter le sien et de pratiquer ce qui entretient sa capacité : le mouvement, le repos, l’alimentation, et des pratiques d’auto-soin éprouvées, comme l’art de voir ou la méditation, dont Jon Kabat-Zinn, par ses études cliniques lancées à la fin des années 1970, a fini par confirmer des effets connus et cultivés depuis des millénaires. Le discernement vaut dans les deux directions : celles et ceux qui prétendent détenir la science n’ont pas raison sur tout, et celles et ceux qui promettent des guérisons miraculeuses hors de tout regard critique non plus. Chacun·e a la responsabilité de croiser les sources et de faire son chemin avec son propre esprit critique.
À l’échelle du collectif, prendre soin du milieu devient une politique : entretenir les liens sociaux comme un déterminant de santé à part entière ; garantir les conditions matérielles, l’eau, l’air, le logement, l’alimentation ; détacher la formation et la recherche médicales des financements industriels, car une médecine financée par ceux qui vivent de la maladie est structurellement tirée vers la maladie ; et ouvrir aux citoyen·nes, comme le proposait Feyerabend, le débat sur les priorités de recherche.
En démêlant la science et la médecine, on n’affaiblit ni l’une ni l’autre : la première est un questionnement, la seconde un art du soin, et la santé est ce que Canguilhem nous apprend à voir, la capacité d’un vivant à instituer ses normes dans son milieu et à s’en relever. Cette capacité, chacun·e peut la cultiver dans son propre corps, et nous pouvons tou·tes la cultiver dans le corps commun, celui de nos liens et de nos organisations.