Un site web est un outil d’usage avant d’être un objet technique

Fabriquer un site est si plaisant qu’on en oublie à qui il doit servir, alors que le service rendu aux publics dépend d’abord du confort des personnes qui publient.

23 octobre 2026 Benoît Labourdette  8 min

Quand une organisation refait son site, on en vient vite à ne plus parler que d’outils, de fonctions et de maquettes. Depuis le Festival Pocket Films, en 2005, quand je construis un outil de travail avec une équipe, je commence par les personnes qui s’en serviront, et la technique vient après, sans être moins exigeante pour autant. J’ouvre ici une série sur la commande d’un site, la structure de ses contenus, sa vie quotidienne et la place de l’intelligence artificielle.

Une équipe tellement contente de construire son site

Dans une institution culturelle, j’ai vu une équipe tellement contente de construire son site internet qu’elle en oubliait pourquoi elle le construisait. Je comprends très bien ce plaisir, moi qui fabrique des sites depuis une vingtaine d’années : on voit la page d’accueil prendre forme d’une semaine à l’autre, et à chaque réunion il y a du nouveau à regarder. Mais à qui ce site doit-il servir, et qui l’alimentera une fois le prestataire parti ? Ces questions ont en général été posées au début, et souvent très bien, dans une note d’intention ou un cahier des charges, puis on les a perdues de vue en cours de route.

Je ne crois pas que cela tienne aux personnes, mais à une habitude professionnelle que j’ai déjà décrite dans Construire les outils métier avec les équipes : dans le secteur culturel, et dans bien d’autres, on tient volontiers l’outil de travail pour l’affaire des technicien·nes, et on le délègue, avec un cahier des charges fait d’une liste de fonctions.

Trois personnes, et trois minutes entre deux rendez-vous

Il y a d’abord la rédactrice qui alimente le site chaque semaine, entre deux autres tâches, et qui ne devrait pas avoir à comprendre l’architecture du site pour mettre une actualité en ligne ; je lui consacre un article, Une rédactrice ne doit pas avoir à comprendre l’architecture du site pour publier.

Il y a ensuite l’administratrice, qui crée une rubrique quand un nouveau dispositif apparaît. Vers 2010, quand j’ai refait le site de l’ACID, l’association de cinéastes qui soutient la diffusion en salle des films indépendants, l’équipe y a gagné la liberté d’ajouter une rubrique, de déplacer et de réorganiser les contenus. Avec SPIP, le logiciel de ce site, déplacer une rubrique ne casse ni les liens ni l’adresse des pages, ce qui n’est pas le cas de tous les logiciels ; je l’explique dans Un lien qui ne casse jamais.

Enfin, pour la plateforme Azimut de la Maison des pratiques artistiques amateurs, à Paris, celles et ceux qui viennent chercher une information, parfois en trois minutes entre deux rendez-vous, sont des artistes amateur·rices. Les artistes que nous avons consulté·es avant la refonte, à partir de la rentrée 2023, nous ont surtout dit trois besoins : figurer quelque part, se mettre en réseau, et échanger des moyens et des bons plans. À mon sens, on juge un site à ce qu’il permet à ces personnes-là, bien plus qu’à la liste de ses fonctions.

C’est ainsi que je comprends la phrase d’Ivan Illich dans La Convivialité (1973), que j’ai déjà citée dans Mettre la table : « L’outil est convivial dans la mesure où chacun peut l’utiliser, sans difficulté, aussi souvent ou aussi rarement qu’il le désire, à des fins qu’il détermine lui-même. » Pour un site web, ces fins sont le pourquoi, et c’est à l’équipe de les fixer avec les personnes qu’elle sert.

Quand publier est pénible, les contenus vieillissent

La première année du Festival Pocket Films, en 2005, nous avions un site « vitrine » assez figé. Dès la deuxième année, nous l’avons fait reconstruire avec SPIP par un prestataire, Neodicio, pour qu’il puisse suivre la vie du festival au fil des semaines. Quand publier est pénible, on publie moins souvent, les contenus vieillissent, et plus personne ne vient les chercher. C’est pourquoi je ne tiens pas le confort des personnes qui administrent un site pour un détail d’ergonomie, à régler à la fin s’il reste du budget.

Le mot que vous entendrez chez votre prestataire pour la partie du site où l’on écrit et où l’on publie est back-office. À l’ACID, nous avons construit le site et les bases de données pendant un an et demi, pour que la structure des informations se précise à mesure que l’équipe s’en servait, et une bonne partie de mon travail a consisté à écouter ses besoins et à former les rédacteur·rices. Pour Azimut, de février à juin 2024, nous avons présenté régulièrement le back-office à l’équipe de la MPAA pendant qu’il se construisait. On découvre ainsi de petits accrocs, par exemple un champ obligatoire qui n’est signalé qu’après l’enregistrement, quand le texte est déjà perdu. Ils ne sont pas graves, mais c’est d’eux que dépend la fréquence des publications, et je propose donc de prévoir un temps d’ajustement du back-office après les premières semaines d’usage, avant la mise en ligne publique.

Sinon, c’est l’équipe qui s’adapte à l’outil : on tient une liste dans un tableur, à côté du back-office, pour un cas qu’il ne prévoit pas, et au bout de quelques années ce bricolage est devenu une procédure ; j’y reviens dans Un prestataire laisse chez vous une manière de travailler. Cela ne dispense d’aucune rigueur technique. En 2023, le site de la plasticienne Virginie Houdet, créé huit ans plus tôt, avait été cassé par une faille de sécurité, faute de mises à jour du logiciel. En le refaisant, j’ai fait en sorte qu’il s’affiche bien sur un téléphone et qu’il réponde beaucoup plus vite, et elle s’est remise à en mettre à jour les contenus. En livrant un site lent, ou illisible sur un téléphone, on ne respecte pas celles et ceux qui s’en servent ; c’est le sujet de L’exigence technique n’est pas l’ennemie de l’humain, elle en est la condition.

Maître d’ouvrage, maître d’œuvre, et les personnes qui s’en serviront

Dans le vocabulaire du bâtiment, qu’on emploie aussi pour les projets informatiques, le maître d’ouvrage est celui qui commande, le maître d’œuvre celui qui conçoit et réalise. Entre les deux, on fait souvent appel à un assistant à maîtrise d’ouvrage, qui aide le commanditaire à écrire son cahier des charges et à contrôler ce qui est livré. Des professionnel·les du bâtiment et de l’aménagement parlent aussi, depuis quelques années, d’assistance à maîtrise d’usage : il s’agit d’accompagner les personnes qui occuperont un bâtiment, avant, pendant et après le chantier, pour que les lieux soient habités comme elles l’entendent. Le 22 octobre 2019, à La Garde, la délégation Provence-Alpes-Côte d’Azur du Centre national de la fonction publique territoriale y a consacré une journée de formation, dont le programme parlait d’une « discipline transversale émergente ».

Je reprends cette expression pour les sites web. Celui ou celle qui exerce l’assistance à maîtrise d’usage aide le commanditaire à formuler ses besoins et à contrôler l’exécution, comme en assistance à maîtrise d’ouvrage, et fait en plus de l’usage réel le critère de ses arbitrages, y compris quand il contredit une intuition de départ.

C’est aussi, pour moi, une manière de travailler qui relève des droits culturels, au sens où chaque personne qui prend part au projet, quelles que soient sa fonction et son aisance technique, sait quelque chose de ce qu’il faut construire. Pour l’habillage graphique d’Azimut, nous avons travaillé avec la graphiste Martha Dro, elle-même artiste amatrice, qui fait appel à la MPAA pour les spectacles auxquels elle participe : elle connaissait de l’intérieur les besoins des artistes. C’est pour faire entrer ce genre de savoir dans le projet qu’il vaut mieux demander à l’équipe « de quoi auriez-vous besoin pour mieux travailler ? » que « validez-vous ceci ? ». On entend alors des besoins que personne n’avait formulés, souvent parce qu’on avait depuis longtemps renoncé à les exprimer.

Cette méthode, je la pratiquais bien avant de la nommer ainsi. Vers 2010, chez Périphérie, en Seine-Saint-Denis, avant de construire une base de contacts, nous avons passé trois jours avec toute l’équipe sur la structure de l’information, les champs à retenir et un premier prototype, chacun·e apportant le point de vue de son poste. Aux Lilas, entre 2019 et 2022, nous avons dessiné avec la direction de l’action culturelle la carte des données du service avant de construire ses outils. Nous avons découvert au passage des tableurs en plusieurs exemplaires et, pour chaque invitation officielle, des fichiers qui faisaient la navette entre le cabinet du maire et le service ; j’ai raconté cet accompagnement dans Expérimenter ensemble pour devenir autonomes : sept années avec la direction de l’action culturelle des Lilas.

L’ordre de travail que je propose, et son coût

On voit assez bien cet ordre dans la refonte d’Azimut. Nous avons mené les consultations d’artistes à partir du site existant, en même temps que des études techniques ; la matière d’un site est presque toujours là, et c’est la structure qui manque, je le détaille dans Lire son propre site avant de le refaire : l’inventaire des contenus, point de départ de toute refonte. Nous avons ensuite choisi l’outil, SPIP, un logiciel libre, pour que la plateforme puisse évoluer sans dépendre d’un prestataire, pas même de mon agence. Les bases pour discuter de ce choix avec un prestataire sont dans Pourquoi comprendre la technique du web, et ce que le site pourra devenir dépend aussi du format dans lequel vos contenus seront stockés, j’en parle dans Dans quel format vos vingt ans de contenus sont-ils stockés ?. La première version est sortie le 7 juin 2024, avec un graphisme volontairement minimal, et nous avons attendu de voir comment l’équipe et les artistes se l’appropriaient avant de passer aux nouvelles fonctions et à l’habillage graphique. Le lancement officiel a eu lieu en février 2025 ; j’ai raconté cette fabrication dans Stratégie, conception et réalisation technique de la plateforme « Azimut ».

Qui alimentera le site après la mise en ligne, et combien de temps par semaine ? On pose rarement cette question dans un cahier des charges, et c’est pourtant d’elle que dépend la durée de vie d’un site. Aux Lilas, la personne qui portait l’outil de contacts avec le plus d’énergie est partie en cours de route, et c’est une alternante, embauchée pour un an, qui a maintenu l’outil de Lil’Art et l’a fait évoluer d’après ce que l’équipe en faisait réellement.

C’est le Festival Pocket Films qui m’a d’abord convaincu de travailler dans cet ordre. Je l’ai fondé en 2005 avec le Forum des images et dirigé jusqu’en 2010, et nous avons pu voir grand avec une petite équipe parce que notre outil de travail s’est construit en même temps que le festival, pendant six ans. Chaque semaine, nous demandions à l’équipe de quoi elle aurait besoin pour mieux travailler, et l’outil évoluait en conséquence, jusqu’à gérer le festival de bout en bout, des contacts et de la réception des films jusqu’aux invitations et à la logistique.

Travailler dans cet ordre demande du temps et de l’argent : du temps à l’équipe pendant le chantier, pour des séances régulières comme celles d’Azimut, et de l’argent réservé après la livraison pour les évolutions, alors que beaucoup de contrats ne prévoient que le maintien en l’état. En contrepartie, on ne refait pas tout tous les cinq ans, et l’équipe, qui comprend son outil et en a les accès, peut le faire évoluer avec ou sans prestataire. En 2009, les devis que nous avions demandés pour faire évoluer le site du festival étaient trop élevés ; comme il était fait avec SPIP, j’ai pu en faire moi-même la refonte, et tous les contenus des années précédentes ont été conservés. Avec l’intelligence artificielle, cette appropriation est aujourd’hui bien plus à la portée des équipes ; c’est le sujet de Ce que l’intelligence artificielle change pour s’approprier son propre outil.

Il reste trois questions auxquelles aucun prestataire ne peut répondre à votre place. Qui publiera, et avec combien de temps ? Que pouvez-vous laisser de côté dans la première version, comme nous avions laissé de côté l’habillage graphique d’Azimut ? Et quelle somme réservez-vous pour faire vivre le site après sa mise en ligne ? Quand vous y avez répondu dans le cahier des charges, vous avez décrit un outil d’usage, et vous pouvez alors faire les choix techniques en connaissance de cause ; j’y reviens dans Écrire un cahier des charges qui parle d’objectifs.

Le plaisir de construire est un bon moteur, et je ne propose pas d’y renoncer, j’en sais quelque chose ! Je propose seulement de se demander, à chaque étape, pour qui l’on construit, et pour quoi faire.

Voir aussi

Dans la rubrique Technologies du web 5 publications

Citer ce texte Benoît Labourdette, « Un site web est un outil d’usage avant d’être un objet technique », Benoît Labourdette production, 23 octobre 2026.
https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/technologies-du-web/un-site-web-est-un-outil-d-usage-avant-d-etre-un-objet-technique?lang=fr

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